Si le débarquement de la bicyclette et tous les préparatifs nécessaires passèrent inaperçus grâce à Mario qui avait choisi une place discrète entre deux camions, il n’en fut pas de même dès que Simone commença sa promenade : c’était une personnalité locale populaire sauf auprès de quelques vieilles de sa génération. Que lui reprochaient-elles sans oser le dire vraiment ? Certainement son comportement d’avant-garde à une époque où la femme de province se devait d’être soumise « pensez, filer à l’étranger avec « un sauvage » en abandonnant un gendarme, agréé par sa famille ! ». « Et puis Simone n’a connu ni la guerre ni l’occupation allemande… » . Ces malveillantes tenaient pour rien l’aide de Simone aux Français exilés et à ses envois de colis par l’intermédiaire de la Croix Rouge aux plus démunis de la ville. Mais par-dessus tout, c’était de la jalousie envers sa fortune « faite Dieu sait comment ! ».

En revanche tous les autres estimaient que « Simone est épatante ». « Quelle pêche à son âge ! ». Ils admiraient son dynamisme, sa capacité à « rester dans le coup » en aimant les fêtes en tous genres sans hésiter à y apporter sa contribution personnelle et financière.

Ainsi appréciée, Simone rencontra le succès dès ses premiers pas. On s’exclamait, elle répondait avec le couplet préparé, mais personne n’identifiait l’animal, et pour cause. Celui-ci trop silencieux au gré de sa geôlière, fut conduit vers l’étal du poissonnier : les effluves de la marée le réveilleraient probablement. Peine perdue, apparemment endormi, indifférent à la foule, le chat n’eut pas un tressaillement de moustaches. Décidément ce débile ne facilitait pas son projet. Surprise, ce fut à proximité du fromager que ça se produisit : pris de frénésie, entrant en transe, hurlant, secouant les barreaux à coup de griffes, furibard, sautant comme monté sur ressorts, le matou devint bête féroce, feulant et crachant d’abondance.

Ravie Simone se contentait de stabiliser la bicyclette et forçait la voix pour servir son baratin aux curieux de plus en plus nombreux.

Mais la maréchaussée veillait. Un attroupement lui paraissant toujours suspect, les deux gendarmes préposés se dirigèrent gravement vers le groupe entourant Simone. La paire se composait de deux spécimen types, c’est-à-dire grands, massifs, le menton bleu, la mine austère, les sourcils froncés afin d’avertir qu’ils n’étaient pas là pour rigoler, intention confirmée par le regard sans lueur et opaque. La seule différence entre ces clones était l’âge, le jeunot au dessous de la trentaine, le chef avec quinze ans de plus. Très rogue le benjamin l’interpella :
-    C’est vous qui faites ce chahut ?
-  Apparemment, c’est le chat. C’est comme ça toutes les nuits ! Il est perdu, je recherche son propriétaire…
-    Vous pouviez mettre un avis dans le journal plutôt que de provoquer ce désordre !

Elle ricana intérieurement « Ce merdeux je vais me le payer ! », et haussant le ton pour que les témoins profitent de la réponse :
-    Pourquoi, les rassemblements de plus de trois personnes sont interdits ? La loi martiale est proclamée ? Indiquez-moi l’heure du couvre feu !
Jubilation des spectateurs dont certains applaudirent. Rouge, courroucé comme un dindon, le bleu allait répondre mais son aîné le devança :
-    Ne vous fâchez pas, Madame, montrez-moi ce chat s’il vous plaît.
Toute occupée à claquer le bec du morveux à képi, Simone n’avait pas fait attention à la métamorphose du chat qui s’était apaisé et maintenant s’était mis sur le dos en ronronnant.

-    Babar, c’est toi Babar ?
Le chef n’en croyait pas ses yeux, sa voix tremblait d’émotion : Babar, le chouchou de Madame la femme du capitaine, en cage, sur le marché, exhibé comme un fauve ! Ce scandale n’avait que trop duré !
-    Rendez-moi ce chat, Madame, c’est celui de notre capitaine. Le ton n’était plus affable.
-   Comment, c’est à vous ce tapageur nocturne ? Eh bien, je n’aurais pas cru ça d’un chat de gendarme ! Prenez-le, et bouclez-le ! Qu’il ne vienne plus me tourmenter la nuit ! Avec lui c’est infernal ! C’est honteux, le chat du capitaine de gendarmerie ! Vous pouvez lui dire qu’il l’élève mal. Si ça continue je vais acheter un chien policier, lui n’en fera qu’une bouchée de votre Babar !
Consciente d’être dans une situation ridicule, en butte aux commentaires appuyés de tous ceux qui avaient un grief contre elle, la force de l’ordre ne répliqua pas. Simone fut prestement débarrassée, le chef promettant :
-    Nous vous rapporterons la cage.
-    J’y compte bien ! C’est ma pièce à conviction.
Ils ne relevèrent pas cette ultime provocation s’empressant de regagner leur véhicule chargés du précieux Babar.
(à suivre)

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