CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (6)"
LE TIERS INSTRUIT
Contrat entre deux types de raisons aujourd’hui en conflit ; certes parce que leur destin se croise et se mêle, mais surtout parce que notre destin dépend de leur alliance. Par un nouvel appel à la globalité, il nous faut inventer une raison à la fois rationnelle et pondérée, qui pense vrai… en même temps qu’elle juge prudemment…
Il nous faut donc inventer les hommes d’aujourd’hui… et marqué par mon passé d’enseignant et de « formateur d’enseignants » — passé qui m’a laissé en bouche un goût amer de bonnes intentions, de routine et d’abstractions immobiles — il devient urgent d’inventer les hommes qui autoriseront d’autres hommes à se construire…
Nous lançons un appel au sage d’aujourd’hui…
Le Sage d’aujourd’hui
Nous ne saurions mieux définir et présenter ce « sage d’aujourd’hui » que ne l’a fait Michel Serres dans « Le Contrat Naturel », c’est pourquoi nous donnons ici au philosophe gascon une parole textuelle, de plus d’une page de son livre… Il m’y a gentiment autorisé : «…lorsqu'un auteur publie, tout devient public!! » a-t-il répondu à ma demande… Ce passage gagne à être lu à haute voix avec l’accent du Sud-Ouest :
« Le Sage d’aujourd’hui mêle en lui le Législateur des temps héroïques et le titulaire moderne du savoir rigoureux, sait tisser la vérité des sciences à la paix du jugement, mêle intimement nos héritages égyptiens et romains, à la source de nos lois, et nos legs sémites et grecs, donateurs de connaissance, intègre les sciences efficaces et rapides à nos droits lents et prudents. Jeune et vieux en même temps, le sage accède à l’âge mûr.
« Je l’appelle Tiers-Instruit : expert dans les connaissances, formelles ou expérimentales, versé dans les sciences naturelles, de l’inerte et du vivant, à l’écart des sciences sociales aux vérités plus critiques qu’organiques et de l’information banale et non rare, préférant les actions aux rapports, l’expérience humaine directe aux dossiers, voyageur de nature et de société, amoureux des fleuves, sables, vents, mers et montagnes, marcheur sur la Terre entière, passionné de gestes différents comme de paysages divers, navigateur solitaire au passage du Nord-Ouest, parages où le savoir positif traversé communique de manière délicate et rare, avec les humanités, inversement versé dans les langues anciennes, les traditions mythiques et les religions, Esprit fort et bon Diable, enfonçant ses racines dans le plus profond terreau culturel, jusqu’aux plaques tectoniques les plus enfouies dans la mémoire noire de la chair et du verbe, et donc archaïque et contemporain, traditionnel et futuriste, humaniste et savant, rapide et lent, vert et chevronné, audacieux et prudent, plus éloigné du pouvoir que tout législateur possible et plus proche de l’ignorance partagée par le grand nombre que tout savant imaginable, grand peut-être mais peuple, empirique mais exact, fin comme soie, grossier comme toile résistante, sans cesse en errance sur l’empan qui sépare la faim de la satiété, la misère de la richesse, l’ombre de la lumière, la maîtrise de la servitude, le chez-soi de l’étranger, connaissant et estimant la méconnaissance autant que les sciences, les contes de bonne femme autant que les concepts, les lois aussi bien que le non-droit, moine et voyou, seul et courant les voies, errant mais stable, enfin surtout brûlant d’amour envers la terre et l’humanité.
