CLAUDIO : 3. L'enfant de la jungle (suite 6)
Recuerda a Mary-Helen
Nous avons tenté de montrer, avec l’histoire de Mary-Helen confrontée à «l’épreuve des hommes Blancs » que les rituels en éducation peuvent s’avérer inadaptés, voire dangereux puisque pouvant générer des drames tels celui que nous avons rapporté dans un précédent exposé. Il est vrai que le rituel dans lequel la jeune fille est prise s’avère parfaitement incongru puisque totalement étranger aux valeurs sociales, relationnelles, existentielles… que Mary-Helen a intégrées, lors de son long séjour dans le village de pêcheurs indonésien. Les épreuves auxquelles notre héroïne est confrontée n’ont pour elle — ne peuvent avoir — aucun sens, en résonance avec ce qu’elle a vécu et ce qu’elle est devenue, profondément. Elle a été scolarisée, elle se soumet à l’épreuve parce que son entourage l’y oblige et en fonction d’un projet — retourner à Sinang — complètement étranger aux apprentissages subis et à l’épreuve censée les valider.
Les adultes semblent prendre conscience de l’incongruité de la situation au moment du drame : « Je n’ai pas voulu cela » s’écrie le Père.… « Moi non plus mais nous aurions dû le prévoir… » répond Moivre culpabilisé car il a toujours douté de la pertinence de l’entreprise. « En France, Père, quel autre but pouvait-elle avoir ? Quel autre idéal ? Sa mère n’a pas hésité ! Oh que nous avons été coupables ! »
Enfin… pas si coupables que cela… En France, il n’y avait rien d’autre à faire et puis c’est la mère de Mary-Helen qui a tout décidé… Enfin Moivre, en écoutant le délire de Mary-Helen a ressassé des critiques irrévocables vis-à-vis des enseignements, substance même de l’épreuve : « Les coupables étaient, avant tout, les membres de cette légion anonyme, engluée dans la quantité des résultats acquis et abîmée dans une adoration aveugle de la compilation. Légion acharnée à détruire l’esprit des créations (…), enfin à proposer l’apprentissage des formes comme une religion après lui avoir donné le nom absurde d’enseignement. »
Donc le drame qui coûte la vie à Mary-Helen et à Mocktuy est « surdéterminé » comme le disent si savamment les sociologues… La question se posera pour nous, minuscules humains, de savoir à quelles conditions nous pouvons — partiellement s’entend — contrôler la complexité de ces déterminations multiples ou, faute de mieux, en prendre conscience…
Mais nous étions jusqu’ici dans l’analyse d’un roman et l’auteur a créé une situation inextricable qui aboutit au drame final. Celui-ci se serait-il produit si le docteur Moivre — le seul à vraiment se rendre compte des difficultés de la situation — avait pu accompagner l’intégration en France de Mary-Helen ? Rien n’est moins sûr.
À partir protagonistes réels, nous allons nous rendre compte que, malgré un suivi attentif et des conditions favorables, l’éducation et ses rituels se trouvent souvent en porte-à-faux par rapport au vécu de la personne qui passe parfois bien près du drame…
Où la fiction rejoint la réalité :
«L‘enfant de la jungle » est le titre du récit de l’enfance de Sabine, paru en 2006 à « Oh Éditions » pour la traduction française. Sabine appartient à une famille allemande « normale » de trois enfants — une sœur aînée et un frère plus jeune — à ceci près que cette famille ne vit pas en Allemagne. Les parents de Sabine ont décidé de se consacrer à « l’humanitaire » et ont abandonné leurs métiers d’origine ; la mère avait fait des études d’infirmière et le père était employé à la Lufthansa. Lorsqu’ils se sont rencontrés, cet homme et cette femme se sont unis autour du même objectif : aider les gens du tiers-monde. Ils se sont mariés, ont suivi tous deux une formation linguistique et ont commencé à travailler comme linguistes et missionnaires, un an après la naissance de leur première fille Judith.
La petite enfance de Sabine
La première étape des parents de Sabine a été l’étude du langage et des différents dialectes de l’ethnie des Danuwar Raï au Népal. C’est là qu’est née Sabine, en 1972 à Patan dans la banlieue de Katmandou. Les conditions de vie de la famille étaient plutôt sommaires au plan matériel : petite maison sans douche ni meubles, repas pris à terre sur une natte de paille, coucher sur des matelas pneumatiques… Dès qu’elle a pu la suivre, la petite Sabine passait son temps avec sa sœur qui gardait des chèvres comme toutes les filles de son âge. Peu de souvenirs de cette époque, sinon que Sabine regardait entre ses doigts les étoiles qui brillaient d’un éclat indescriptible et qu’un jour, lors d’un splendide coucher de soleil sur la montagne, la petite fille s’est montrée déçue lors de la disparition des derniers rayons en murmurant : « Et maintenant Dieu et parti. »
Donc de belles années que ces trois premières années d’enfance passées au Népal, jusqu’au jour où, pour des raisons politiques, la famille a été priée de quitter le pays dans les trois mois. Choc pour les parents qui avaient projeté un long séjour et désespoir pour Sandrine qui pendant le voyage voulait retourner dans sa maison de torchis, chez ses amis, auprès des chèvres et des étoiles. Plus grand désespoir encore à l’aéroport de Francfort où Sabine recherche cette personne nommée « Allemagne » qui lui envoyait des colis avec d’aussi belles choses… Ses parents avaient oublié de lui expliquer ce qu’était, en réalité, l’Allemagne.
L’arrivée en en Indonésie
Durant un séjour de deux ans dans un pays, pour Sabine étranger, ses parents préparent une nouvelle mission pour l’Indonésie dans la région marécageuse d’Irian Jaya, en Papouasie occidentale. Après avoir vécu sur le « Toit du Monde », la famille Kuegler s’apprête à découvrir l’endroit le plus encaissé de la terre. Ainsi la famille quitte-t-elle l’Allemagne en Avril 1978 et rejoint-elle Jayapura, la capitale de la Papouasie occidentale puis, après une brève période d’adaptation, la base de Danau Bira, dans la jungle afin de se familiariser avec la future vie dans les tribus indigènes…
Étrange coïncidence : le jour mêle où les Kuegler quittent l’Allemagne, un ingénieur américain fait, au fin fond de la jungle d’Irian Jaya, une singulière découverte. John était chargé de construire une piste d’atterrissage dans la tribu des Dou. Il avait opté pour le village le plus reculé et avait commencé à poser les marquages de la piste. Soudain quatre hommes ont surgi de l’épaisseur de la jungle. Ils étaient nus, portaient des os en travers du nez et sur le front, des plumes noires sur la tête tandis que des crânes d’animaux pendaient autour de la ceinture. Les Dou, effrayés, ont expliqué qu’ils étaient en guerre avec cette tribu depuis des années. Après une longue approche hésitante, les choses se sont finalement calmées. John a réussi à retranscrire en phonétique quelques mots et a, par la suite, transmis ses notes à un linguiste de Jayapura. Il est apparu que l’on venait de découvrir une nouvelle langue, une nouvelle tribu : les Fayou, jusque-là inconnus du monde dit « civilisé ». Sans doute la seule ethnie au monde vivant encore à l’âge de pierre.
