- Avez-vous soupé ?
Elle s'exprimait à l'ancienne, employant "souper" pour "dîner", ce verbe étant réservé au repas de midi.
- Je n'ai pas déjeuné non plus. A croire que les animaux ne supportent plus la chaleur.
- Tant mieux ! Je ne parle pas pour les pauvres bêtes évidemment, mais parce que j'ai prévu un casse-croûte pour vous. Elle l'entraîna vers la cuisine.
- C'est très gentil, j'accepte, mais vous n'auriez pas dû vous donner cette peine.
Elle rit sans gêne.
- Ma peine a consisté à demander à Mariette, elle vient tout les jours faire le ménage et la cuisine, de le préparer. Que voulez-vous boire ?
- De l'eau d'abord, après ce que vous me proposerez.
Elle inclina la tête en signe de compréhension et sortit du frigo une magnifique assiette anglaise composée de tranches de gigot d'agneau, de rôti de boeuf et de morceaux de poulet. Dans une tasse il y avait de la mayonnaise. Elle déboucha une bouteille de Côte du Rhône. De naturel simple, habitué à être invité aux repas par ses clients, le véto remercia chaleureusement avant de faire honneur à ce qui lui était offert. Elle s'assit en face de lui, de l'autre côté de la grande table faite de chêne et de carreaux de faïence bleu pâle, et se versa un verre de vin.

- Il est drôlement bon ce Côte du Rhône.
- Oui, j'en suis contente. Il y a sept ans j'ai changé de maître de chai, depuis mon vin n'a cessé de s'améliorer.
- Je ne vous savais pas vigneronne...
- J'ai toujours aimé la vigne et j'y ai placé pas mal d'argent sur les conseils de Félix mon compagnon Québécois. Le "bûcheron", comme les crétins de par ici l'appelaient... mais c'est si loin... Bientôt soixante ans ! Moi-même j'ai peine à le croire.
En bon terrien, le véto se demanda qui hériterait de cette demoiselle fortunée. Sans doute avait-elle deviné ce qu'il pensait.
- Avant de me connaître Félix, plus âgé que moi, avait fondé une famille. Malheureusement il y a eu la guerre, son fils a été tué au débarquement, en Normandie... des histoires entre héritiers... Mais il y a une arrière petite-fille que j'adore. Nous nous voyons souvent, elle vit en France pour le moment. Elle ressemble à Félix, formidablement douée pour les affaires.

Il écoutait tout en avalant de bon appétit. Parce qu'il avait la bouche pleine il se limitait à des onomatopées approbatrices.
Quand il s'avoua repu, ils allèrent déposer la cage sur le parcours de l'envahisseur. Il ne pourrait pas la manquer car ils la placèrent au pied du saule.
- Je m'en vais. Téléphonez-moi pour me dire comment ça s'est passé. D'ici une semaine, j'aurai le résultat des prélèvements. Mais à mon avis vos oiseaux n'ont rien, si ce n'est la grande trouille.
- Plus pour longtemps, je vous le jure.

Il partit en riant, assuré qu'elle ne se vantait pas.

(à suivre)


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