« Ce mélange demande un enracinement paradoxal dans le global : non dans une terre, mais en Terre, non dans le groupe mais partout ; l’image de la plante n’a plus guère de sens. Depuis que nous avons décollé, en un puissant et lointain appareillage, nous comptons sur les liens immatériels plus que sur des racines. Serait-ce donc la fin des appartenances ? » (pp 147-148)
Inventer le Sage
Le travail d’invention vient de commencer : je viens de copier, dans sa version intégrale, la définition du « Tiers-Instruit ». Ça n’a pas été facile. Certaines phrases sont longues notamment la troisième qui comporte 273 mots… le record de la plus longue phrase de Proust — 243 mots — est largement battu… Mais mon vague malaise vient d’ailleurs… je n’aime pas copier : j’ai l’impression de voler les idées, de me parer de la plume d’un autre… et d’annuler mon forfait en l’étalant au grand jour… Mais il y a autre chose, plus banal encore : dans mon passé d’enfant de chœur, j’ai appris que la parole écrite qu’on trouve dans les Grands Livres est sacrée, vraie, intouchable… Car, malgré sa petite taille, Le Contrat Naturel est un Grand Livre…
Ce travail de copiage vient de raviver un très vieux souvenir… qui me permet de conforter ce caractère de toute puissance — parfois dangereuse — de la parole écrite… même si, dans ce qui va suivre, nous sommes très loin du sacré. Un jour froid d’hiver, en cinquième « technique », un prof. de l’atelier de menuiserie m’infligea 200 lignes de copie pour avoir posé ma varlope, la lame contre l’établi, comme chacun le fait — à tort — lorsqu’il utilise une varlope. Au lieu de copier un bouquin technique, comme le prof. l’avait prescrit — déjà ma réticence vis-à-vis du copiage — je passai tout mon dimanche, en étude avec les « collés » de la semaine, à rédiger en 206 lignes les tristes aventures d’un élève, interne dans un sinistre collège, rejeté de tous, malheureux, misérable, mal aimé… en perdition… Moi bien sûr… à ceci près que, mis à part l’internat et la sinistrose du collège, la réalité était tout à fait l’inverse de ce que j’écrivais…
Le lundi matin, je remis mon pensum. Une heure plus tard le prof. me faisait appeler dans son bureau… il tenait mes pages d’une main qui tremblait, des larmes coulaient sur ses joues… Surprise : derrière cette face de prof. émaciée et revêche… il y avait un être humain que j’avais ému et à qui, certainement, j’avais fait mal… L’écriture authentique libère ou enchaîne, selon les positions des protagonistes et selon les moments : j’étais authentique dans ma rage et ma rancune, le prof. se trouvait emprisonné dans la culpabilité engendrée par ma fiction… Plus de soixante après ans c’est moi que la culpabilité taraude… Quant au prof… il aurait, à ce jour, plus de cent ans.
Que tirer de cette réminiscence ? D’abord que les relations maître - élève sont très complexes… et ceci met en évidence l’hérésie que constitue la suppression d’une formation professionnelle des enseignants ! Ensuite que les pédagogies les plus absurdes fonctionnent parfois : lorsque j’utilise une varlope — ce qui est très rare— je la dépose sur son flan… Même le diagramme de Pert ne saurait rendre compte du chemin critique de cet acte… à moins que… À moins que dans les situations que j’évoque, l’implication des acteurs, la recherche d’un sens plus « vrai » pour leurs actes… donne à la parole écrite une force latente insoupçonnée…
Revenons à la « construction » du Sage d’aujourd’hui… Je me suis donc appliqué à rendre compte de la définition à la lettre… Les transpositions ou les paraphrases dont je suis coutumier, auraient pu déformer ou contrarier les idées de leur auteur. Car j’ai le sentiment que cette définition du Tiers-Instruit pourrait devenir désormais une référence incontournable :
— Comme test d’abord (ou plutôt comme épreuve initiatique) pour ceux qui se proposeraient de faire partie de la confrérie des Tiers-Instruits, À supposer qu’il s’en trouve quelques-uns qui répondent aux critères de la définition, ou du moins à certains de ces critères, dont la quantité reste à déterminer…
J’ai moi-même fait ce « test » en apposant dans la marge étroite du livre un plus (+) lorsque je me sentais proche du critère et un moins (—) lorsque je ne répondais pas au critère ou que je me sentais loin de lui. Par exemple un (petit) plus pour l’expertise des connaissances ; un (+) franc pour la préférence des actions aux rapports ; un (+) pour mon amour des fleuves, sables, vents, mers et montagnes ; encore un + pour l’enfoncement des racines dans le plus profond terreau culturel, etc. etc.… Et puis des moins, pas mal de (—) : (—) à pour ma tenue à l’écart des sciences sociales… j’y barbotte souvent ; (—) parce que je n’ai jamais été versé dans les langues anciennes, bien qu’ayant pour langue maternelle le gascon antérieur au français ce qui me rend toujours imbattable dans l’accord des participes passés ; (—) parce que j’ai trop peur de naviguer en solitaire dans le passage du Nord-Ouest,, peur d’être bloqué, comme Roald Amundsen, dans les glaces pendant vingt-deux mois, de me casser comme lui un bras, d’avoir le dos lacéré par les griffes d’un ours… trop risqués pour moi, les sentiers héroïques… et puis… enfin d’autres moins pour d’autres critères… Finalement, j’ai fait le compte des plus et des moins…
J’ai fait le compte et, avec une grande satisfaction, j’ai recueilli sensiblement davantage de (+) que de (—) ; presque deux tiers de plus, pour un gros tiers de moins… je serais aux deux tiers Tiers-Instruit… aux deux tiers un Sage d’Aujourd’hui. Aux deux tiers du Mont de la Sagesse dont je devine, au-dessus de moi, le sommet bleu perdu dans les nuages…
Ceci n’était évidemment qu’une fiction, un jeu… mais, comme la plupart des jeux, un jeu sérieux qui, malgré mon passé de psychologue occasionnel et mon âge hélas avancé, m’a appris des choses sur moi… choses que je savais sans doute mais qui maintenant existent… Intéressant… Essayez donc… pour voir !