Quelques mois plus tard, on a proposé à Klaus-Peter Kuegler de retrouver cette tribu inconnue, avec pour seule indication qu’elle vivait dans la jungle, à « deux ou trois jours de marche à l’ouest de la tribu des Dou ». Après des recherches difficiles et grâce à un jeune Fayou — Nakire — vivant dans une autre tribu et plusieurs autres interprètes, une première expédition est parvenue, en pirogue, à un embarcadère des Fayou. Les premiers contacts ont été extrêmement difficiles, et même dangereux pour les explorateurs confrontés à la méfiance et à l’hostilité des Fayou, d’autant qu’ils apprennent qu’un autre clan existe, non répertorié, les Sefoidi qui, selon Nakire, « non seulement ils tuent tous ceux qui pénètrent sur leur territoire, mais ils mangent leurs morts. »
L’expédition ne parvenant pas à joindre les Fayou, décide d’attendre sur place que les indigènes se manifestent. Au bout de trois jours, dix guerriers, largement décorés et armés, ont entouré les membres de l’expédition, sous les ordres d’un nommé Teau, l’un des chefs les plus dangereux des Iyarike. Pendant trois jours, les guerriers ont fouillé les affaires de l’expédition jusqu’au moindre recoin. Les relations se sont alors détendues. Une discussion a pu s’engager et on a appris alors que, quelques jours avant, deux chasseurs de crocodiles avaient tué trois guerriers Iyarike avec leurs fusils… Heureusement pour les membres de l’expédition, il n’y avait dans les bagages ni fusil, ni peau de crocodile…
À partir de là, Klaus-Peter Kuegler a obtenu du chef l’autorisation de venir s’installer chez les Fayou, dans le clan des Iyarike, avec sa famille ; « Homme blanc, depuis que tu es là mon cœur s’est rempli d’espoir. Je ne veux plus faire la guerre et tuer des hommes. Viens s’il te plaît. »
À la demande de l’ethnologue, Teau a répondu qu’il pouvait revenir dans cette même clairière dans trois lunes. Les guerriers ont disparu dans la jungle tandis que Klaus-Peter Kuegler repartait plein de joie pour Danau-Bira où la famille a vécu trois mois dans la fébrilité de la perspective du départ.
L’installation chez les Fayou
Au jour prévu, les Fayou sont venus des différents territoires pour découvrir celui qui était en passe de devenir un personnage de légende. L’homme blanc était au rendez-vous. Nakire a pleuré de joie en le voyant : l’homme blanc avait tenu sa promesse, ce dont doutait une partie de la tribu.
Klaus-Peter Kuegler se doit de préparer l’arrivée de sa famille. Peu après les premiers contacts, il reçoit la visite officielle du chef Baou, le plus âgé du clan des Tigre, connu pour être le plus dangereux et le plus impitoyable des guerriers Fayou . Klaus, très impressionné, a salué respectueusement le chef par le truchement des interprètes et lui a précisé qu’il venait ici comme serviteur. Il voulait vivre chez les Fayou avec sa famille, apprendre leur langue, faire partie de leur tribu, mais seulement si lui, Baou, lui donnait l’autorisation.
- « Chef Baou, ai-je ton accord pour m’installer ici avec ma famille ? »
Baou a baissé la tête et réfléchi dans un silence pesant. Au bout de quelques instants, il a redressé la tête et répondu :`
- « Oui, homme blanc, j’accepte. Je veux bien que tu viennes vivre chez nous. »
On a alors littéralement « entendu » un soulagement général. Klaus a alors demandé où il pourrait construire sa maison. « À cet endroit précis » a répondu le chef Baou en désignant le sol. Klaus ne savait pas encore que la clairière où il se trouvait était une zone neutre entre les différents clans. La décision du chef Baou garantissait la neutralité puisque aucun clan ne pourrait revendiquer la propriété de l’homme blanc ; toute potentialité de conflit à ce sujet se trouvait ainsi écartée.
En janvier 1980, la famille Kuegler s’est installée chez les Fayou.
La vie dans la jungle
Ce qui peut sembler surprenant, c’est que la famille dans son ensemble s’est très vite adaptée à la vie dans la jungle. Un rythme de vie s’est très vite instauré tel que nous le rapporte Sabine :
« Quand je me réveillais le matin, il faisait généralement déjà jour. Je choisissais de quoi m’habiller, puis on prenait le petit déjeuner tous ensemble et nous commencions par notre travail scolaire. C’était pour moi un véritable supplice. Je regardais continuellement par la fenêtre, je prêtais l’oreille au parler mélodieux des Fayou et au murmure du fleuve qui coulait devant la maison. Les oiseaux et le soleil m’attiraient, ils semblaient m’appeler à les rejoindre dehors. De temps à autre, mes amis fayou regardaient par la fenêtre et me faisaient des signes de la main pour me signifier qu’ils voulaient jouer avec moi. Mais maman était très stricte sur ce point et j’étais obligée de rester assise jusqu’à ce que mes devoirs soient finis. »
Ainsi Sabine poursuivra-t-elle un programme américain de cours par correspondance, destiné aux enfants occidentaux « vivant hors de la civilisation ». Toutes les semaines, un enseignant de Danau Bira corrige les devoirs écrits, tandis que des rencontres lors de séjours à la « ville » pour acheter de la nourriture et autres denrées vitales, sont organisées avec ces enseignants pour le suivi du travail scolaire.
