Avertissement : Rien de ce qui est écrit ci après n’exonère les auteurs, blancs ou noirs, de comportements répréhensibles, surtout quand ce sont des personnalités, ou a fortiori des chefs d’Etats.
Clément avait ouvert sa maison à quelques cousins et amis pour la nuit de la Saint-Sylvestre. J’y étais. Chacun des convives contribua au repas, pour moi ce furent les huîtres. Un plan de table nous mit en condition de discuter avec ceux des commensaux que nous ne connaissions pas. Rien que de très normal. J’ai même vu le plan de table avec quelques ratures, affiché au verso de la porte de la cuisine, mais ça, gardez le pour vous.
A ma droite Michèle, une cousine de Clément que j’avais déjà rencontrée il y a trois ou quatre ans. A ma gauche Ghislaine, artiste peintre peu soucieuse d’exposer, comme elle l’expliqua très simplement par la suite. En face de moi Paul Joubanche, avocat et compagnon de Ghislaine.
Je ne sais comment l’Afrique est arrivée dans la discussion, le tout est que Clément ne se fit faute de dire à Paul que c’était un peu ma passion. Après quelques échanges, Paul exprima son souci devant les difficultés rencontrées par les différents pays africains, à un moment ou un autre, puis me demanda quelle était la solution. Je n’eus pas le temps de répondre, Jacqueline, la maîtresse de maison m’appelait pour découper la dinde. Celle-ci cuite à point, et farcie à merveille, monopolisa les débats. Aujourd’hui je reprends ici le fil de la conversation interrompue.
Il n’y a pas de solution. Non que les pays africains et les hommes qui y vivent soient condamnés à errer dans la misère, les guerres tribales ou ethniques, ou encore à fuir des régimes oppresseurs, mais seulement parce le sort d’un continent ne relève pas d’une solution. Nous ne sommes pas dans l’univers des solutions. Quiconque voudrait chercher des relations étroites de cause à effet dans ce que vit ce continent, quelque chose d’ordre mécanique qui gommerait la complexité, comme par exemple la suite logique « une épine, un trou, une rustine », produirait lui-même sa propre incompréhension. Faute d’une approche systémique je crois que la problématique de l’Afrique est inaccessible aux occidentaux.
L’histoire de l’Afrique relève du très complexe.
La plupart des pays africains, dans leurs limites et statut actuel, ont quelques dizaines d’années au mieux, à quelques exceptions près. Tous appartenaient à des civilisations orales. La traite des noirs a provoqué une immense saignée dans la population et a inclus dans leur histoire une tache brune dont le poids se fait encore sentir. La colonisation les a amputés de leur passé. Leur histoire de pays indépendants a été polluée par la guerre froide, puis par l’inexorable avancée du marché conquérant et pour finir par la lutte pour la captation des ressources naturelles. Depuis qu’ils sont libres ces Etats sont soumis à des contraintes fortes. Ils bénéficient d’une liberté amoindrie. Ainsi lorsque se déclencha la guerre civile de ce début de siècle en Côte d’Ivoire, l’économie appartenait à 50 % à des entreprises françaises. On objectera que ce sort n’est pas réservé aux pays d’Afrique, que tous les pays sont en interdépendance. A cela il faut bien répondre que cette interdépendance, voulue par les pays dominants, au titre de la sainteté libératrice du commerce sans entrave, contraint beaucoup plus les pays qui n’étaient pas arrivés, en raison même de leur histoire, et parfois de leur situation géographique, au même niveau d’organisation. Ce qui est vrai en matière politique, l’est également en matière économique et technologique. L’Afrique est un continent qui ne peut inventer ni son organisation politique, ni son droit, ni ses solutions économiques, ni ses techniques. Bien au contraire, l’interdépendance continue à détruire ce qu’avait produit leur civilisation. Propos exagérés ? Qui n’a vu les oléoducs du Nigeria courir à même le sol, pour la bonne raison que le pays n’a pas su imposer aux compagnies pétrolières de les enterrer. Combien de pays d’Afrique ont servi de champ d’essais à moindre coût pour des compagnies pharmaceutiques. Combien de milliers de mètres cubes de bois précieux sont sortis des forêts primaires de Guinée pour le plus grand profit d’entreprises forestières américaines. Les plus belles collections d’art africain sont en Europe, en Amérique du nord, les intellectuels les plus créatifs restent rarement dans leur pays d’origine, les personnes les mieux formées au sens occidental du terme s’expatrient. Qui reste-t-il pour inventer les solutions propres à ces pays qui sont encore dans les premières années de leur histoire de pays libre ? Ceux qui ont faim, ceux qui sont malades, ceux qui ont peur, ceux qui n’ont pas d’utilité immédiate pour les grands pays modernes, ceux qui sont attachés à leur pays, à leur village, à ce qu’il reste de leur culture d’origine.
