Résumé: À propos de sa participation impliquée dans des pratiques de changement social - expériences choisies sciemment aux deux bouts de sa vie universitaire - Clément tente de comprendre l’évolution de ses positions théoriques quant au déterminisme subjectif de la décision politique. Se dessine ainsi, à travers la forme - complaisante - d’un entretien du scripteur avec son double (l’alter intime de Wallon ou le socius de Janet), une approche inusitée du sujet de la décision dont l’essence n’est plus conçue comme propre à l’individu isolé (Hegel, Feuerbach), ni définie, dans sa réalité, comme l’ensemble des relations sociales (Marx, Engels), mais comme inhérente à certaines situations particulières localisées (Badiou, Lazarus), au sein desquelles une multiplicité fluide et indéfinie de gens bien réels rompent unanimement avec l’expérience ordinaire de l’objectivation d’autrui pour entrer en résonance egregorienne (*) autour d’une prescription commune.
Concerning his implied participation in the methods of social change – and using experiences deliberately chosen from the two extremities of his academic life – the author tries to understand the evolution of his theoretical positions about the subjective determinism of political decisions. Thus we see, in a sympathetic form, a dialogue between the author and his double, (the Alter intime of Wallon or the Socius of Janet), an unusual approach to the subject of decision, in which the essence is no longer considered to be peculiar to the isolated individual (Hegel, Feuerbach) or defined in its reality as the totality of social relations (Marx, Engels), but rather as inherent to certain particular fixed situations (Badiou, Lazarus), at the heart of which a fluid and undetermined multiplicity of real people break unanimously from their usual experience of objecturation of others to enter into "egregorienne" resonance around a common prescription.
 

L’assujettissement ordinaire
 

Q- Vous travaillez, depuis quelques années, sur l’Aide à la décision politique, et ceci dans un champ disciplinaire - la psychosociologie de l’éducation - dont l’objet d’étude central, référentiel, est plutôt celui de la pédagogie et de la formation professionnelle des adultes. N’avez-vous pas le sentiment d’avoir transgressé les limites institutionnelles permises par le découpage universitaire ?
R- Si je prends le problème au plan strict de mon activité de chercheur, comme vous m’y invitez, je peux affirmer que, au cours de ma vie professionnelle, certes marquée par un certain nombre de bifurcations thématiques, je n’ai vraiment pas le sentiment d’avoir transgressé quoi que ce soit. J’ai été, à chaque fois, comme poussé ou contraint à changer de direction et à investir un lieu ou un temps que je n’avais pas vraiment choisi. Je peux bien sûr mettre des noms sur certains carrefours et désigner les gens qui ont forcé mon itinéraire. Mais je crois plus profondément que les changements de thèmes se sont produits d’eux-mêmes, par effet de site, à un moment où je pensais être encore au-dedans de quelque chose, alors que j’étais déjà - par un faire décalé induit par certaines circonstances politiques - dehors depuis longtemps.
De façon plus générale, ce n’est pas dans l’approche psychologique du comportement du chercheur que vous trouverez réponse à la question sur la transgression. C’est dans l’analyse des déterminations structurelles... En psychosociologie de l’éducation, non seulement le franchissement des limites est inféré par le sens même du terme « éducation » (conduire dehors); mais encore le nombre de thèmes possibles de recherche est tel, dans le champ éducatif, que le chercheur particulier peut, sans dommage pour sa carrière, investir le domaine situé au plus près de sa préoccupation intime..

Q- Quelles sont les circonstances qui vous ont conduit à travailler sur l’Aide à la Décision Politique (ADP)..?
R- Mon intérêt pour l’activité instituante a pris corps, comme chez beaucoup de gens de ma génération, dans les années qui ont immédiatement précédé et suivi les événements de 68. Quand, après mon recrutement en tant qu’assistant, rue Lautman, j’ai été affecté par l'UER de psychologie à l’enseignement de la méthode expérimentale - j’avais reçu, chez Reuchlin à Paris, une solide formation en méthodologie statistique - j’ai vraiment adhéré à cette option scientifique qui posait le comportement humain comme mesurable et anticipable dans ses effets sur l’environnement. Mais, dans le même temps, à l’extérieur de l’université, indépendamment de mes choix théoriques et méthodologiques, je militais, dans un cadre associatif, auprès de professeurs du secondaire pour une pédagogie active et pour une formation continue des maîtres. C’est Jacques Curie, alors Président de la Société de psychologie Midi-Pyrénées, qui m’a demandé de faire dans la fac, pour les psychologues praticiens, ce que je faisais hors de la fac pour les enseignants. J’ai donc construit, en 71, avec lui et quelques adhérents de la Société de psycho, le CUPPA, qui fonctionne encore, en tant qu’institution établie, au moment où je vous parle... Mais en 72, pour Ferrasse, adieu la psychologie expérimentale, bonjour la psychosociologie de la formation... La bifurcation individuelle a bien sûr été repérée et légèrement sanctionnée (petit retard de carrière, nécessité d’aller chercher un directeur de recherche à Caen, ironie durable de certains collègues positivistes, etc.), alors qu’elle correspondait à une prescription collective, à une demande de plus en plus manifeste du corps des psychologues praticiens qui trouvaient que la formation théorique qu’ils recevaient à la Faculté était difficilement opérationnalisable sur le terrain. Je pense même que si j’avais refusé l’offre, la Société de psychologie aurait cherché quelqu’un d’autre pour canaliser le désarroi des praticiens... Car une machinerie historique, si je puis dire, était en marche : celle de la formation continue à l’Université, et plus largement celle de la formation permanente. C’est cette confusion du psychologique et du politique - que je vivais bêtement comme tout le monde après 68 - qui est certainement à l’origine de mon intérêt pour l’ADP (Aide à la Décision Politique) conçue comme pratique d’intervention différenciatrice... Intérêt duquel je n’exclus pas, bien évidemment, l’étrange fascination - faite d’attraction-répulsion - qu’exerce sur moi cette forme de bêtise quand je la rencontre occasionnellement dans les lieux que je fréquente...