Sabine est donc soumise à un programme standard d’apprentissage scolaire qu’elle suivra des années durant. Mais le sens de l’école demeure pour elle un mystère. Elle déteste particulièrement les mathématiques… D’ailleurs ses jeunes amis fayou savent très mal compter : un doigt signifie un, deux doigts deux, et trois doigts trois. Ensuite une main fait cinq, deux mains dix, et si l’on ajoute les deux pieds vingt… A-t-on vraiment besoin d’en savoir plus ? Quant à la rédaction, elle se distrait en inventant des mots qu’elle place à la suite les uns des autres, si bien qu’un certain temps son institutrice américaine croit qu’elle s’exprime en allemand et l’encourage gentiment d’essayer en anglais… Jusqu’au jour où la mère découvre la supercherie ce qui vaut à Sabine de passer un bien mauvais quart d’heure. À partir de là, le travail scolaire sera réalisé sous haute surveillance, seule dans la cuisine, sous le regard de la mère occupée aux tâches ménagères…
Cela d’ailleurs ne sert pas à grand-chose. Pendant qu’elle fait ses devoirs, Sabine s’imagine déjà dehors, en compagnie de ses nouveaux amis fayous, en train d’allumer un feu ou de nager dans les eaux fraîches du fleuve. D’ailleurs, le dernier mot écrit, elle bondit dehors, prend son arc et ses flèches et rejoint ses jeunes amis qui l’ont attendue toute la matinée. Ils partent en courant et passent le reste de la journée à jouer et à explorer la région, oubliant qu’il existe un autre monde en dehors de la jungle . Bien plus tard, dans son livre, Sabine exprimera ce bonheur de vivre avec tendresse et poésie : « La beauté de la jungle, l’harmonie avec la nature qui était pour moi une seconde mère, tout cela me suffisait. Je portais rarement des chaussures, jamais de veste ni d’imperméable, car la pluie était mon alliée, le soleil mon ami, le vent mon camarade de jeux, qui courait après moi et m’attrapait. Et le soir, le coucher du soleil était mon amoureux. Tous les soirs, je regardais le ciel et j’admirais la splendeur des couleurs : rouge, jaune, bleu, violet, vert, blanc, comme un feu d’artifice qui embrasait l’horizon. Le plus beau de tout était le soleil couchant qui se reflétait dans le fleuve comme un tableau. »
Pour quelqu’un qui, dans sa préadolescence, ne parvenait pas à aligner deux phrases… c’est quand même bien écrit… Mais, nous l’avons souligné, pendant son enfance et son adolescence les implications de Sabine sont autres. Elle a appris à grimper aux arbres et à tirer à l’arc mieux que la plupart des enfants. Elle maîtrise l’art de survivre dans la jungle ; elle sait quels animaux et plantes elle peut manger et lesquels sont toxiques… En bref, Sabine est devenue une « enfant de la jungle » ; tel est le titre de son livre.
Devenir « enfant de la jungle » nécessite une intégration complète à un contexte culturel radicalement différent des modes de vie et des valeurs auxquels renvoie l’enseignement scolaire. C’est ainsi que Sabine assiste à une guerre entre deux clans : échange très bref de volées de flèches précédé de plusieurs heures de rituels chants et de danses : « Tout est allé très vite (…) Au bout d’un moment le silence est revenu. Les Fayou étrangers ont mis leurs blessés à l’abri, ils sont montés dans leurs pirogues puis sont repartis. Nous sommes tous sortis sauf Judith qui était terrorisée. Le spectacle qui nous attendait était horrible. Le village était en état de choc et personne ne disait un mot. Certains avaient des blessures qui saignaient. Au moins il n’y avait pas de morts, à notre grand soulagement. Maman s’est empressée de panser les blessés, avec papa et moi comme assistants. » (p. 101) Cette « participation » contribuera à l’intégration de la famille dans le clan car, à cause du climat tropical, les plaies s’infectaient en quelques heures entraînant souvent la mort… la famille qui dispose de produits antiseptiques, assurera désormais le service de santé en cas de conflit…
Si nous rapportons cet épisode c’est pour souligner, à propos des valeurs et des modalités de régulation sociale qui leur correspondent, l’écart entre un univers « occidental » en cette occurrence trop « rudimentaire », et un univers « papou » régulé de manière différenciée par des rituels… Sabine s’étonne encore de son vécu dans ces conflits ; « En y repensant aujourd’hui, je ne me souviens pas, curieusement, d’avoir jamais eu peur pendant ces guerres… » (p. 102). Comment parvenir à vivre au contact de deux univers de valeurs contradictoires dans lesquelles on est directement impliqué ?
Au contact de la jungle, Sabine acquiert une véritable passion pour les animaux. Elle élève des araignées sur lesquelles sa mère pulvérise parfois de l’insecticide, une souris, un perroquet, deux casoars, un kangourou arboricole, un chat, seul spécimen de la tribu et comme tel prodigieux. Elle est très intriguée par les dingos de chasse que les Fayou traitent comme leurs enfants jusqu’à aller, pour les femmes qui allaitent, à leur donner le sein… ce que Sabine projette de faire plus tard…
La vie dans la jungle est rythmée par les saisons : la période des pluies et la période sèche. À la saison sèche, une chaleur torride écrase hommes et bêtes, le niveau du fleuve baisse et Sabine passe la plupart de ses journées dans le petit couloir d’eau profonde du milieu du fleuve. Le banc de sable est tellement chaud qu’il est impossible de le traverser pieds nus sans se brûler. La chaleur des nuits est insupportable et empêche de trouver le sommeil… Puis un beau jour, la saison des pluies revient, annoncée par un violent orage. « Les éclairs, l’orage, le vent et ces gouttes de pluie grosses comme des bulles de savon, qui nous faisaient presque mal en s’abattant sur nous ! Dans ces moments- là, j’avais l’impression de ne plus faire qu’une avec la nature. Une tempête mugissait autour de moi, la chaleur avait disparu, remplacée par une fraîcheur bienfaisante qui se répandait sur le pays et sur ma peau. »
Sabine — contrairement à sa sœur — se « modèle » sur le contexte — naturel et relationnel — qu’elle appréhende de manière positive et dynamique ; tout est source d’intérêt, sauf l’inaction entraînée par la pluie. « Quand les pluies se prolongeaient, ce qui pouvait arriver, nous devenions tous un peu maussades. La seule à s’en réjouir était Judith. Au début de notre vie parmi les Fayou, elle avait découvert par hasard que l’on pouvait dessiner avec du charbon brûlé (…) Elle dessinait d’abord des portraits de famille, et quand maman n’avait plus de papier à lui donner, elle s’attaquait aux murs. De vastes paysages avec des silhouettes de Fayou tapissaient notre chambre. Judith passait des heures à dessiner, sans se soucier du reste. »
Une remarque importante : dans un même contexte familial et socio-culturel, deux sœurs très proches, peuvent construire et entretenir des relations fort différentes à ce contexte. Sabine très active vit dans l’action, dans des relations dynamique immédiates ; Judith, plus réservée, s’approprie le contexte de manière plus « distanciée » notamment à travers le dessin qui la passionne… Bien entendu ce ne sont là que des «tendances » personnelles dominantes, mais qui, dans des processus d’acculturation, peuvent orienter le destin des individus. C’est ainsi que Judith — qui a longtemps cru avoir inventé le « fusain » — mène actuellement une carrière d’artiste aux Etats-Unis… Rien de tel pour Sabine ; nous le verrons, elle continue à vivre dans l’action… avec tous les aléas qu’entraîne la transposition d’une implication directe d’un contexte culturel à un autre… Ceci pour souligner que la sociologie, si elle peut être utile pour repérer des tendances au niveau ensembles — groupes, populations… — n’apporte pas grand-chose à la connaissance des destins individuels… Chaque cheminement est unique et, dans une certaine mesure, chacun peut — ou devrait pouvoir — à certains moments, infléchir sa destinée.
