Au bout d’une semaine les perruches avaient repris leurs couleurs « sans rire, je vous l’assure » avait-elle dit au vétérinaire. Babar invisible, il n’y avait plus de sarabande. Prétendre que ça manquait à Simone serait exagéré mais elle avait l’impression que cette histoire qui promettait tant se terminait trop banalement. Qu’avait-on fait du délinquant ? Était-il cloîtré ou bien soumis à des promenades surveillées la nuit ? Bref, elle décida de monter au grenier, d’où par l’œil de bœuf elle aurait une vue d’ensemble de la gendarmerie, cour et jardin, celui-ci situé derrière les garages. Elle attendit la pleine nuit, environ dix heures et demie à cette saison. Armée des jumelles à infrarouge elle jeta un regard circulaire. Décevant spectacle : calme plat et Babar n’était pas de sortie. La curieuse allait abandonner lorsqu’un appel de phare éveilla son intérêt. Un camion de service demandait l’entrée, mais après que la grille métallique eût coulissé il ne se rangea pas dans la cour : contournant le corps d’habitation il vint s’arrêter au milieu du jardin, à la croisée du potager et de la partie florale. C’était une composition anarchique de vieux rosiers, de bouquets de lis, de scabieuses roses et bleues, de glaïeuls rouges, de gaillardes et de quelques exemplaires d’autres variétés, vestiges de plantations dues aux préférences des épouses de la hiérarchie. « Enfin un mouvement ! ». Simone se cala mieux sur l’escabeau double. Du véhicule le conducteur et le passager, gendarmes en treillis, extrayèrent d’imposants sacs en papier, apparemment lourds, et tout un assortiment de ferraille. « Qu’est-ce qu’ils trafiquent ? A quoi ça va servir ? ».

Ces interrogations n’eurent pas de réponse car leur manutention achevée les deux hommes recouvrirent d’une bâche leur dépôt, reprirent le camion pour le garer dans la cour, puis rentrèrent tranquillement chez eux. Quel dépit !

Tant pis, elle grimperait dans la journée voir ce qu’ils fabriquaient. Échec là encore : à six heures du soir elle était montée trois fois pour rien. « J’aurais dû m’en douter, feignants comme ils sont ils n’allaient pas travailler deux jours de suite ! ».

A la place de Simone beaucoup auraient laissé tomber. Mais elle n’était pas du genre à s’avouer battue, aussi la nuit venue elle reprit sa faction au grenier. Son obstination fut récompensée, enfin presque. Vers onze heures ce ne furent pas deux mais quatre gendarmes en treillis qui, pelle sur l’épaule, sortirent du casernement. Plan en main l’un d’entre eux expliqua le travail à faire. Aussitôt ils se mirent à éroder le sol d’une surface circulaire assez grande, environ quatre mètres de diamètre. Cette tâche accomplie, chacun muni d’un pilon tassa le sol avec rigueur. Simone quitta son observatoire quand elle les vit répandre des sacs de sable. Bizarre. Était-ce la préparation d’un bac à sable pour les gosses ? Il lui avait pourtant semblé que ceux-ci ne s’aventuraient jamais dans ces parages. Elle alla se coucher, persuadée que tout s’éclaircirait le lendemain.

Mais absente de chez elle durant la journée, c’était le vendredi du déjeuner-bridge organisé à tour de rôle chez un membre du cercle, elle ne put s’intéresser au chantier de ses voisins qu’après dîner. Il ne faisait pas encore obscur, elle n’eut pas besoin de jumelles. Ce qu’elle vit la stupéfia, l’immobilisant sur son escabeau dans une contemplation si incrédule qu’elle se frotta les yeux pour s’assurer qu’elle ne dormait pas : là-bas, en plein travail, les gendarmes étaient en train d’édifier… une volière !
« Une volière ! Une volière ! ». Simone sous le coup de l’émotion parlait toute seule, répétant « Une volière ! » du ton qu’elle aurait eu devant l’apparition d’une soucoupe volante.

