Elle se promit de surveiller les agissements du « fêlé » dès la nuit prochaine.

S’attendant à un spectacle révulsant, le félin miaulant à gorge déployée après les volatiles terrorisés, Simone s’installe confortablement sur son escabeau-perchoir, parée à voir des choses horribles.

Sous le coup de onze heures, à la lueur de la lune un peu voilée, la mine d’un chat reposé, offrant à la brise ses longues moustaches paisibles, Babar s’étira par trois fois et tranquillement, à petite allure, entreprit d’examiner la volière. Simone bougonna : « Ils l’ont drogué, ma parole ! ». Le chat continuait son tour, avançant comme un félin désirant ne pas signaler sa présence, paraissant respecter le sommeil de « ses » perruches. Au bout d’un moment Babar s’assit, en muette contemplation de son magnifique cadeau. Vite dégoûtée par cette vision idyllique, la protectrice des oiseaux alla se coucher.

Qu’est-ce qui la réveilla ? Le bruit, l’instinct de la chasseresse ? A une heure du matin, sautant du lit, elle se précipita pour ouvrir la fenêtre. Elle ne s’était pas trompée, ses favorites étaient à nouveau en danger : le vicieux Babar s’attaquait à ses « trésors » une fois de plus !
« Le salaud, il reste sage chez lui et vient ici persécuter mes perruches ! Ce chat est un pervers ! ».

Poursuivant ses malédictions contre la bête démoniaque, vêtue de sa seule chemise de nuit, elle dévala les deux étages entre sa chambre et le sous-sol où elle rangeait son matériel de chasse. Souhaitant que l’animal poursuive son manège jusqu’à ce qu’elle soit prête elle vérifia son armement. Le Robust à deux coups, bien entendu, était prêt à l’emploi. Mais les cartouches ? Que lui restait-il comme calibre ? Dans le placard à munition elle trouva du plomb de dix, le gros truand allait le sentir passer.

Sur le sentier de la guerre, Simone choisit de sortir par derrière la maison pour parvenir aux premiers arbres du parc, trois tilleuls de cent cinquante ans. Assourdi par sa propre sarabande Babar n’entendit pas approcher son ennemie. A plus de soixante mètres, elle ne le manqua pas. De douleur il fit un énorme bond et c’est en plein vol qu’il reçut la deuxième décharge, comme la première atteignant son arrière-train. Il déguerpit en hurlant, accompagné de ce commentaire : « Maintenant tu sais pourquoi tu gueules ! ». La justicière, craignant un plomb égaré entra dans la volière : toutes à l’abri aucune des perruches n’était blessée. Simone leur parla doucement, sa voix reconnue apaisant peu à peu les emplumées.

*
*     *

En ville, lorsqu’elle partit en vacances, on ne parlait « que de ça ». Non pas de la volée de plomb, ignorée, mais de la volière « spécialement construite pour le chat de la femme du capitaine… ». Aucun des habitants de la gendarmerie ne pouvait fréquenter une boutique, croiser une connaissance, sans qu’il lui soit demandé des nouvelles des oiseaux et du chat. Ignorants ou plaisantins, certains s’inquiétaient de la santé « des perroquets ».

Les plus à plaindre étaient les enfants de gendarmes questionnés sans ménagements par leurs camarades :
-    C’est vrai que le chat bouffe une perruche par jour ?
-    Lesquelles il préfère, les vertes ou les jaunes ?
-    Et le bec et les pattes, il les avale aussi ?
Âge cruel se repaissant de détails horribles.

Quelques mois plus tard le capitaine fut muté, sa femme et Babar disparaissant avec lui. Le successeur donna l’ordre de démonter la volière. Que faire des oiseaux ? Le grainetier, intermédiaire intéressé, suggéra de les donner à Simone. Elle accepta sans façon.

Le nouveau chef et sa femme possédaient un chien, court sur pattes, large et gras.
-  Celui-ci pour qu’il saute le mur, il faudrait le gonfler à l’hélium, dit Simone à Marion le jardinier.

Fin
 

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