L’amorce d’un changement culturel
Mais revenons aux relations de la famille Kuegler avec la société fayou. Les différents clans s’identifient et s’organisent autour d’une « vendetta » permanente. Si quelqu’un est tué par une flèche, il est généralement victime d’une vengeance. Si je fais partie des Iyarike et que mon frère soit tué par un Tigre, moi, ma famille et les membres de mon clan, avons le devoir de venger sa mort et ce châtiment n’est pas limité au meurtrier et à sa famille mais peut s’étendre à tout le clan. De même si après une dispute avec un Tigre un Iyarike meurt de mort naturelle, la mort sera attribuée à une malédiction prononcée contre lui par les Tigre et entraînera la vengeance. À cela s’ajoute le fait, qu’en raison de la polygamie et d’une mortalité infantile élevée, chaque clan manque constamment de femmes. Le chef chargé de pourvoir les hommes de sa tribu en femmes va donc voler une femme — et éventuellement ses enfants en bas âge — en exécutant le mari, dans un autre clan ou une autre tribu. Ce qui, bien sûr, mettra en jeu le mouvement perpétuel de la riposte…
Les Fayou sont donc pris dans un engrenage, dans un cercle vicieux qui les mène toujours plus loin dans la violence. À partir d’un certain stade, chacun d’entre eux ne peut échapper à la vendetta et vit dans une crainte perpétuelle. La population a sombré jusqu’à se limiter à quelques centaines d’individus qui ont développé une culture consistant exclusivement à survivre. Selon les anthropologues, ne société qui ne retient qu’un mode de régulation unique, stéréotypé, est une société en voie d’extinction…
Lors de l’arrivée des Kuegler, les enfants fayou avaient pris l’habitude de rester près de leurs parents ou tapis adossés contre un arbre pour se protéger des flèches qui pouvaient surgir de la jungle n’importe quand. Ce qui étonne Sabine et la famille Kuegler, c’est que ces enfants ne savent ni jouer, ni rire, ni chahuter… Le taux de mortalité des nouveaux nés était de sept sur dix et l’espérance de vie des adultes oscillait entre trente et trente cinq ans, c’est-à- dire analogue — selon les préhistoriens — à l’espérance de vie qui existait à l’âge de pierre…
Les Fayou avaient dit à Klaus Kuegler, lors de sa première visite, qu’ils ne voulaient plus ni tuer, ni faire la guerre, mais soumis à la loi de la vendetta ils ne savaient pas comment interrompre le cercle de la violence. L’arrivée de gens d’une autre tribu, d’une autre couleur de peau, et surtout non impliqués dans une vendetta a fait naître l’espoir d’un changement… Et cet espoir n’a pas été vain. La présence d’étrangers et la conscience plus ou moins claire de la possible extinction de la tribu, ont amené les fayou à se rencontrer sans se faire automatiquement la guerre, à se parler, à partager leurs repas, à se raconter des histoires de chasse…
Donc une rupture entre des comportements sociaux et des valeurs traditionnelles a été initiée par les comportements même des Kuegler à l’égard des Fayou. À titre d’illustration nous présenterons deux exemples de ces comportements ayant permis cette rupture, notamment à propos de la loi sacrée de la vendetta, extrêmement néfaste pour la survie de la tribu. Le premier de ces exemples concerne les relations interindividuelles, le second touche aux relations sociales et institutionnelles
Klaus revenait en bateau du village de Kordesi où un avion avait déposé d’importantes marchandises en provenance de la capitale. Parmi ces marchandises un seau en plastique bleu, très attendu car très utile dans la jungle pour transporter de l’eau, faire la lessive… Un jeune fayou s’est approché du bateau pour demander un couteau. Klaus n’en avait pas et lui a demandé d’attendre qu’il en reçoive de nouveaux. Le jeune homme s’est éloigné en colère. Il s’est brusquement arrêté, a pris une pierre et l’a jetée en direction de Klaus. La pierre l’a raté mais elle a cassé le seau tout neuf. C’en était trop pour Klaus qui, furieux, a couru après le jeune homme pour lui demander des comptes. Alors qu’il le poursuivait, il s’est aperçu que tous les Fayou avaient cessé leurs activités et l’observaient ; ils ne l’avaient jamais vu dans cet état. Au moment où il rattrapait le jeune homme, les sentiments de Klaus ont brusquement changé ; sa colère s’est évanouie, cédant la place à une espèce de sérénité. Ayant rejoint le garçon, il l’a pris amicalement par le bras et, signe d’amitié chez les Fayou, il a frotté son front contre le sien. Les spectateurs l’ont regardé avec surprise. Ils venaient de vivre, pour la première fois, une scène de « pardon », jusque là inadmissible pour eux, et dont on a longtemps parlé… Il y avait donc d’autres comportements que la vengeance et le meurtre pour régler les conflits…
Cette amorce de changement a été largement étayée par les enfants Kuegler qui ont souvent servi d’intermédiaires entre les parents fayou et les parents étrangers. Mais surtout, il semble que, grâce aux enfants Kuegler et en particulier à Sabine, les enfants fayou aient appris — ou réappris ? — à jouer.