Q- Pourquoi « bêtise » ?
R-L’erreur est ponctuelle - on peut la raturer - alors que la bêtise - même si elle n’affecte qu’un domaine restreint de la vie personnelle ou groupale - est une errance tourbillonnante qui a peine à cesser. Elle est de l’ordre de la bévue permanente. C’est un magma indistinct où le vrai et le faux s’entremêlent, une sorte d’entropie de la pensée, où tout se vaut. Quand je la rencontre occasionnellement chez les autres, la bêtise me fascine : je peux rester des heures à la contempler, et des jours à la supporter, en attendant le frémissement, l’éclair du regard qui signale une hésitation, un arrêt, une suspension de l’acte, un étonnement devant l’obstacle... Un « tiens, tiens, voyons, que se passe-t-il ? » qui marque l’amorce d’une pensée critique, d’une posture en surplomb. Pour ce qui me concerne - puisqu’il faut bien que cette fascination ait quelque source dans ma propre histoire - j’ai conscience que mon travail universitaire sur le thème de l’ADP et sur l’objet théorique du Sujet local constitue un effort permanent de lutte contre les mélanges psy-pol qui me submergent intimement parfois, mais surtout une mise en cause des conditions idéologiques qui rendent cette confusion possible - notamment celles qui sont à l’origine de l’individualisme subjectif...

Q- Comment la conception individualiste du sujet peut-elle être source de la confusion du psychologique et du politique ..?
R- C’est la grande invention politique de l’âge classique - exploitée par toutes les formations culturelles et économiques du XIXème siècle : celle qui a permis le transfert des procédures de contrôle social dans la texture du sujet lui-même. Le sujet humain, déclaré libre et autonome dans ses choix, devenait ainsi le gestionnaire conscient et responsable de la domestication de la force vitale qu’il produisait dans les creux de son organisme. C’est, à mon avis, la face cachée, le versant négatif des valeurs d’autonomie et de liberté qui fonde ce type de subjectivation humaniste : détournée de son sens par le système de production capitaliste qui l’utilise, la clôture du sujet met en fait de l’huile dans les rouages impersonnels de l’État démocratique libéral...

Q- La liberté est tout de même une grande conquête du sujet sur l’institution étatique...
R- La pratique gouvernementale productrice de la liberté des gouvernés est aussi une grande consommatrice de cette liberté. Cette pratique ne peut fonctionner qu’appuyée sur la liberté du marché, la liberté du consommateur, le libre exercice du droit de propriété, la liberté de discussion, la liberté d’association, etc. Dès lors, il est évident qu’on se trompe lorsqu’on présente la liberté comme une conquête historique du sujet sur l’institution, car on peut aussi bien dire l’inverse : l’institution étatique a enfin conquis, au XVIIIème siècle, par la subjectivation individuelle, le moyen de stockage, de contrôle et de régulation de l’énergie motrice dont il a besoin pour se maintenir et se développer. Et à moindre coût que dans la période de servage où il fallait toujours veiller physiquement au grain : c’était épuisant pour les maîtres et les contremaîtres... Certes, aujourd’hui encore l’État met en oeuvre des procédures de contrôle, de contrainte et de coercition, car il y a toujours des sujets mal assujettis... Mais généralement les gens contrôlent assez bien eux-mêmes leurs propres frontières... C’est en ce sens que je dis quelquefois, mais pour forcer le trait, bien entendu, que l’éducation à l’autonomie est la meilleure politique scolaire que puisse soutenir aujourd’hui un système économique libéral... Tant que les hommes penseront qu’ils sont des centres de décision autonomes, ayant la capacité pleine et entière de juger ce qui est bon pour eux, ils seront dans l’illusion d’une maîtrise de leur destin, et ils s’empêcheront de réfléchir à l’entourloupe politique dont ils sont l’objet. Tour de passe-passe qui permet, d’une part, de faire croire au sujet individuel qu’il est ce qu’il a choisi d’être dans l’espace de placement démocratique, et, d’autre part, ceci étant lié avec cela, d’empêcher la condensation collective de la force dans les processus de changement social. Il ne faut pas chercher plus loin, je crois, les origines de mes intérêts de recherche en Sciences de l’éducation : lutter contre cette tromperie en essayant de promouvoir la pensée politique instituante comme pensée d’une multiplicité singulière de gens, mobilisée en des lieux bien concrets, sur un projet bien particulier : cela pour éviter de tomber dans les fantasmes du changement social global.
Dans le contexte idéologique post-soixante-huitard, qui privilégiait cette approche anthropologique, le CUPPA (Centre Universitaire de Perfectionnement en Psychologie Appliquée) a été pour moi la première expérience forte d’une pensée multiple puissante confrontée à la consistance de l’État des choses... Mais, à mon grand regret, il s’est institutionnalisé, il est devenu un « morceau » de l’État libéral, et n’a pas pu devenir ce que je nomme aujourd’hui un « sujet local ». Le sujet multiple instituant qui a marqué son origine a été absorbé par l’organisation universitaire. Il n’a pas abouti.