— Comme incitation ensuite à une sorte d’élaboration opérationnelle du Tiers Instruit… Et si, au lieu d’être considéré comme sujet individuel notre Sage d’aujourd’hui en venait à être engendré comme sujet collectif ? Notre système de pensée nous conditionne à présenter le sujet humain comme individuel… le « subjectif » appartient à l’individu et ne peut être éprouvé et exprimé que par lui… C’est sans doute en partie vrai… les œuvres d’art en particulier, mais aussi nos manières d’être, de nous comporter, de déposer une varlope sur un établi… témoignent de la singularité, parfois de l’originalité de chacun…
Mais est-ce là l’essentiel ? « D’où vient cette quête insensée qui nous pousse à regarder vers le ciel, alors que ce que nous sommes se trouve à côté de nous, ignoré ? » s’interrogeait lors d’une conférence, Pascal Picq, le préhistorien… Et si l’essentiel était justement dans cette hyper socialité qui emmaillote l’être humain dès la naissance puis l’enrobe et le conditionne sa vie durant… « Un homme fait de tous les hommes qui les vaut tous et que vaut n’importe qui… » écrivait Sartre. C’est peut-être parce que nous sentons profondément que nous ne nous appartenons pas, que nous sommes tellement attachés au peu que nous possédons réellement…
Voilà que je m’habille en philosophe sentencieux… Pour faire plus simple : du fait que, en tant qu’êtres humains, nous sommes avant tout des émanations ou des expressions d’interrelations sociales, nous partageons intimement les manières de sentir, de penser, de vivre… d’une communauté humaine plus ou moins élargie… nous sommes cette communauté humaine… Il n’y a donc aucune hérésie épistémologique à parler de sujet collectif… Des êtres faits d’une essentielle substance commune, avec chacun son grenier de Bibiane qui le distingue des autres, qui le fait unique. Le sujet humain est d’abord cette substance commune essentielle. Le sujet humain est un sujet collectif.
Cela me rassure… Rien d’étonnant alors à ce que moi, sujet individuel, ne parvienne à posséder que deux tiers des critères — et sans doute me suis-je surévalué — sur les trois, qui feraient de moi un Tiers-Instruit achevé… cette complétude serait même inquiétante. C’est donc par un ensemble humain, par un sujet collectif que l’on peut donner corps au Sage d’aujourd’hui… Cela les éducastreurs de tout poil l’ont depuis longtemps auguré qui ont remplacé le précepteur unique, pressenti inachevé, par un ensemble de sujets individuels cloisonnés dans des secteurs partiels, malheureusement découpés selon une logique de contrats rationnels. Ce que ces mentors n’ont pas su — ou pas voulu voir — c’est que les cloisonnements disciplinaires annihilent le sujet collectif, sujet essentiel que nous venons d’évoquer et que sous-entend le Tiers-Instruit de Michel Serres…
Comment alors donner vie à ce sujet collectif dont semble tributaire le Tiers- Instruit ? Je souhaite que des recherches alimentent cette construction du Sage d’Aujourd’hui, apportent des suggestions, voire des éléments de réponse nos interrogations. L’avènement d’un programme de recherches en termes d’allégeance à un « contrat naturel » devrait, dans les Sciences de l’Éducation davantage encore que dans d’autres secteurs de la recherche, modifier nos approches…
Ce « contrat naturel » a pour ambition de faire entrer en résonances les démarches de recherches et les réalités de la vie, y compris bien sûr les réalités de la vie scolaire et plus généralement celles de l’éducation…
J’attends, pour ma part avec impatience, le jour où j’apercevrai enfin, un matin de printemps, la pluralité des silhouettes fantasmatiques du Sage d’Aujourd’hui, agissant de conserve, estompées par les brumes bleues du soleil levant…
Par Claudio
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