Certes il a fallu des années pour que l’engrenage de la violence soit définitivement rompu et que règne une paix persistante. Il n’empêche… sans la présence des « étrangers » on se demande si ce changement aurait été amorcé et si la tribu des Fayou existerait encore. Car il a fallu, qu’à un moment donné Klaus Kuegler réalise un exploit, en s’interposant entre deux clans qui se défiaient, les arcs bandés, prêts à s’entretuer, les corps trempés de sueur, les yeux fixes comme s’ils ne pouvaient rien percevoir… Devant cette situation, Judith, la sœur de Sabine, prise de panique s’est mise à hurler. Klaus a vu rouge ; il a saisi sa machette, a couru jusqu’au centre du champ de bataille et s’est mis à briser les cordes tendues des arcs… au risque de sa vie… Le calme s’est soudain installé… Un rituel immuable venait d’être interrompu… Situation incongrue : tout le monde regardait Klaus, plus personne ne bougeait… Klaus est allé chercher les deux chefs, les a amenés devant sa maison en hurlant ; « Vous entendez ma fille ! Voyez ce que vous faites à ma famille ! Je ne peux plus imposer cela à ma famille… Je vous donne deux possibilités ; soit vous arrêtez de faire la guerre autour de la maison… soit je vous quitte avec ma famille. Décidez-vous ! »
En rentrant dans la maison, Klaus tremblait de tous ses membres… Il avait conscience qu’il venait de frôler la mort. Judith gémissait et voulait partir… Klaus a commencé à organiser le départ pour le lendemain. Peu après, le chef Baou est revenu et a demandé à Klaus de venir devant l’assemblée des guerriers… Klaus leur avait donné l’espoir ; ils l’aimaient lui et sa famille : « S’il te plaît Klausu, reste avec nous, nous ne ferons plus la guerre devant ta maison. Nous voulons que nos cœurs deviennent bons. Restez, toi et ta famille. Nous la protégerons avec notre vie. Rien ne vous arrivera jamais. Nous te le promettons. S’il te plaît, Klausu ! »
Klaus ne trouvait pas les mots tellement il était ému. Ses yeux brillaient et regardaient ces guerriers qui quelques instants plus tôt étaient prêts à s’entretuer. Le soir a eu lieu la cérémonie de l’arc tendu et de la remise de viande au clan offensé pour sceller la réconciliation. Un rituel ancien venait de resurgir d’un « inconscient » culturel. Ce jour-là les Iyarike et les Tigre ont été les premiers des quatre clans Fayou à conclure une paix durable. Le territoire où se trouvait la maison des Kuegler est devenu un lieu de paix, un endroit où les membres de chaque clan pouvaient se rassembler sans crainte de se faire tuer…
Une nouvelle ère a commencé pour cette petite peuplade coupée du reste du monde pendant des siècles et qui, en voie de disparition, n’avait conservé comme mode de régulation social et institutionnel que la violence. Les Fayou ont enfin commencé — ou recommencé ? — à vivre sans peur. De nouvelles relations se sont établies entre différents clans, les enfants ont appris à rire, les pères à discuter paisiblement, tandis que les mères ont pu désormais récolter le sagou ensemble…
L’horloge de la jungle
Les années passent… Sabine atteint sa onzième année et reçoit, comme cadeau d’anniversaire… une montre. Et quelle montre ! Avec un bracelet noir, des aiguilles qui brillent dans l’obscurité… et en plus étanche. Formidable cadeau. Désormais elle se sent moderne et adulte : elle va pouvoir dire l’heure à tout le monde ! Le malheur pour elle, c’est que dans la jungle, personne ne demande l’heure car personne n’a besoin de savoir l’heure… même pas Sabine elle-même.
Plus tard, se rappelant ce cadeau, Sabine s’apercevra que la vie de la jungle a ancré profondément en elle, un autre vécu du temps : temps plus ralenti que partout ailleurs, qui se traîne du lever au coucher du soleil… toujours fidèle à lui-même, chaque jour, chaque semaine, chaque année… Personne n’est pressé si bien que les habitants de la jungle sont aussi lents que le temps : quand on a un rendez-vous, on attend patiemment que l’autre soit là… et s’il ne vient pas aujourd’hui, il viendra demain… ou plus tard… et s’il ne vient pas c’est qu’il n’en a pas envie… ou qu’il est mort…
Aucune raison de se presser… À cela s’ajoute l’extrême chaleur qui épuise et ralentit les mouvements et le fait qu’il n’y ait que deux saisons, la saison sèche et la saison des pluies. Les jours, les semaines, les mois… forment une longue ligne droite… si bien que Sabine ne sait jamais, à plusieurs mois près, à quelle date on se trouve ; le seul repère qui l’intéresse est décembre, le mois de son anniversaire…
Pourtant, Sabine et tous les êtres de la jungle ont une connaissance très précise du temps. Tous se règlent sur « l’horloge de la jungle ». Sous les tropiques, le soleil se lève tout au long de l’année — à quelques variations près — à six heures, réveillant Sabine et l’appelant dehors… Quand le soleil se trouve à la verticale, il est midi ; on doit alors chercher une ombre et manger quelque chose. À six heures du soir, le soleil se couche, il fait plus frais et des nuées de moustiques en profitent pour se nourrir… Il existe même une plante qui ferme ses feuilles aux alentours de midi pour se protéger du soleil et qui les rouvre à cinq heures précises… Dès que la nuit est totale, il est temps d’aller se coucher… et tout recommence le lendemain.
Lorsqu’elle est arrivée en Europe Sabine a eu beaucoup de difficultés à s’adapter à des rythmes temporels très différents. Tout s’est accéléré : une journée en Europe était vécue comme une semaine dans la jungle ; une semaine comme un mois.… Dans la jungle, on ne pouvait rien planifier au-delà d’une semaine à l’avance… L’habitude des occidentaux de planifier leur vie dix ans à l’avance, voire davantage, a paru à Sabine totalement incongrue. Il lui a fallu beaucoup de temps — plus de dix ans — pour concevoir et intégrer ce temps « européen » et parvenir à planifier sa vie à long terme. Ni les livres qu’elle a lus sur le temps, ni les cours qu’elle a suivis, ne lui ont permis de s’adapter aux rythmes européens.
Et pourtant, Sabine a suivi assidûment et avec succès — au moins dans le domaine cognitif — un enseignement par correspondance équivalent — à certaines adaptations près — aux programmes scolaires allemands. Elle a même suivi une partie de l’enseignement secondaire dans une highscool à Jayapura, passant, ces années-là, davantage de temps en ville qu’en vacances chez ses parents et ses amis Fayou. « Jayapura est devenue pour moi une sorte de monde intermédiaire entre l’univers préhistorique de la jungle et un début de civilisation » écrit Sabine dans son livre (p. 255).