 
La subjectivation multiple

Q- Peut-on dire que ce sujet multiple « pense » ?... que la politique instituante est une « pensée »?
Dans le sujet multiple instituant, « il y a » une sorte de pensée collective indistincte contenant un projet certain. Cette pensée projetante adhère à la combinaison des moyens et des mouvements mis en oeuvre, et se confond souvent avec la réalisation. Elle est, en fait, le produit d’interactions humaines multiples, élastiques, qui rendent impossible sa mise en concepts. Ce n’est qu’après coup - ou pendant les pauses de l’action - que l’on essaye de nommer, d’identifier, de saisir cette pensée-projet, d’abord comme étant la sienne propre, quand on est dans le coup - mais aussi comme étant celle des gens qui sont dans le même mouvement. Et l’on se rend alors compte que les seuls outils de la nomination, de l’identification, de la saisie consciente, de cette pensée projetante, collée à l’action politique, ne sont jamais autres choses que ces fameux casiers de rangement que l’on nomme depuis Aristote des catégories. Des cadrages que l’on peut nommer et identifier, mais qu’il est impossible de définir conceptuellement parce que les éléments singuliers qui les constituent - nombreux, fluides, interactifs - ne peuvent tenir ensemble que ficelés en vrac dans un même paquet...
Mais je réponds à votre question : oui, la politique instituante est une pensée dans la mesure où le fatras qui la constitue est sous-tendu par une prescription qui lui donne un sens. Tout le problème de l’ADP réside dans la saisie symbolique de cette prescription... Et j’ai toujours fait l’hypothèse que les demandes d’aide à la décision que l’on m’adressait quand je dirigeais le COSEFD (
Centre d’Observation des Systèmes Emploi - Formation - Développement), demandes qui se situaient nécessairement dans un moment instituant, étaient des demandes d’aide au déchiffrage-chiffrage symbolique d’une prescription contradictoire qui « montait » du corps social...

Q- Nous y reviendrons peut-être une autre fois... Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de voir ce qui se passe dans l’Université dans les moments instituants. Comment peut-on avoir une idée de la prescription qui sous-tend la politique d’une multiplicité de gens, comme celle qui s’activait dans la création du CUPPA, en 70-71 ?
R- Il faut distinguer, je crois, deux ordres de prescriptions. Une prescription rationnelle incluse dans la logique de l’action - c’est d’ailleurs plus un programme qu’une prescription - qui peut être facilement nommée, et que l’on retrouve dans l’intitulé de l’institution (CUPPA : Centre Universitaire de Perfectionnement en Psychologie Appliquée), et une prescription latente, pas du tout rationnelle, qui n’est pas dite dans l’intitulé développé, mais qui s’exprime par des voies parfois curieuses : celles du sigle par exemple, ou bien celle du prospectus distribué aux éventuels usagers. Le CUPPA proposait, dans le contexte libertaire de l’époque post-68, une politique de formation psychosociologique extrêmement réglée, exigeante quant aux compétences des intervenants, et à mille lieux du n’importequisme non-directif qui régnait alors dans les officines privées. Mais surtout ne vous arrêtez pas là dans votre investigation sur la pensée du collectif. Faites la même interview avec Michel Bataille, mon collègue, et demandez-lui ce que signifie le sigle REPERE qu’il a choisi, avec son équipe, pour son labo. Interrogez Claude Clanet au sujet de son groupe de recherche ERESIE... Jouez ainsi sur les sigles-calembours attribués à certaines institutions (EVASION, GRAPPE, etc.), au moment de leur naissance, et dites-moi quelle est la vraie prescription politique qui tente ainsi de se dire sous la logique d’un intitulé rationnel.... Je ne suis pas sûr que l’effet rassembleur de certains thèmes de recherche scientifique passe complètement par les voies de la raison. Comme le disait Lacan, la vérité n’est qu’un mi-dire... Mais je ne voudrais pas que vous croyiez que la prescription latente contenue dans la pensée des gens qui sont dans le même mouvement instituant soit toujours - et complètement - empoignée par le signifiant qui désigne leur activité. Ce serait trop facile. Le plus souvent, d’ailleurs, ce signifiant est vide, je veux dire vide du contenu de sa prescription latente... Mais, en fait, je m’intéresse moins au contenu des prescriptions politiques qu’à la façon dont elles se manifestent...

