C’était il y a longtemps, bien avant que Hécate ne devienne une habituée des cimetières... Elle tenait déjà de son père un goût certain pour les rubriques nécrologiques. Lui, connaissait suffisamment de Parisiens pour que cela justifie, dès l’ouverture du Monde, une analyse exhaustive des avis de décès. Pour Hécate, ça n’avait rien à voir. Elle traquait la vie qui transpirait de ces quelques lignes couchées selon des codes bien précis, certains décidés par le journal ( Le Monde classe toujours les annonces par ordre alphabétique), d’autres par les familles. Elle avait très vite compris que les choix que celles-ci faisaient  en de telles circonstances n’avaient rien d’anodin et encore moins d’aléatoire. Les avis de décès atteignaient la perfection dans l’adéquation entre l’intention voulue et l’information donnée. Elle en avait d’ailleurs fait elle-même l’expérience : dans ce domaine, tout écart à la règle a une signification : Machin  est décédé... ne dit pas la même chose que Mme Machin a le regret d’annoncer le décès de... et ne parlons même pas de l’annonce de rappel à Dieu , de ceux qui se sont endormis dans la paix du Seigneur, des francs-macs qui gémissent trois fois, ou des juifs qui rappellent les numéros des convois qui ont emmené leurs pères, mères dans les chambres à gaz (décodage pour néophyte....). Donc, si l’on savait lire les lignes et entre les lignes (et Hécate apprenait de jour en jour), c’était toutes les portes de la bourgeoisie qui s’ouvraient devant elle. Elle comptait les enfants, les petits-enfants, repérait les hiatus dans les patronymes, organisait les filiations, s’inquiétait des absents, s’amusait de retrouver les noms de célébrités qui émaillaient certains avis... Elle aimait la sobriété des normaliens et des  polytechniciens, redoutait la prolixité des militaires et des industriels.

C’était donc tout naturellement qu’elle s’était trimballé la plaque commémorative de la mort de  son grand-père dans le coffre de sa voiture quand celle-ci s’était malencontreusement cassée lors de travaux sur le caveau familial. Offerte à la libération par le réseau de Résistance auquel il appartenait, elle la voyait depuis toujours. Elle ne savait pas s’il fallait la faire refaire, ou s’il était possible de la restaurer. La garder quelque temps, décider, seule, de ce qu’il convenait de faire, lui plaisait plutôt.
Un jour, elle avait dû ouvrir son coffre, juste devant l’école et là, elle avait lu, à l’envers, sur la plaque qui avait glissé hors de la couverture qui la protégeait, qu’il y avait une erreur de taille : Gusen, où était mort son grand-père n’était pas en Allemagne comme c’était écrit mais en Autriche ! Que l’Anschluss perturbe son libre-arbitre, en ce début du troisième millénaire, l’avait laissée anéantie. Etait-il raisonnable qu‘elle décide, seule, d’entériner une erreur géographique, ou qu’elle renvoie l‘Autriche à ses propres démons en faisant refaire la plaque, erreur corrigée ? Et que dire de la culpabilité qu’il y aurait à corriger une donnée historique ?
Elle avait donc cherché et trouvé quelqu’un qui avait restauré la plaque, tant bien que mal, sans modifier le texte.

(à suivre)


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