Malgré une scolarisation réussie, l’intégration à des rythmes temporels très différents n’a été possible qu’après une longue, très longue, transformation — une dizaine d’années — de la personnalité de l’intéressée. Alors que sa scolarisation avance, Sabine prend conscience du conflit qui la tiraille entre deux modes d’existence, des rapports différents aux êtres et aux choses, selon le contexte où elle évolue : « Un jour, peu avant la fin des vacances, j’ai pris conscience du fait que ce sentiment d’être ”entre deux” m’habitait constamment et était devenu mon problème ». Sabine reste très attachée à sa vie dans la jungle : « La jungle restait pour moi un lieu magique, ma toute première patrie… je voulais la retenir de toutes mes forces… » et cependant elle sent que cette vie lui échappe : «… j’avais le sentiment de la perdre peu à peu. …le temps passant, elle m’échappait de plus en plus. » Sabine ne sait plus très bien qui elle est et quelle est sa place. Un séjour qu’elle a fait en Occident l’a influencée beaucoup plus qu’elle ne le croyait : « Je me sentais déchirée entre le désir de rester une enfant de la jungle et la possibilité de plus en plus tangible de devenir une jeune femme moderne. »
Le retour en Europe
Sabine a grandi. A la suite du décès de son grand ami Ohri, avec qui elle entretenait des relations de tendresse et de confiance, Sabine sujette à des cauchemars incessants demande à ses parents de l’envoyer en Europe terminer ses études. Elle quitte en larmes la jungle d’Irian Jaya à la fin de l’année 1989, à l’âge de 17 ans, après avoir, pendant neuf années, vécu dans la jungle, au sein d’une ethnie jusque-là isolée du monde : les Fayou.
Destination , le Château Beau Cèdre, pensionnat pour jeunes filles, à Montreux en Suisse, pensionnat qui est aussi une finishing school, où elle doit passer son bac et aussi apprendre les usages du monde.
L’adaptation à la nouvelle vie est riche en incidents : elle doit couper ses longs cheveux pour être à la mode ; elle salue toutes les personnes rencontrées au supermarché où elle marchande ses achats ; elle secoue ses bottes chaque matin pour en chasser les insectes ; elle a la phobie des voitures et ne parvient pas à traverser la rue ; ses camarades manquent de vomir à table quand elle leur raconte les repas de la jungle etc. L’emploi du temps qui comporte de nombreuses matières dont la combinaison change tous les jours, la met dans un état de panique… si bien qu’il lui arrive de courir désespérément d’une salle à l’autre et même de manquer des cours…
Heureusement Sabine a de bonnes relations avec des compagnes de pension dont certaines deviennent des amies qui s’emploient assidûment à la « civiliser », lui faisant découvrir le billard, les vedettes de la chanson , et un domaine dont elle ignorait jusqu’à l’existence : le cinéma… Sabine se sent perdue, submergée… elle tente de combler ses lacunes en achetant des piles de journaux, y compris des journaux de sport. Elle est sidérée et intimidée par des moyens de communication tels le fax ou le téléphone portable ; heureusement elle retrouve un peu de normalité en recevant les lettres de sa mère et de son père qui la font parfois pleurer en réactivant son attachement à sa vie passée, qu’elle tente vainement d’oublier pour devenir comme toutes les autres : une Européenne, une Blanche.
Autre découverte pour Sabine au contact de ses amies, celui des relations sexuelles. Curieusement Sabine est particulièrement ignorante dans ce domaine. Ses parents n’ont jamais abordé ce sujet, même si sa mère lui a expliqué comment naissent les enfants. Dans la jungle, elle a vu chaque jour des hommes nus, elle sait que les enfants naissent parce que le père et la mère « couchent » ensemble… que l’adultère chez les Fayou est puni de mort… mais elle ne connaît pas la réalité des relations sexuelles, les « Kuegler » et ses amis Fayou s’étant toujours montrés particulièrement discrets sur ces questions. Leslie, amie de Sabine, lui explique un soir l’usage du préservatif ainsi que « d’autres choses concernant les hommes et le sexe ».
Dès lors Sabine veut améliorer sa confiance en elle. Quelques semaines plus tard elle drague un petit ami, mannequin, bel homme qui veut devenir acteur… Elle s’attache à lui, téléphone à sa grand-mère qu’elle va se marier et… perd sa virginité dès la deuxième rencontre. Colère de Leslie qui lui dit qu’elle s’est fait avoir… Sabine refuse de la croire jusqu’au jour ou… une camarade de classe lui apprend que son petit ami est marié… « impossible (répond Sabine) s’il avait commis un adultère il risquerait la peine de mort ! »
Devant l’évidence Sabine s’effondre. Assise dans sa douche sous un jet d’eau chaude, elle mord un gant de toilette pour étouffer ses cris, se demandant si elle était, elle aussi, condamnée à mort. Le monde « parfait » dont elle rêvait dans la jungle s’effondre… elle se sent brusquement étrangère… étrangère pour toujours et… prisonnière. Prisonnière entre deux mondes, deux cultures… prisonnière des griffes d’un imaginaire qui la déborde…
Avec le temps, Sabine surmontera la crise. Rencontrant celui qu’elle avait pris pour « mari » quelques années plus tard, tandis que celui-ci s’excusait de lui avoir menti, Sabine le remercie : « Il y a longtemps que je t ‘ai pardonné… Tu m ‘as permis de comprendre pas mal de choses… » En d’autres termes, tu m’as « initiée » aux relations de couple dans la culture occidentale. Mais initiée pourrions-nous dire dans la réalité douloureuse de la vraie vie, en « vraie grandeur ». Sabine, par la véracité de son récit, nous permet de percevoir la fonction de ce que nous appelons « les rituels de passage en éducation ». Ces rituels préparent aux passages d’un statut social ou existentiel à un autre en nous permettant de vivre un passage et les bouleversements qui l’accompagnent, mais sur un registre symbolique-imaginaire « contrôlé », sensé être moins éprouvant, ou en tout cas moins aléatoire, qu’une confrontation directe aux changements imposés par les réalités de l’existence tels que Sabine les a vécus et qu’elle n’a pu surmonter qu’avec le soutien chaleureux de son entourage.
À la suite de cette crise, le temps a passé très vite. La deuxième année en internat s’est déroulée tranquillement, « dans une espèce d’état de transe » dans lequel Sabine refoule de plus en plus le souvenir de la maison. Les lettres de sa mère la plongent dans une profonde douleur, lettres auxquelles elle ne peut répondre tant elle est occupée…
« Je dois rentrer bientôt, très bientôt » pense-t-elle juste avant la fin de sa scolarité.