Q- Vous faites apparaître ici, à partir de l’exemple du CUPPA, deux niveaux dans l’activité politique instituante : le niveau rationnel au sein duquel une fonction sociale est définie dans un programme (par exemple : le perfectionnement professionnel des psychologues praticiens) et un univers sous-jacent - qui serait celui de la pensée politique, où se trouverait, selon vous, la « vraie » prescription unificatrice d’un ensemble indéterminé d’individus... Comment ces deux niveaux s’articulent-ils ? Ne retrouve-t-on pas l’entourloupe dont vous parliez tout-à-l’heure, même avec un sujet « élargi », donc plus puissant ?
R- Non, car il y a, par simple effet d’extension subjective, un renversement de dominante. Pas sur l’ensemble du territoire de l’État, mais en des « lieux » bien précis. Ma thèse est que, dans le moment instituant, en ces « lieux », les deux niveaux sont superposés, sous tension, et que c’est dans la singularité de chaque situation (celle du CUPPA, celle de REPERE, celle de ERESIE, ou même celle des « sauvageons » toulousains, qui me préoccupe aujourd’hui, dans un cadre associatif...) que jaillit possiblement l’invention politique dans les creux et les trous de ce que je nomme, après d’autres, l’espace de placement étatique.
Car la nature de la politique instituante est double : sur un niveau surplombant, elle est objectale, elle se meut dans l’espace de l’état - au sens ontologique de l’état des choses, mais aussi au sens de l’État, avec un grand « É » - et, sur un autre niveau, subjectif, elle est, comme je vous le disais, une pensée du multiple (élaborée par le multiple...) qui tente de se saisir par la nomination catégorielle.
Sur le plateau visible, elle se définit par son objet (le perfectionnement des psychologues, par exemple), et, de ce fait, elle s’inscrit dans l’ordre définissable des moyens, des buts, des résultats, de l’efficacité, du contrôle, de la hiérarchie, du pouvoir, etc. : la politique est alors une façon d’occuper un champ - un territoire, un domaine - ou une partie de champ - un bout de terrain, un secteur. Par contre, sur le support discret de la pensée instituante, la politique se déploie dans un tout autre espace qui, lui, je vous l’ai dit, ne se découpe pas : cet espace n’est pas un « objet » localisable, il n’y a rien à tracer dessus, ni des domaines, ni des secteurs : c’est un fouillis solidaire, mouvant et élastique qui ressemble au chaos-nuage de Lucrèce, mais qui n’est pas un chaos parce qu’il possède un sens : il obéit, je le répète, à une prescription interne. Il est donc possible de l’identifier pour peu qu’on repère les linéaments de cette prescription...

Q- Vous travaillez actuellement, dans un cadre associatif, nous dites-vous, sur la situation politique engendrée par les événements de décembre 98 qui se sont déroulés au Mirail, après la mort de Habib... Comment et en quoi cette situation peut-elle vous faire avancer dans vos recherches sur le sujet multiple instituant ?
R- Certaines analyses, reproduites dans les médias, relatives aux événements violents qui ont eu lieu à Toulouse en décembre 1998, dans le quartier du Mirail-Reynerie, m’ont, en effet, renforcé dans la conviction que les regards portés sur les faits sociaux contemporains restent encore trop souvent dans le reflet de l’illusion anthropologique dont je viens de parler. Illusion très prégnante qui loge la raison des événements - en l’occurrence violents - dans les caractéristiques propres des acteurs, considérés comme des sujets autonomes, conscients, et libres de leurs choix, face à des objets proposés à leurs désirs dans l’espace de la cité. La seule controverse qui anime les observateurs porte sur l’état de ce sujet violent (permanent ou éphémère), sur son éducabilité, sur la nature des déterminismes qui conditionnent son comportement, mais jamais n’est mis en cause le postulat selon lequel le point d’origine de la violence réside dans l'intériorité consciente (ou conscientisable) du Jeune lui-même.
La recherche de raison se fait toujours du côté d’un système subjectif et de ses manques... Manques qui expliqueraient, selon Claude Touchefeu, Conseillère générale de la Haute-Garonne, le défaut de « structuration » et par conséquent la mauvaise « intégration sociale » Je lis, par ailleurs, dans les meilleurs journaux : le Jeune du Mirail met le feu aux voitures parce que... il est quotidiennement injurié par les flics, il est interdit de séjour dans les boîtes de nuit, il est rejeté par la population du quartier, etc. Bref, parce qu’il est en manque de considération. Le raisonnement fonctionne à merveille, et c’est bien commode pour tout le monde, y compris pour les Jeunes eux-mêmes, qui en rajoutent à l’occasion. Pourquoi avez-vous fait cela ? Parce que nous sommes des exclus du système économique, nous sommes rejetés par la population du quartier, nous sommes injuriés par les flics, nous nous sentons menacés dans notre vie, et ainsi de suite. Bref, disent-ils en substance, nous mettons le feu à vos voitures parce que nous ne sommes pas reconnus comme vos égaux. Les signifiants tournent en rond, jour après jour, autour des manques à être d’un sujet psycho-social nommé « sauvageon » par un ministre de la République...

Q- Vous dites que toutes les explications données jusqu’à maintenant tournent en rond...
R- Je n’ai jamais lu ou entendu, depuis décembre, quelque chose qui puisse ressembler à la prise en compte d’une pensée politique quelconque qui accompagnerait les manifestations violentes observées... Pourtant, tout ce qui se passe est implicitement référé à la logique hegelienne du « vide avide » intrasubjectif, c’est-à-dire du Désir tendu vers des objets significatifs de l’appartenance à l’humain (considération, reconnaissance, respect, amour, acceptation, tolérance, etc.). Objets qui sont « dehors » et que l’on ne peut pas obtenir, parce qu'autrui en a la libre disposition, et qu’il ne veut pas les donner... Cela fait des manques subjectifs dont le plein ne peut venir que du désir des autres... Mais ce désir ne s’exprime pas, alors ça bifurque, on va chercher des substituts à ces objets relationnels dans les objets matériels que les autres possèdent, et là tous les moyens - vol, destruction - sont bons pour les faire siens...
Qu’est-ce qu’on fait en volant ou en détruisant ces choses matérielles ? On joue sur l’espace de placement qui leur est assigné, on les consomme, et de ce fait on modifie l’état des lieux, on réorganise l’environnement, bref on fait des gestes qui simulent - localement, allégoriquement - la politique de l’État... Simulacre qui enclenche bien évidemment, en voix off, le discours psy à plusieurs voix qui lui est consubstantiel : « Il faut les éduquer », disent les uns, vers la gauche; « Il faut les mater » disent les autres, plus à droite. On se dispute chez les choristes. Tout le monde est bien content, finalement, du spectacle, même si quelquefois certains acteurs, n’ayant rien compris à la pièce, et confondant la représentation du réel avec le réel lui-même, prennent un vrai pistolet et tuent pour de bon avec une vraie balle...