Ces propos seront sans doute jugés excessifs, extrémistes. La règle du jeu, chez nous, est d’être pondéré, mesuré dans ces critiques, de peser le pour et le contre avec la même minutie que le peseur d’or de Gérard Dou[1]. Pour moi j’ai toujours trouvé indécent d’exiger de ceux qui souffrent qu’ils le fassent discrètement afin de ne pas déranger ceux pour lesquels ça baigne. S’il est normal de crier le plus fort possible quand il y a un homme à la mer, comment faire quand il y un continent qui se noie ?
Alors n’y a-t-il vraiment pas solution ?
Edicter une solution, si cela était possible, constituerait une imposture. Par contre nous avons une obligation, celle de « réinstituer » ces pays et leurs habitants dans leur dignité de pays et d’êtres libres, au lieu de les soumettre à des séries d’injonctions paradoxales implicites. Il faut revoir le film Bamako de Abderrahmane Sissako, il dit presque tout.
Si les pays riches, au premier rang desquels nous sommes, veulent vraiment que l’Afrique s’en sorte, alors il faut sortir de l’univers d’affrontement, par concurrence interposée, dans lequel nous nous enfonçons. Nous devons faire le nécessaire pour que le droit international élaboré par les pays dominants devienne le droit des pays du monde auquel chacun d’eux aura contribué. Le village global s’est déjà approprié « les droits de l’homme » qu’il vide de sa substance, inventons « le droit des hommes à choisir leur vie ». Allez voyager en Afrique. Pas pour chasser, pas pour faire du tourisme, pas pour l’aventure qui fait peur. Pour rencontrer, écouter et observer. La seule aventure qui vaille.
Mots-clés : Afrique,
solution,
droit des hommes
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Par Gregorio
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| Gregorio - "CHRONIQUE DU CHIEN ASSIS"
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5 commentaires
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merci gregorio, tout y est, et tu me fais regretter de n'avoir pu, au dernier moment, me joindre à vous pour le réveillon ... C'est vrai qu'à ces pays, nous leur avons tout fait et tout pris : comme le suggère je ne sais plus quel humoriste s'exprimant à leur place " quand vous êtes venus, nous avions les ressources et vous aviez vos prêtres. Vous nous avez pris nos ressources et laissé vos prêtres!". Pas de solution(s) donc ? donc poursuite du décalage nord-sud et son cortèges d'émigrés, de tyrans corrompus et sanguinaires ...? En 1957, Albert Gazier, conseiller d'état, socialiste (assez rare pour être signalé) avait proposé la théorie des économies-relai dans laquelle une partie des transformations des matières premières devait être réalisée localement jusqu'au produit semi-fini, pour laisser sur place la plus value des différentes étapes et n'entrer dans les pays développés que pour la transformation en produits finis. Investissements à terme sur ce continent pour l'économie mondiale, mais mode de règlement de la pauvreté avec création d'emplois sur place. Je résume évidemment, mais le principe lumineusement bon se heurtait à de trop gros intérêts. Exit. Alors quoi encore, arrêter le temps pour leur permettre de résorber leur retard à supposer que la communauté internationale joue le jeu ? Ridicule... quoique.. Et si on ressortait en la dépoussiérant la méthode du protectorat pour permettre sous la responsabilité programmée du tuteur, soumis lui-même à des contrôles et à un calendrier, d'installer dans chacun de ces pays, une vraie pluralité de partis, puis une vraie démocratie avec des élections libres, une gestion transparente des ressources et des moyens... Quoique tu en dises Greg, et même s'il est bien tard, le devoir d'ingérence s'imposera un jour sous l'autorité de l'ONU ou bien cela finira par la mort de l'un des 2 camps : les pauvres ou les nantis ... pour la plus grande joie de l'Asie !
Commentaires
1 - Et le FMI dans tout ça ?par Bartau, le Samedi 12 Janvier 2008, 15:22 Répondre à ce commentaire
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