CLAUDIO : Balade au fil des signes
Quand j’écris, comme en ce moment sans rime qui résonne
et sans raison raisonnable… dites-le moi, à quoi ça rime ?
Les mots écrits laissent des traces… noires sur fond blanc,
pareilles à ces chiures de mouches sur l’abat-jour conique de tôle émaillée
qui enrobait dans un halo hors du temps les longues veillées d’autrefois…
Dans la maison abandonnée, stigmates d’une vie passée ces chiures
où je peux lire quelques instants fugaces des paradis perdus de l’enfance…
Fantastique de pouvoir lire… Ils savent lire depuis toujours les hommes !
Lire pour survivre, lire la trace du bison aux cornes courtes
ou l’empreinte du Mérens barbichu broutant encore dans nos vallées…
Lire pour manger, lire pour ne pas être lacéré, en fuyant la caverne
où l’ours inscrit sur l’argile ses paraphes griffus…
Lire dans le vol oblique des oiseaux noirs glissant au ciel d’automne
les bons et les mauvais augures qui orientent et scellent notre destin…
À quoi ça rime de prédire notre destinée dans l’infini du temps et de l’espace ?
À rien sans doute, telle la chiure de mouche sur l’abat-jour de tôle émaillée…
Angoisse du vide… angoisse du néant, détresse devant le hasard…
Alors je lis mon destin dans le ciel, dans la marche lente des étoiles
immuablement renouvelée, et aussi dans le temps des saisons
qui reviennent, et du soleil et de la lune et des fêtes du calendrier…
La fatalité des rythmes de la nature assure la quiétude de mon avenir…
Sécurité d’une vie toujours recommencée chaque heure, chaque jour,
chaque mois, chaque année, chaque siècle… jusqu’à l’infini
des temps cosmiques… à la poursuite d’un absolu qui se dérobe,
d’un mirage fuyant, parfois effleuré du bout des doigts, bras tendus,
jamais atteint… Révolte des hommes : changer le cours des choses
qui nous échappent, commander aux auspices, les asservir… et par là-même
devenir les maîtres de nos douteuses et improbables destinées…
Emprise pour les plus malins des bipèdes qui ont su apprivoiser les augures,
les asservir ; d’abord par la parole rituelle insistante. Parole féconde
qui, « engendre le monde des germes du chaos… » comme le disait Lamartine !
Mais qui, hélas s’envole, se dissout… et que pour maîtriser il faut fixer, écrire…
Écrire les blessures par les flèches de ces bisons de la grotte de Niaux,
ou la vision de ce cheval de Lascaux jaillissant des profondeurs terrestres
ou des aurochs… afflux de ces êtres envoûtés par ces traits gravés sur la pierre…
Riment entre elles ces figures, les têtes des cerfs traversant la rivière,
les cent et plus mammouths de Rouffignac… et ces points rouges, réguliers, itératifs
un peu partout : Niaux, Pech-merle, El Castillo… Rythmes du temps, rimes de la vie
ou … ? On ne sait… mais nécessaires pour que l’homme soit apaisé par ces actes
renouvelés, traduits par des points rouges : il y a plus de quatre - cents siècles
nos lointains ancêtres utilisaient des points et des traits, des signes arbitraires
qui rimaient avec les choses de la vie, … écriture première, originelle !
Elle apaise l’écriture ? Pas si sûr : la jeune chinoise, Cang Jie, pleurait
chaque nuit… à cause du drame par elle engendré : elle venait d’inventer l’écriture.
Il y avait de quoi : l’écriture attache le temps, arrête le courant de la vie…
une forme de mort que cette chose qui donne corps aux fantasmes
de toute puissance et de domination des tyrans : ils gravent leurs mirages et leurs
obsessions dans des livres qui deviennent des « grands livres »… universels !
Comme la Thora, la Bible, le Coran et encore le Code Civil… qui, de gré ou de force,
asservissent la multitude à la parole écrite de démiurges chimériques …
Mais naissance aussi l’écriture … Pour Paul-Louis Courier, les premiers mots
tracés par les opprimés lorsqu’ils surent peindre la parole, fixer la voix fugitive
furent « liberté, loi, droit, équité, raison »… signifiant pour tous la possibilité d’être,
D’ex-sister, de discerner les servitudes… Miroir pérenne de l’éphémère
il en est de l’écriture comme des langues d’Ésope : la meilleure des choses
quand elle engendre la vie, la pire lorsqu’elle génère la mort…
Une fois encore, essayer d’asservir la marche inexorable du temps…
Tentative absurde et sublime de dominer le cours de nos vies improbables.
À quoi ça rime d’écrire sans rime qui chante et qui résonne
et sans raison raisonnable ? À rien peut-être… ou alors à ce petit quelque chose
mystérieux et fugace : l’écriture arrête la marche insaisissable du temps,
crée le miroir qu’une seconde d’exaltation ou de folie me permet de traverser,
et me confronte à une face inconnue et utopique de moi-même…
Fulgurante révélation, jamais dépassée, de l’intuition du vieux Socrate :
« Connais-toi toi-même et tu partageras le secret des dieux ».
Fulgurante intuition, depuis vingt-cinq siècles, toujours aussi vraie…
Socrate se connaissait et donc partageait le secret des Dieux
sans jamais arrêter le temps, sans qu’il ait jamais aliéné son message
à la contrainte pétrifiée de l’écriture… Socrate n’a jamais rien écrit.
Qui suis-je? Comment me connaître ? D’abord par un autodafé! Je brûle les écrits
dogmatiques qui tuent la vie, arrêtent le temps… Puis je polis les miroirs qui
réfléchissent mes pensées, je bâtis des frontons sur lesquels elles rebondissent,
je tisse les fils de mes idées à travers les écrits, des écrits errants, des écrits
instables… reflets de l’air du temps, cascades du voyage effréné de la vie…
Malgré ces miroirs et ces échos qui se renvoient se répercutent, interfèrent
je ne sais pas si je partage le secret des Dieux…mais je sens que ça vient ;
je m’en approche ; je l’entrevois demain peut-être… ou dans un moment…
et peut-être dès cet instant même … Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ?
C’est en moi que sont les Dieux… c’est une évidence : les secrets des Dieux
je les partage, puisque les Dieux je les crée et les recrée : ils sont en moi…
En fin de compte… Dieu… c’est moi…! Chacun est Dieu… Angoissante solitude !
« Connais-toi, toi-même… » Il avait raison Socrate…
Mots-clés : Claudio Au fil des signes
Par Claudio
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3 commentaires
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par Claudio, le Dimanche 21 Octobre 2007, 20:27
Répondre à ce commentaireÇa impressionne toujours de découvrir que l'auteur découvre, à partir du lecteur, un au-delà du texte écrit… Merci pour ces commentaires. Je demande à notre animateur en chef Clément, d'adopter le titre que tu proposes "Balade au fil des signes". C'est plus vrai que "écrire à quoi ça rime" Claudio
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Ça impressionne toujours de découvrir que l'auteur découvre, à partir du lecteur, un au-delà du texte écrit… Merci pour ces commentaires. Je demande à notre animateur en chef Clément, d'adopter le titre que tu proposes "Balade au fil des signes". C'est plus vrai que "écrire à quoi ça rime" Claudio
Commentaires
1 - idée de titrepar Mo, le Dimanche 21 Octobre 2007, 18:17 Répondre à ce commentaire
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