Q- En quoi votre théorie du « sujet élargi multiple instituant » traite-t-elle ce problème différemment ?
R- Je voudrais vous montrer que, à ce point de la description des faits, on se trouve devant une bifurcation qui correspond aux deux usages possibles que l’on peut faire du subjectif. Et comme ces deux usages ne sont pas idéologiquement neutres, le choix que les gens vont faire sera lourd de conséquences au plan politique.
Ou bien tous ces gens restent dans l’objectivation du réel, et chaque individu se trouve, dans la vie courante, en face d’autre chose que lui-même, disons en face d’objets (hommes ou choses) qu’il va traiter en extériorité. En gros, quand je rencontre quelqu’un d’autre, moi, c’est moi, et lui c’est lui. Lui respectueux ou irrespectueux, moi honnête ou chapardeur, peu importe pour l’instant. L’important à dire, c’est que ce choix - qui est à peine un choix - débouche inéluctablement sur une typologie assez générale, sur un espace de placement réglé, sur une multiplicité hétérogène dont les éléments peuvent être nommés et différenciés, bref sur un état des choses, sur l’état de la société, sur l’État.
Ou bien - seconde option - on fait basculer le subjectif dans la pensée, et là quelque chose d’assez passionnant apparaît à ceux qui ont bien voulu changer la distance focale de leur regard (un peu comme dans ces images mystérieuses, dont tout le monde raffole, qui prennent du relief lorsqu’on fait flotter le regard). Toute cette multiplicité de gens qui se côtoient dans le même site géographique (le quartier de la Reynerie, au Mirail, à Toulouse, par exemple), au matin du 12 décembre 1998, apparaissent alors comme ayant, en même temps, les mêmes gestes, les mêmes mots, les mêmes comportements... bref la même pensée, sauf qu’ils la produisent en des lieux différents (lieux physiques, mais aussi lieux culturels). Ce que les gens pensent ? Peu importe. Ce qui est important à dire, c’est que ce choix d’observation débouche sur quelque chose qui n’a pas de nom, qui est élastique, qui peut faire tache d’huile sur d’autres quartiers, qui homogénéise temporairement le multiple hétérogène dont je parlais il y a un instant... Et ce quelque chose est générateur de désarroi ...

Q- Selon vous, la prescription qui homogénéise ce sujet élargi à tous les gens qui ressentent la même chose face à la violence... Cette prescription - la seule qui soit vraiment génératrice d’une pensée politique - pourrait s’énoncer ainsi, négativement : « L’Autre n’est pas un objet ! ». Mais, manque de pot, s’il n’est pas un objet, il est un sujet, et là, c’est le désarroi...
R- Vous y êtes ! Dans la dynamique objectale - qui est celle de la dialectique sujet-objet, fondatrice de la politique de l’État libéral - lorsque l’objet désiré est en fait un autre sujet qui désire aussi, - la force subjective ainsi désemparée - qui est d’abord à peine un subtil ressenti - a quelque chose d’angoissant... Non seulement le trajet circulaire de la force, venue du désir du désir d’autrui, c’est-à-dire du manque d’un manque, désitue et déroute le porteur localisé de la force; mais encore (ceci n’étant que la traduction structurale de cela) en lui les plans opératoires sont multiples : ils tremblent les uns dans les autres » jusqu’à exacerbation du battement. Qui supporte la force n’est pas qui décide soudain de son orientation violente. Un coup de feu mortel est tiré : l’émission du jet émigre, comme au jeu du furet, par voisinage, par contiguïté, du sauvageon au sauvageon, du sauvageon au flic, du flic au flic, du flic à l’observateur, de l’observateur au citoyen, du citoyen à l’élu local... Quant à la structure, elle est double, à égalité, narrative et factuelle. Factuelle : une violence réciproque et contagieuse dont on perçoit les effets au bas des immeubles. Narrative : alors qu’ordinairement le récit d’un événement de rue (un fait divers dans les journaux) n’est souvent qu’une digression informative, une halte, une mare au canard, il a ici une force propulsive : le mouvement du discours est dans la métaphore renouvelée qui dit toujours le rien d’un “manque” non identifiable. « Nous direz-vous le pourquoi de cette violence ? » Il n’y a pas de réponse : la violence n’a ni pourquoi, ni pour quoi; elle n’appartient à aucune détermination, à aucune téléologie : quelque chose qui est très souvent du pur signifiant a été énoncé dans les commentaires - et le signifiant pur est angoissant. Car il tourne aussi sur lui-même comme une toupie, et il donne en spectacle son inanité sonore.
Mais c’est seulement de lui, par inoculation de sens, que la pensée politique peut se fonder : la pensée politique est une pensée symbolique. Il y faut un certain courage, car il est beaucoup plus facile de rebrousser chemin pour revenir au point de bifurcation où l’on prendra de nouveau le train (le train-train) du sujet psychologique rationnel (« Lui, c’est lui, et Moi, c’est moi ») n’ayant à traiter dialectiquement qu’avec des objets bien durs et bien pleins.

