Il y a quarante-cinq ans, mon père est allé voir le camp de concentration où son père avait passé la dernière année de sa vie. J’avais huit ans et sa douleur et son silence me hantent encore. En famille, on parlait du résistant, pas du déporté dont on savait bien peu de choses.  Cette année, j’y suis revenue avec ma fille. Sans lui.

  Avant de partir, je passe à la mairie du village... je dis : « Je vais à Vienne, puis à Mauthausen où mon grand-père est mort. » Réponse : « Ah ! vous êtes de là-bas ? »
Ça me rappelle une drôle de répartie dans une pièce de théâtre ; Lulu parle à un ami juif : « J’ai cru que vous aviez un endroit précis pour naître.  - Non. Pas vraiment. Pendant la dernière guerre, on a eu des endroits précis pour mourir, mais c’est tout*. »
Retour à la mairie : non, je ne suis pas de là-bas.

    Et pourtant... Emilie, en partant de « là-bas », me dit : « C’est drôle : on n’est pas d’ici (là-bas), on n’est jamais venu auparavant et on se sent quand même lié à ce pays. » Sur le moment, je ne saisis pas et puis, au moment de monter dans l’avion, je me rends compte que je pars ( oui, je pars autant que je rentre chez moi). J’ai les larmes aux yeux, l’impression que je n’ai pas fait tout ce que j’aurais dû, je regarde une dernière fois les collines... A partir d’aujourd’hui et définitivement, je suis de là-bas.


    Mauthausen - avril 2008



    L’escalier de la carrière – 186 marches. Je veux les monter sans m’arrêter. C’est la moindre des choses. J’ai de la compassion à revendre et j’ai aussi fait du latin donc pâtissons ensemble. Je n’exagère pas et ne m’inflige ni jeûne préalable ni bloc de granit de cinquante kilos sur les épaules. J’arrive en haut, épuisée.
Hier soir, j’ai lu l’excellent bouquin édité par l’Amicale de Mauthausen : La part visible des camps. La préface explique en quoi une partie de l’enfer concentrationnaire reste incommunicable, en quoi les photographies ne rendent compte que partiellement de la réalité. Je ne le sais que trop. Ce panneau noir dont parlent les auteurs ( ils ont eu la tentation de représenter cette part irrémédiablement invisible des camps par un espace vide - et noir ) a accompagné mon enfance. Je n’ai rien su sur la dernière année de vie du père de mon père – même pas ce que les autres savaient. Je me doutais que parler c’était souffrir. Je commence enfin à comprendre aussi que parler c’était mentir ou trahir.

   En haut de l’escalier, un panneau explique que les marches ont été refaites, qu’elles étaient alors composées de blocs bien plus irréguliers... Je m’interroge : ce n’est pas vrai. J’ai bien lu hier que la facture des marches posait problème aux historiens : décrit comme un véritable calvaire par les déportés, l’escalier de la carrière présente pourtant sur les photos de l’époque le même aspect qu’aujourd’hui. Le panneau ment pour rendre compte de leur vérité, de la vérité... J’espère qu’aucun révisionniste n’ira mettre son nez là où je mets le mien.


(à suivre)

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