Gusen avril 2008

Gusen et Mauthausen sont distants d’environ quatre kilomètres. À Mauthausen, l’ancien camp de concentration est conservé à l’identique. Seul l’aigle du Reich qui dominait le portail d’entrée et qui a été arraché par les détenus eux-mêmes le jour de la libération du camp n’a pas été replacé. Les barres de fer qui le maintenaient se dressent, inutiles, tendues vers le ciel. Son absence visible est donc le symbole de la mise à bas du symbole nazi. Je comprends et j’apprécie.

Je paie un droit d’entrée modique et négocie une réduction pour ma vieille mère. Immédiatement, je me rends compte de l’énormité de la chose – une chaîne pend, juste là, sur la droite : c’est moi qu’il faut mettre aux fers ! 

Pour la suite de la visite, j’ai du mal. On voit que le camp se prépare à l’affluence des visites du printemps ; les ouvriers s’activent : peintres, menuisiers – les baraques doivent rester en l’état – bien sûr, les mesures de sécurité de tout chantier sont appliquées et la cour d’appel est amputée du tiers de sa surface. Deux baraques en dur sont transformées en musée de la déportation. Photos, explications ... Ce doit être intéressant, mais... c’est en allemand. Les audio-guides ? ah ! en allemand aussi, ou en anglais ! Pourtant, la veille, à Vienne, au palais impérial...

On regarde donc les photos. Des groupes d’ados déambulent. L’un d’eux se fout de la zigounette d’un déporté. J’ai un bouquin à la main et j’ai envie de lui en coller un coup derrière la tête, histoire de lui apprendre qu’on ne peut pas se permettre n’importe quoi n’importe où. Je renonce parce qu’une discussion en allemand risque de ne pas tourner à mon avantage et puis parce que, finalement, je m’en fous. Il n’est ni mon gosse, ni mon élève. Ça me donne l’idée d’aller voir son prof. Je renonce pour les mêmes raisons.

On sort et on s’en va. Je me trouve ridicule de me repérer sur un plan : voyons, le numéro 15 ? c’est le four crématoire ! Ah non ! mince ! c’est la chambre à gaz ! Ils ont dû se tromper !  Moi, la chambre à gaz, je la voyais plutôt par là...
Que dis-je « on s’en va » ? On fuit ! Je ne verrai même pas le « talus de cendres » où il doit y avoir les restes calcinés de mon grand- père, puisque je viens d’apprendre qu’ayant eu la mauvaise idée de mourir en pleine épidémie, il n’a pas pu « profiter » des installations de Gusen surchargées et a dû, avec des centaines de compagnons de misère morts ou moribonds (eh oui !) être transporté à Mauthausen où, là, quatre fours crématoires fonctionnaient...

Ma troisième chronique appelle un commentaire : être dans l’Histoire avec une mémoire familiale c’est vivre un perpétuel décalage. Cela n’était pas vrai, il y a quarante-cinq ans. Je ne sais pourquoi j’ai vécu chaque situation durant ces deux jours comme complètement absurde.  J’espère que mes lecteurs auront compris que c’est probablement la faute à personne et si c’est la mienne, j’assume  !


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