Q-Le désarroi est donc un passage obligé quand on veut fuir l’aliénation étatique pour accéder à la pensée politique... Mais alors, comment sauter du désarroi à la pensée symbolique, lorsqu’on est sur ce chemin ?
R- Ai-je bien dit - et cependant sans insister - que cette ronde des signifiants qui tourne dans le vide était la conséquence - chez le sujet ainsi élargi à une multiplicité indéterminée de gens - d’une perte du désir d’autrui ? Quand je dis autrui, il s’agit d’un autrui bien réel dont l’absence provisoire met en boucle d’attente les routines acquises. Quand je dis bien réel, à propos d’un autrui quelconque - vous par exemple - c’est que par votre parole, vos attitudes, vos vêtements, votre âge, que sais-je, vous supportez, vous transportez, vous effectuez à votre manière une « structure générale d’autrui ». Vous modélisez cette structure dans des actes et des pensées bien personnels, bien concrets, qui sont autant de possibles pour moi. Ce faisant, vous provoquez en moi une tension vers l’avenir en lui donnant matière. Je ne désire d’objet que comme exprimé par vous sur le mode du possible; je ne désire dans vous que les mondes possibles que vous exprimez. C’est cela la « structure d’autrui » : une tension vers l’avenir. Peu importe finalement le contenu des projets que vous induisez; l’essentiel est dans le demain dont vous dessinez le pointillé sagittal. En partant, vous emportez avec vous cette flèche subjective, et mon passé se met en boucle, jusqu’à l’anoxie, jusqu’à la mort. Quand le héros de Kierkegaard réclame « du possible, du possible, sinon j’étouffe », quand James réclame « l’oxygène de la possibilité », ils ne font rien qu’invoquer Autrui-généralisé dont vous me présentez, en proxémie, et de façon constamment renouvelée, l’effectuation concrète.
Sortir du désarroi c’est restaurer Autrui-généralisé dans sa fonction d’oxygénation des possibles, c’est-à-dire dans sa fonction prescriptive... Sortir du désarroi éprouvé collectivement consiste à symboliser dans un énoncé commun, ou dans une expression, dans un mot, dans un sigle calembour, dans un logotype, que sais-je, une chanson peut-être, le quelque chose qui dit polysémiquement que demain existe pour moi puisqu’il est déjà virtuellement présent dans la variété des comportements possibles aujourd’hui pour les autres... Je vous le répète : peu importe pour moi le contenu de la prescription. L’essentiel est qu’elle soit.
 

La subjectivation locale

Q- Votre objet théorique, à vous, c’est le « sujet local ». Comment le définissez-vous par rapport au sujet-élargi-multiple-instituant ?
R- Le sujet local est un aboutissement structurel : celui de la pérennisation du mouvement instituant que l’on obtient lorsque les termes de la contradiction entre les deux formes de la politique (la politique comme logique objectale, d’une part, et, de l’autre, la politique comme pensée projetante) forment une synthèse disjonctive dans le même « lieu » ou si vous voulez, sur le même sol. Le sujet local est une structure achevée qui constitue la forme finale d’équilibre, ou momentanément stable, d’un développement antérieur. Ce que j’ai nommé le sujet-élargi-multiple-instituant représente le début, marqué de désarroi, de sa genèse... Il est le processus de son émergence, toujours fragile.

J’ai déjà donné quelques éléments de la compréhension du sujet local lorsque vous m’avez demandé si la politique était une pensée. Je vous ai répondu que la politique ne consistait pas seulement à organiser la cité, qu’elle était aussi une pensée. Une pensée indistincte, coextensive au faire instituant d’une multiplicité de gens, pensée qu’on ne pouvait saisir qu’à travers la prescription d’un possible à atteindre, à partir d’une situation élargie, vécue comme angoissante par le fait de reconnaissance d’autrui comme sujet et non plus comme objet. J’ai ensuite précisé que cet ensemble - non groupal - contenant une population indéfinie de multiples gens, ne se connaissant pas nécessairement entre eux, soumis à l’épreuve du désarroi, par évanouissement de la dialectique rassurante sujet-objet, ne pouvait être mis en mouvement que par une même pensée du lendemain coextensive à l’énoncé d’une quelconque prescription.

Le sujet local contient donc, en son sein, d’une part, une structure refermée sur elle-même, qui est celle du sujet élargi-multiple-instituant ayant réussi à assumer le désarroi d’une subjectivité privée de la possibilité d’objectiver autrui, et, d’autre part, la structure bien connue qui est celle de la dialectique sujet-objet inhérente, comme je crois vous l’avoir montré, au fonctionnement ordinaire de l’État.

Q- Le point-clé de votre problématique est donc celui du rapport au désarroi éventuel qui peut surgir d’une situation de violence réciproque, laquelle peut faire apparaître soudain autrui comme étant à la fois un objet extérieur à détruire et un sujet semblable à soi. Ce serait dans cette vibration que s’installerait, dans un creux de la dominante étatique, la force instituante d’une pensée politique ? Avez-vous observé ce tremblé, cette vibration, dans les événements violents de décembre 98, à Toulouse ?
R- Oui, parce que là le tremblé était très apparent, porté en intensité par la violence physique. Mais je l’observe aussi dans les situations sociales plus feutrées mais dominées par un climat conflictuel extensible au-delà des frontières de son « lieu » d’origine. Robert Pagès a étudié cela il y a bien longtemps, dans un établissement scolaire parisien, mais hélas, il en est resté à l’analyse psychosociale, discipline dont les réseaux conceptuels ne permettent pas d’accéder au désarroi subjectif, et donc à la pensée politique...