Perdue dans le monde réel :
Sabine n’est pas rentrée. La période qui a suivi la fin de sa scolarité est « le plus sombre chapitre de son existence ». Depuis son arrivée en Europe elle a vécu protégée par l’internat et la vie en communauté. Elle se trouve brusquement seule face au monde réel, sans une expérience suffisante de ce monde et ne pouvant compter que sur elle-même… seule, désemparée.
Peu après avoir quitté l’internat, Sabine rencontre un jeune homme et… tombe enceinte. Son amie Leslie avait oublié de la prévenir qu’un préservatif pouvait se déchirer… Sabine va en Allemagne pour accoucher de la petite Sophia. Ne sachant que faire, elle retourne en Suisse pour épouser le père de l’enfant. Elle retombe enceinte et accouche d’un garçon. Sabine divorce et se retrouve seule avec ses deux enfants. Elle sombre alors dans l’angoisse, le désespoir ; elle a le sentiment de ne pas bien faire, de n’être pas à la hauteur, tout en essayant de donner à l’entourage une image parfaite. La seule raison de vivre de Sabine sont ses enfants qu’elle aime plus que tout… C’est pourtant à cause d’eux qu’elle ne peut retourner dans la jungle : elle ne peut ni les laisser en Suisse, ni les emmener. Elle reste donc… Elle commence à travailler tout en continuant des études…
À partir de là elle vit comme dans un rêve, ou plutôt un cauchemar. Elle essaie de s’adapter, mais tout semble aller de travers et elle a l’impression de tomber de plus en plus bas. « …j’avais de plus en plus l’impression de naviguer toute seule, en pleine mer, sans voiles ni rames. Puis une violente tempête se déclenchait. Une obscurité malfaisante s’abattait sur moi, la foudre, les éclairs et les vagues monumentales déferlaient sur moi, sans cesse. j’avais perdu le contrôle, je m’agrippais au bord du bateau, certaine que c’était la fin. J’appelais à l’aide, mais personne ne m’entendait. Car la peur m’avait rendue muette. Et à chaque fois que j’émergeais, j’étais submergée par une nouvelle vague. » Sabine a le sentiment d’avoir tout perdu : son foyer, sa famille, ses rêves, sa joie de vivre et de lutter dans un monde hostile, loin de ses parents toujours dans la jungle et de ses frère et sœur exilés aux Etats-Unis. Et cependant, les années passent… jusqu’au jour où…
Jusqu’au jour où Sabine perd son travail. Il ne lui reste vraiment plus rien. pas même de quoi manger. En rentrant chez elle dans un appartement sombre et froid, elle tombe à terre et se met à pleurer. En proie à une douleur insupportable elle se traîne vers la salle de bains, prend un rasoir, enlève son pull et appuie la lame sur la peau de son poignet… Elle ressent une brève piqûre tandis que le sang se met à couler. Elle éprouve alors comme un soulagement ; la douleur physique la détourne de sa déchéance morale ; elle entaille plus profondément son poignet, puis l’autre, en ayant le sentiment de tout sauver : ses enfants, sa famille, sa vie …
En se voyant dans la glace Sabine prend peur et se met à hurler… tout est couvert de sang… ses cris se transforment en gémissements… une étrange fatigue l’envahit… elle n’a plus qu’un envie, se coucher et fermer les yeux… la douleur s’envole…, la vie s’écoule… Comme pour prendre congé du monde, Sabine dit une prière, pour la première fois depuis sa petite enfance… Elle sombre dans une léthargie…
« Mon Dieu qu’ai-je fait » implore une voix dans sa tête. Ça cogne encore et ça continue de saigner. Comme si elle se réveillait, Sabine se saisit de deux serviettes et les enroule autour de ses poignets. Elle appuie très fort jusqu’à ce que le saignement, diminue. Elle parvient à s’asseoir contre le mur, les serviettes ensanglantées autour des poignets… le film de sa vie défile dans sa tête ; le Népal, les montagnes, la jungle, les Fayou, les guerres , la haine, l’amour, la mort d’Ohri, ses parents, ses enfants enfin… surtout l’amour qu’elle porte à ses parents et à ses enfants qu’elle aime par-dessus tout…
Soudain elle se trouve face à elle-même, surprise : elle a appris à survivre dans la jungle… en quelques années elle est passée de l’âge de pierre à l’époque moderne… Que sont devenues sa force, sa joie de vivre, sa volonté ? Où se trouve son véritable moi ? « Dieu, je t’en prie, aide-moi… » murmure-t-elle. Elle renverse sa tête en arrière et s’endort…
Elle rêve d’Ohri… elle est dans la jungle assise devant sa maison… soudain Ohri surgit, grand, fort avec un sourire chaleureux… il prend sa main et dit juste cette phrase : « Je ne t’ai jamais abandonnée… ». Il est là son véritable moi… dans la jungle… auprès d’Ohri… Ohri disparu… si loin dans le temps et dans l’espace mais qui désormais fait partie de sa vie, ici en Europe…
En se réveillant le lendemain matin, elle éprouve une paix intérieure comme elle n’en a pas connue depuis longtemps. Elle enlève le sang séché, tente de se nettoyer et met un pansement sur ses deux poignets… Elle se couche et pleure. Mais ce ne sont plus des larmes de désespoir, mais des larmes de soulagement : elle a pris sa décision : elle va se battre… elle va apprendre à survivre ici comme dans la jungle… elle va être de nouveau heureuse… se lever le matin en se réjouissant de vivre
Un rite d’initiation… presque…
Comme lors de sa première expérience sexuelle, Sabine nous rapporte ici ce que nous avons appelé « un rite d’initiation en vraie grandeur »… À tort d’ailleurs car lorsque les choses se passent en vraie grandeur, il ne s’agit pas à proprement parler d’un rite, mais de la mise en scène dans la réalité des comportements et événements que le rite nous permet de vivre et de dépasser « à moindres frais ».
Sabine a vécu son enfance et son adolescence dans la jungle, où elle a appris à survivre, à faire face à des situations dangereuses… mais dans le contexte d’une vie tribale, aux interdits stricts et où l’affectivité prend une place prépondérante dans les relations interhumaines. On peut dire que le clan se caractérise par l’existence d’une pensée collective et même d’un « moi collectif » entraînant, au niveau social, une certaine « fusion » de l’individu dans le groupe. À l’inverse la culture dite « occidentale » valorise l’autonomie de l’être individuel ; on est un être particulier avant de tenter — éventuellement — d’appartenir à un groupe… (sauf exceptions toujours possibles). C’est une « initiation » au particularisme individuel qui a fait défaut à Sabine dans son développement au sein de la tribu des Fayou.
