Considérez la forme et l’usage habituels du pénis turgescent : c’est bien un objet qui obture les invaginations et qui unit les corps séparés ! Il ne faut donc pas s’étonner de ce que les civilisations anciennes aient dressé, au centre de leurs villages, un totem comme symbole du comblement des vides relationnels entre personnes, mais aussi comme symbole du lissage identitaire du tissu social. Vous ne serez pas surpris, non plus, de ce que les psychanalystes aient fait de la perte fantasmatique de cet objet de bouchage, nommé par eux phallus, la grande trouille de l’homo socius dont la survie dépend de la cohésivité de la communauté d’appartenance. C’est donc un instrument irremplaçable d’unité sociale, mais tellement fragile, craintif et capricieux que les hommes et les femmes, qui redoutent son évanescence, en sont arrivés, inconsciemment, à le statufier après l’avoir préalablement détaché du corps, et à le considérer dès lors comme un fantôme à efficacité universelle, rigide, déterminé, autonome, mobile, et surtout capable de se travestir et de tromper l’oeil de mille manières pour exercer sa fonction de bouche-trou dans toutes les situations politiques possibles, même les plus abracadabrantesques(*).

Les couches sociales privilégiées d’un pays – en général celles qui possèdent les moyens capitalistiques ou culturels de production et de reproduction de leur richesse – craignent énormément toutes les failles, ruptures, fractures, fissures, béances, plaies ouvertes, rancoeurs, failles, crises, brèches, bien réelles qui trouent ça et là le tissu productif sur lequel elles s’appuient pour prospérer. Ce sont ces catégories aisées de la population qui ont la conscience la plus vive de la nécessité de boucher tous ces vides susceptibles d’annihiler un jour leur domination corporatiste. Elles réussissent, bon an mal an, grâce aux médias dont elles sont propriétaires, à diffuser leur terreur dans le petit peuple, à coups « d’immigrés troueurs d’identité », à coups « de fonctionnaires troueurs de productivité », à coups « de délinquants troueurs de sécurité », et ainsi de suite. Puis elles choisissent dans leur camp le candidat le plus adapté à cette tâche obturante et elles le propulsent sur le devant de la scène en le faisant élire sur un projet qui exalte « la surveillance des frontières », « l’effort de travail continu », « l’autorité sans failles »...  Et généralement ça passe, dans un électorat démocratique, car, dans les programmes annoncés, rien de tout cela ne va vraiment contre la République.

En France, par exemple, jusqu’en 2007, le totem « Président de la République », planté au beau milieu de la place, a maintenu les actes gouvernementaux dans les limites induites par le phallus symbolique. Les élus successifs se sont identifiés à lui et, malgré quelques dérapages somme toute bien humains (corruptions, prévarications, mauvaises fréquentations, coucheries, etc., qu’ils dissimulaient d’ailleurs et dont ils avaient un peu honte), leur activité phallique d’Etat a généralement respecté les normes de la justice et du droit ainsi que les devoirs moraux de la fonction présidentielle.

Mais ce qui se produit actuellement avec le phallus tout neuf que les classes dominantes ont dégoté imprudemment dans leur propre quartier est proprement pharamineux. On n’avait jamais vu ça dans l’histoire de France. Elles ont érigé, ces classes, au centre du pays un totem qui se livre à des actes pulsionnels à la manière d’un vrai pénis turgescent, en chair et en os, si l’on peut dire, comme si elles n’avaient pas pris la peine, cette fois, de le chosifier et de le statufier avant usage. Résultat : « Il » recherche partout et tout le temps la jouissance comme un cervidé en rut, en se plantant à la va vite dans tous les trous qu’il rencontre sur son chemin, non seulement les trous dont nous avons parlé concernant le tissu social et les trous de son environnement ministériel proche, mais encore les trous imagiers d’une presse et d’une télévision littéralement fascinées par ce priapisme officiel.

Au point que ces médias sont devenus aujourd’hui les pousse-au-jouir acéphales d’une population d’individus ithyphalliques et pioupiesques(*) qui font de Clément, tel le Pierrot au cœur volé de James Ensor, un clown qui désespère dans l'excitation générale.


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