Q- Pouvez-vous rapidement nous donner un exemple de cette vibration qui semble cruciale dans l’émergence du sujet local ?
R- Revenons huit mois en arrière. Habib est mort. Jeunes et flics se préparent à l’affrontement. Identité d’appartenance de chaque belligérant marquée, comme dans une guerre, par des uniformes de couleur différente. C’est parti. Coups en miroir et hurlements en écho, sur des mouvements avant-arrière alternatifs (« Tu es violent - Non, c’est toi qui es violent - Non, c’est toi... »). Les espaces de placement sont respectés... Un mois après, flics et jeunes s’expliquent (sic) devant les journalistes - ils tiennent des propos symétriques : « Ils ont une image de nous qui n’est pas la bonne »; « Nous on les respecte, eux ils ne nous respectent pas »; « En bande, ils ne sont plus les mêmes »; « Ce qui manque, c’est du dialogue ».
Tous les opérateurs du groupe algébrique de Klein sont là : l’identité des protagonistes (lui, c’est lui; moi, c’est moi), la réciprocité des accusations (le méchant en bande, c’est lui), l’inversion des attitudes (lui : méchant en nombre, gentil quand il est seul). Tous les opérateurs du circuit logique sont là, sauf un, celui de la corrélation qui fermerait la boucle: « Ce qui manque, c’est du dialogue », dialogue qui installerait, par l’inversion de la réciproque (le méchant en groupe, c’est moi), l’épreuve du désarroi, laquelle écraserait le mouvement de la violence, puisqu’il est exclu que, dans une bataille de rue, l’on se frappe soi-même.
Je ne sais pas si vous me suivez bien : la structure de la violence généralisée, quand elle affecte une multiplicité de gens, a nécessairement un trou, un vide en son milieu, un espace de jeu, un manque, une béance, une fenêtre, qui permet sa mobilité. Sinon elle se bloque et s’écrase. Ce principe de mobilité est si important qu’il est tabou, il est interdit d’y toucher : on ne se frappe pas soi-même, à travers l’alter ego qui aurait « tombé sa chemise » (j’y arrive!) pour se mettre à nu dans le dialogue. Moyennant quoi le mouvement de la structure - la bagarre rangée en tant que métonymie des rapports d’objectivation de l’Autre- reste possible. La philosophie structuraliste - fidèle reflet de ce fonctionnement de l’État - nous a séduit, dans les années 60, avec cette belle hypothèse de la causalité de l’absent : place du mort, place du roi, tache aveugle, signifiant flottant, valeur zéro, non-sens et ainsi de suite... expliquant la dynamique des éléments discrets placés autour. Présence faite d’absence, zéro actif, signifiant pur, ptyx, non-sens producteur de sens, cette entité paradoxale fuit comme dans le jeu du furet dont je parlais il y a un instant. Le dialogue flic-sauvageon (métonymie de la structure d’autrui) s’évanouit dès qu’on tente de le saisir comme réalité possible. Et c’est tant mieux pour les pouvoirs de toutes sortes qui ne se nourrissent que des distinctions de rôles, de statuts, de fonctions, d’origines ethniques... Regardez ce qui s’est passé lorsque les soldats du 17ème, en 1907, ont dialogué avec les vignerons du Midi... Relisez donc Rémy Pech...
Ce point aveugle - l’absence d’autrui - est une nécessité incontournable du fonctionnement de l’État, parce qu’il dérive logiquement - mécaniquement - de l’hétérogénéité des classes sociales absolument indispensable à l’activité économique d’un pays comme la France. On va donc le retrouver très vite ici, là, partout, en perpétuel déplacement, dans toutes les machines structurées-structurantes qui forment le corps institutionnel de ce pays : entreprises privées, établissements publics, grandes associations (partis politiques, syndicats)... où l’on va pouvoir déceler, logiquement, la perte d’autrui comme condition essentielle de la combinaison des moyens et des mouvements productifs du système. Ne croyez surtout pas que ce phénomène d’objectivation d’autrui - qui n’a d’autre issue que l’instrumentalisation de l’autre ou son exclusion - est un phénomène exceptionnel : regardez bien comment j’utilise la relation à l’autre dans le système questions-réponses que j’ai choisi d’adopter ici pour donner plus de mou à ma production écrite. Où est le dialogue dans cet entretien ? Nulle part. Qui se trouve en face de moi ? Personne. Pourquoi ? Parce que je veux produire un texte sur mes idées, pas sur les vôtres. Et vous acceptez très bien cela, car si vous vouliez vous faire « reconnaître » par moi - et par les lecteurs éventuels - comme « sujets », en discutant pied à pied tout ce que je raconte, vous savez que ce texte retranscrit serait un véritable foutoir...
Car le point aveugle est un tel concentré de désarroi (le dialogue écarté est plein d’écarts potentiels : il n’y a vraiment rien à attendre d’un dialogue puisqu’il n’y a rien d’autre à échanger que du manque d’autrui) que la seule façon de s’en sortir, quand il y a excès du désir de l’autre, lorsqu’on a été poussé de force dedans, ou plutôt quand on a été roulé par les vagues de sa soudaine propagation, est de profiter de la multiplicité inattendue de gens que l’on rencontre, au hasard des ressacs, pour inventer une solidarité nouvelle à partir des possibles de chacun. Une solidarité fondée, non sur les instances du discours, mais sur ses circonstances... Ce que j’ai nommé le « sujet élargi-multiple-instituant » est un penseur "circonstanciel" des circonstances, qui utilise l’élargissement du champ du désarroi et la multiplicité des gens qui le ressentent, pour flécher - prescrire - des possibles collectifs pour demain. Et comme ces possibles sont nécessairement opérationnalisés dans le champ politique existant - dans le « lieu » où l’on se trouve - ce qui s’amorce ainsi est un rapport contradictoire continu, continué, entre le dialogue (source d’énergie libre) et l’interdit du dialogue (liaison objectale de l’énergie). C’est cela, le sujet local, une vibration locale de la structure d’autrui (présente, absente, présente, absente..) soutenue - ou surplombée - par une flèche temporelle indécise mais bien empennée. Peut-être sans trop savoir, au départ, où l’on va... mais sachant ce que l’on fuit...

