« L’homme n’est qu’un roseau,

Le plus faible de la nature,

Mais c’est un roseau pensant. »

Blaise Pascal

 

« Malheur à qui pense !

Qui pense est seul, toujours.

Car penser est mal. »

François Cavanna[i]

 

 

Je suis un roseau perdu dans la foule dense

Des roseaux. Car toujours les roseaux se pressent

En foule compacte le long des rivages humides

Et, dans une infinie révérence, s’inclinent

Vers les étangs lorsque souffle la tramontane…

À peine redressés, dans de timides chuchotements

Ponctués de quelques soubresauts, ils se courbent ensemble

Vers les collines lorsque se lève le vent marin…

 

Ainsi au gré du temps, au gré du vent, en foule,

Vivent les roseaux. Ainsi au gré du temps,

Au gré du vent des idées reçues, des opinions

Répandues en longs souffles, pensent les hommes…

Leur corps même parfois s’incline et se courbe

Vers les abysses insondables des croyances,

Ou se perd dans des idées aux semelles douteuses…

Absorbé par la foule : ainsi pense l’homme – roseau !

 

Ou plutôt il bien-pense — avec un trait d’union —

Il devient bien-pensant. Le bien-pensant n’est pas seul,

Il est la foule, et la foule est la certitude :

Tous, bien ensemble, ne peuvent pas se tromper…

Bien-penser n’est pas croire ; même pas.

Bien penser c’est se laisser aller, se laisser porter,

Porter par la foule, égaré dans la foule,

Dans la chaude et rassurante foule des bien-pensants.

  

Voilà pourquoi chacun pense comme son papa,

Ou comme son voisin, ou comme son charbonnier,

Ou comme le grand homme mort et enterré…

Culte du coude à coude, bien serrés, bien au chaud.

Martyre pour le roseau à contresens du vent…

La nature va l’abattre… car tenir tête au vent est contre nature.

Penser est mal… le mal. Mort à l’homme qui pense :

Mis à mort Socrate parce qu’il pense autrement…

 

Et d’autres encore… morts réels, morts virtuels

Condamnés, mis à mort pour avoir pensé seuls…

Car qui pense est seul, toujours… Malheur à qui pense !

Galilée endure le bien-penser pour survivre.

« Et pourtant elle tourne… » en dépit des foules

Et des masses de bien-pensants, malgré elles !

Car nos bien-pensants d’ici ignorent qu’il y a là-bas

D’autres bien-pensants qui pensent autre chose.

 

S’ils apprennent cela, les bien-pensants d’ici,

Ils ricanent, tous ensemble, de ces égarés

Et puis tous ensemble, au nom de la Vérité

Ils leur plantent dans le ventre des choses pointues.

Mais on ne leur inculque cela, aux bien-pensants d’ici

Que lorsque la cohorte des super-bien-pensants

Qui décident des frontières entre le Bien et le Mal

Ont des choses coupantes et pointues à vendre.

 

Hélas… trois fois…

L’homme est un roseau, le plus débile de la nature

Car l’homme est un roseau bien-pensant… Presque toujours…

Par ce « presque » nous présumons un espoir d’humanité.

 

Claudio

d’après François Cavanna

 



[i] Ce texte est largement inspiré quant au fond, mais aussi quant à la forme, par un auteur que j’apprécie beaucoup : François Cavanna. Inspiré par un poème paru dans l’un de ses ouvrages « Lettre ouverte aux culs-bénits » (Albin Michel).

J’ai essayé, de trouver les coordonnées de François Cavanna afin de lui demander l’autorisation de publier le poème dans le Blog… je n’y suis pas parvenu.

Il va de soi que si cette publication dans le blog ne convenait pas à François Cavanna, le poème serait immédiatement retiré.

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