MONTAIGU : Sus au chat ! (Quatrième partie)
Nouvelle en huit parties
Simone forte de son bon droit et de sa mansuétude provisoire envers cette bête odieusement imbécile, décida de se coucher : elle serait toujours réveillée assez tôt par les cris du prisonnier.
Elle dormit paisiblement et ne se réveilla qu’au jour à cinq heures et demie. Étonnée de n’avoir rien entendu, elle crut d’abord que l’insupportable chat lui avait fait faux bond cette nuit, uniquement pour la narguer.
Elle se trompait. Dès qu’elle se mit à la fenêtre du petit boudoir attenant à sa chambre, c’était le meilleur poste d’observation, elle aperçut le coupable allongé dans sa prison, muet, stoïque, mais les oreilles dressées et le nez au vent il paraissait humer la brise du matin, sans inquiétude particulière.
La demoiselle ricana, se promettant de raconter ça au véto pour lui prouver que, décidément, « cet animal a un grain !»
Contente que le piège ait fonctionné elle se recoucha pour envisager la conduite à tenir. Irait-elle tout de suite, évidemment une fois apprêtée, le rapporter à sa propriétaire avec les remontrances adéquates ? Est-ce que ce serait efficace ? Qui pourrait témoigner de son geste de bonne volonté au cas où elle devrait sévir contre le récidiviste ? Elle n’accordait aucune confiance à la bonne foi de la maréchaussée envers quelqu’un qui aurait osé s’attaquer à l’animal favori de la femme du capitaine. Lèche-bottes comme ils étaient dans ces casernes ! Elle se souvenait de celui qu’elle avait plaqué… Si bien fait de partout et si tremblant devant sa hiérarchie. Là, il n’avait plus rien dans le pantalon !
Mise de bonne humeur par le souvenir de sa rupture, elle pensa à pratiquer la règle de « l’emmerdement maximum ». Voyons… voyons… qu’est-ce qui pourrait la faire suer le plus, à la propriétaire du matou ? Évidemment, ce serait que toute la bourgade soit au courant. Ainsi des gens chargés de faire respecter l’ordre, de réprimer le tapage nocturne, laissaient errer un animal empêchant une respectable octogénaire de dormir tranquille et, mieux encore, martyrisant des oiseaux innocents !
Certes, Simone en était consciente, son profil n’était pas exactement celui d’une pauvre vieille sans défense. Tant pis, l’important c’était le « cinéma » qu’elle ferait, donc le retentissement qu’obtiendrait son action, au besoin les rires qu’elle provoquerait…
« Aujourd’hui, c’est le marché » la solution s’imposa aussitôt. Elle allait exhiber la cage et le chat sur le foirail ! Lieu idéal pour interpeller les passants, s’enquérir à tout venant : « Connaissez-vous cet animal ? »… « Savez-vous à qui il est ? »… « Voici des nuits qu’il m’empêche de dormir »… « Il rôde comme un fou dans mon jardin »… etc… etc…
Peu à peu elle s’approcherait des deux gendarmes qui arpentaient les allées du marché et réagiraient selon leur attitude : s’ils reconnaissaient le chat elle leur collerait aussitôt dans les bras des commentaires qui ne passeraient pas inaperçus. Dans le cas contraire elle monterait un autre scénario dont elle ferait profiter tous ses amis et connaissances :
- C’est à ne pas croire ! Si le boulanger qui livre la gendarmerie ne m’avait pas renseignée, jamais je n’aurai su qui est la propriétaire du chat. Pourtant je suis allée au marché, les gendarmes m’ont vue, ils n’ont pas été capables de reconnaître une bête vivant sous le même toit qu’eux ! Avec des limiers pareils les criminels peuvent se promener tranquilles !
Cependant avant d’entrer en action il lui fallait résoudre le problème du transport. Ce n’était pas à bout de bras qu’elle allait trimbaler son trophée… Quant à se rendre au marché à bicyclette avec la cage sur le porte-bagages, c’était trop risqué un jour de grande cohue et de trafic intense de camions frigorifiques, bétaillères et autres véhicules. Elle avait besoin d’aide : Mario le jardinier, ne demanderait sans doute pas mieux.
Elle lui téléphona en dépit de l’heure matinale :
- Pouvez-vous venir me chercher avec votre camionnette pour aller au marché ?
- D’accord, mais c’est pour quoi faire ?
- J’ai besoin de transporter mon vélo avec un chat sur le porte-bagages.
- C’est un numéro de cirque alors ?
- Dans une cage, évidemment !
Elle marqua son impatience par le ton. Ce Mario était formidable pour les parterres et même soigner les perruches quand elle s’absentait, mais par moments ses plaisanteries l’agaçaient. Comprenant qu’il l’énervait, il se tut écoutant les explications :
- Arrivés au foirail on mettra la cage sur le vélo que je pousserai dans les allées pour savoir si quelqu’un reconnaît cet animal égaré…
- Égaré ! Il ne put retenir un ricanement.
(à suivre)
Par Montaigu
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