De l’étonnement elle passa assez vite à l’indignation : « Voilà à quoi sont utilisées les forces de l’ordre, à construire une volière ! En plus, ils me copient ces crétins ! C’est quand même un peu fort, il faut que ça se sache ! ». Elle redescendit vivement au salon pour téléphoner la nouvelle aux amis qu’elle venait de quitter. Après le douzième coup de fil elle se tranquillisa : à la réaction de ses correspondants partagée entre le rire et la critique acerbe du genre « Pendant ce temps là les voleurs peuvent courir », elle savait que la construction de la volière gendarmesque ferait rapidement le tour de la petite ville sinon le soir même, du moins dès le matin.

Cependant quelques détails tracassaient Simone. Pourquoi les premiers travaux s’étaient-ils déroulés la nuit, alors qu’aujourd’hui ils avaient été accomplis tout au long du jour ? Et surtout, pourquoi cette envie subite de volière et pour y loger quels oiseaux ? Comment satisfaire ces curiosités ? Évidemment elle n’allait pas interroger la maréchaussée alors qu’elle avait encagé Babar, « le chéri de la femme du capitaine, excusez du peu » ricana-t-elle, avant de s’endormir somme toute ravie de ce qui se passait.

Ce fut son marchand de graines, trois jours après, qui lui fournit des éléments de réponse, sans qu’elle ait eu besoin de le questionner. Ayant noté ce qu’elle désirait et promis de « la livrer » rapidement, il ajouta :
-    Vous avez un émule, Mlle Lapagesse, c’est votre voisin le capitaine. Il m’a acheté de quoi nourrir deux douzaines de perruches…
-    Des perruches, vous êtes sûr ?
-    Absolument, je lui ai fourni le mélange classique, millet blanc, chenevis, gruau. Il profite d’une absence de sa femme pour qu’elle ait la surprise à son retour…
-    Diable, elle aime cette espèce d’oiseaux tant que ça ?
-    Sans doute, il ne m’en a pas dit plus, mais il tient à aller vite.

Simone en profita pour taper sur ses têtes de turc :
-    J’avais bien vu la volière construite par des hommes en treillis… Le commentaire qu’elle attendait ne venant pas, elle poursuivit : à croire que cette police n’a pas d’autres choses à faire…
Le grainetier qui désirait ni se compromettre ni contrarier une aussi fidèle cliente, éluda :
-    C’est vrai qu’ils ne sont pas du métier, mais souhaitons que les oiseaux soient bien logés quand même.

Contente d’être renseignée sur le but de la construction, elle l’approuva. Pourtant elle se doutait qu’elle ne savait pas tout : dans ce puzzle, elle en était sûre, il lui manquait une pièce, comme dans un roman policier à quelques pages de la fin. On sait comment le crime a été commis et par qui, mais on attend la révélation du vrai mobile, les explications précédemment fournies n’étant pas entièrement convaincantes.

Forte de ce pressentiment elle ne perdait pas de vue ses voisins, fréquentait son observatoire un peu avant midi et après dîner. Il y eut plus d’une semaine sans rien à voir. La volière était vide et les volets de l’appartement du capitaine restaient clos dans la journée. Le soir de la lumière filtrait d’une ou deux pièces : probablement le capitaine n’avait-il pu suivre son épouse en vacances.

Enfin, après le quinze août, la volière fut habitée. Grâce à ses jumelles puissantes Simone put compter les volatiles, vingt-quatre en effet, et apprécier leur espèce, marmonnant que ces « pauvres bêtes n’ont pas l’air en forme. Il faut dire qu’entourées de képis, elles doivent se croire délinquantes ! ». Cette plaisanterie la faisant rire toute seule, elle se promit de la resservir à son entourage. En tout cas, perruches ou pas, la destinataire de la surprise n’était toujours pas visible. Simone s’impatientait, espérant que l’énigme se résoudrait au retour de sa voisine. Hélas, celle-ci était toujours absente alors que le départ de Simone pour un séjour au Canada approchait. S’en aller avant de connaître le « mot de la fin », l’ennuyait.


(à suivre)

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