Q- Le sujet local n’est-il donc pas un terme que vous réservez seulement à certains modes politiques extrêmement rares condamnés à plus ou moins long terme à réintégrer le mode politique permanent qui est celui de l’État - ou bien à rester socialement stérile ?
R- Non, pas du tout. Mon idée - qui n’est pas seulement la mienne - est qu’il faut maintenir l’équilibre contradictoriel entre les deux versants de la politique pour pouvoir obtenir le maximum d’efficience et de créativité sociale. Ni étatisation, ni isolation stérile de la force instituante. L’étatisation est conçue comme un processus actif de localisation et de liaison d’éléments hétérogènes entre eux, processus qui potentialise la force instituante en la domestiquant. L’isolation - exogène ou endogène - est le processus qui exacerbe la valeur prescriptive d’une pensée politique et la fait tourbillonner sur elle-même - jusqu’à épuisement énergétique ou explosion violente - au sein d’un groupe social clos. Le conformisme intégrateur et le fanatisme sauvage sont les deux faces de l’échec du sujet local... Dans l'intervalle, le jeu moteur du sujet local est possible... Il existe : je l’entends vibrer, par exemple, dans des paroles de Magyd, chantées par ma fille ...

Q- Où cela ?
R- Dans le groupe Zebda. On leur disait que ça n’allait pas être possible , et maintenant, ils tchourent l’oxygène de ce possible. Le héros de Kierkegard demandait qu’on veuille bien - s’il vous plaît-merci -, le lui donner, cet oxygène... Eux, ils le tchourent... et ils le lancent dans les airs : ma nièce, ma fille et ses copains-copines le respirent de loin, en levant le nez, mais ils le respirent... Ils se sentent chez soi chez eux ...

Q- Restons, s’il vous plaît, dans le concept... Pourquoi « sujet » et pourquoi « local » ?

R- Le sujet local est le concept qui rend compte du face-à-face direct de l’instituant - concret réel - avec l’institué - abstrait formel - et qui réalise ainsi les conditions d’un antagonisme producteur d’une énergie permanente. Antagonisme qui peut être décliné, chez les savants, en termes temporels (présence/représentation), en termes sémiologiques (praxis/logos) ou même, comme je l’ai fait quelque temps pour des raisons pédagogiques, en termes spatiaux (proximal/global)... Ou, comme ils le font, chez Zebda, en termes poétiques (mouettes/pigeons) ...
Il peut vous apparaître ainsi que le sujet local est le concept qui comprend une intériorité dynamique d’éléments disjoints mais en mobilité dans le même champ d’action polarisé : c’est en ce sens que le sujet local est « sujet ». Pourquoi « local » ? Parce qu’on ne peut saisir la prescription singulière qui homogénéise la pensée instituante que dans des « lieux » qui matérialisent cette prescription. A titre d’exemple, demandez-vous où sont attestés, sous forme de situations portant un possible prescrit, les énoncés ironiques de l’inconceptualisable expression « essence ordinaire », qui est le titre de l’album de Zebda. La réponse est manifeste : dans le groupe Zebda lui-même; dans le Tactikollectif; chez les jeunes du quartier des Izards; dans les multiples têtes qui s’agitent dans les concerts et qui font ensemble le petit « Oh! » sur « D’Ève à Lise » ; mais aussi dans les collèges et les lycées; et dans ma maison, à La Bourdette, bien sûr, certains samedis de rêve... Vous voyez que ces lieux nommés sont indéfinis et élastiques, mais rigoureusement coextensifs à la singularité de la prescription politique qui n’est plus le « Retroussons nos manches » pour travailler mieux, du PCF à la Libération, mais le « Tomber la chemise » , pour mieux sentir - symboliquement - la présence, la chaleur et l’essence humaine extraordinaire de ce que j’appelle aujourd'hui le « sujet local egregorien
(*) »...

(*)
Egregor ou "résonance vibratoire émise par un groupe de personnes en éveil sur une pensée commune"
Etymologie : du grec egregorien, qui est "éveillé" , "qui veille".

(article original publié par Jean Ferrasse dans les Dossiers des Sciences de l'Education, Revue Internationale, P.U.M., n°2 - 1999)

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