Bien sûr elle a été confrontée aux apprentissages scolaires qui tendaient à faire d’elle quelqu’un de différent de ses amis Fayou, donc à la particulariser, à la renvoyer à un autre mode de développement personnel… Sauf que ces apprentissages scolaires — dans lesquels Sabine réussissait malgré tout — étaient complètement « coupés » de la vie quotidienne dans la jungle au sein de la tribu. Insistons là-dessus : il n’est pas possible de mettre en œuvre un enseignement coupé de l’éducation, c’est-à-dire un enseignement qui serait indépendant du sens que prend la vie, pour un sujet, dans un contexte donné… Quoi que certains en disent, l’être humain ne fonctionnera jamais comme un ordinateur… il est infiniment plus complexe car en interaction constante avec le contexte social et culturel dans lequel il vit et par lequel il se construit… et qui de plus crée ou recrée pour lui les événements, là où l’ordinateur se contente le les enregistrer… Banalité certes mais dont je me suis aperçu, lorsque j’étais en activité, que beaucoup d’enseignants, pourtant en cours de formation, ne tenaient pas compte, polarisés qu ils étaient sur les apprentissages formels et les engrangements de savoirs souvent sans rapport évident avec la réalité…
Revenons à Sabine. Lors de sa venue en Europe, elle s’est relativement bien adaptée à la vie de l’internat, vie protégée, où elle a pu retrouver certaines des caractéristiques de la vie tribale de la jungle : règles strictes, relations affectives riches, solidarité dans le groupe d’amies… Livrée à elle-même dans la société, tout change… Certes, vue de l’extérieur, Sabine paraît s’être « adaptée »: elle travaille, poursuit des études, fait un enfant, se marie, fait un autre enfant, divorce… Bref mène une vie « normale »…
Sauf que, mis à part l’amour qu’elle porte à ses enfants, un clivage s’est établi, entre la personnalité authentique de Sabine et la vie qu’elle mène… Elle « joue », si l’on peut dire, son adaptation à la vie occidentale… mais son vécu profond est, pour ainsi dire « refoulé », coupé de la vie quotidienne. On peut déceler cela dans son récit : elle poursuit ses études sans nous dire en quoi elles consistent, elle trouve un travail dont nous ne savons rien, elle se marie sans qu’elle ne nous livre rien de son mari, même pas son prénom… alors que le moindre événement, la moindre rencontre dans la jungle nous étaient décrits dans tous leurs détails…
Il est évident que ce « faire semblant » de vivre ne peut être assumé indéfiniment. À ceci Mocktuy, le héros du roman de Pierre Boule, était « culturellement » conditionné, lorsqu’il tue sa compagne et se donne la mort, parce que Mary-Hélen a échoué à « l’épreuve des hommes blancs », épreuve qui devait la reconnaître apte à vivre dans la nouvelle société… À mettre en vis-à-vis de ceci, le fait que Sabine « prend sur elle » pour mettre en scène une adaptation apparente, en porte à faux par rapport à son véritable je, le « vrai self » de Winnicott, le self qui s’est constitué lors des premières relations à la réalité avec la médiation de la mère. Le vrai self autorisé par l’environnement, c’est, au stade le plus primitif, le geste spontané, l’idée personnelle ; c’est lui qui crée « l’espace potentiel », « l’objet transitionnel » et devient une réalité vivante par la réussite répétée du geste spontané, de la pensée du nourrisson, ainsi que par l’adaptation de sa mère. Le vrai self devient le « noyau » de ce que l’enfant est vraiment… ces éléments personnels et spontanés en phase avec les éléments extérieurs, en phase parce que résultant d’une construction dynamique avec ces éléments mêmes…
Lorsque l’environnement ne s’adapte pas au self ou lorsque l’enfant ne rencontre pas un environnement suffisamment bon, il doit se soumettre aux exigences de cet environnement par peur de sa désintégration… Il développe alors un faux self, une personnalité d’emprunt qui pourra paraître très bien adaptée à la société, très performante, mais qui laissera toujours au sujet un sentiment de vide, de néant, d’inutilité de l’existence… Le monde devient alors trompeur, falsifié comme s’il n’existait pas vraiment. Le faux self donne l’impression à la personne de jouer un rôle, de dissimuler, de faire « comme si » on se forgeait un masque pour se protéger. Le sujet apprend les choses mais ne les habite pas. La tentative de transformer son self en fonction de l’environnement peut aller jusqu’au repli autistique… et même jusqu’au suicide.
C’est, en fin de compte, les modes de défense — ou d’adaptation — auxquels Sabine a recours dans sa tentative volontariste de s'acclimater à la société occidentale. La plupart des choses qu’elle vit ne l’intéressent pas… elle ne prend même pas la peine de nous les faire partager… elle n’habite pas sa vie… elle se détache donc du monde qu’elle veut quitter… elle se « suicide »… Pas tout à fait quand même, les entailles des poignets n’étaient pas suffisamment profondes… On peut dire que, seule, elle met en scène — certes de manière non consciente — un rituel de passage où elle risque la mort… Les rituels ordinaires sont beaucoup moins dangereux et traumatisants… D’abord ils ont lieu, en général, dans l’ambiance chaleureuse et protectrice d’un groupe, ensuite les adultes, gourous ou éducateurs de tout poil qui conduisent les rites, sont attentifs à distinguer le réel, le symbolique l’imaginaire… donc un acte et son simulacre… que Sabine a, en partie, confondus…
En partie seulement, car au fond d’elle-même, il est clair qu’elle ne désire pas nous quitter de manière définitive. D’abord il y a ses enfants auxquels elle est très attachée. Nous ne savons pas d’ailleurs où ils se trouvent lorsque Sabine met en scène son mal être… s’ils avaient été là, ne fut-ce qu’en pensée, le pseudo rituel devenait impossible… Il y a aussi ses parents qu’elle aime… mais eux sont au bout du monde… le rite va les contraindre à revenir… Sabine veut se voir confirmer qu’ils lui sont indéfectiblement attachés… si elle part vraiment elle ne saura pas… Enfin — et surtout — le vrai self de Sabine est fort… Tellement plus fort que le faux self… N’oublions pas… Sabine est née dans une société « tribale » en Inde… de plus, qu’elle a vécu dix années — entre sept et dix-sept ans — dans la tribu des Fayou, dans la jungle, à l’autre bout du monde… Le vrai self ne peut — sauf accident — qu’arraisonner ce faux self avec qui elle compose depuis plus de dix ans dans sa société d’emprunt…
En résumé, par son acte, — même si c’est peu conscient chez elle — Sabine désirait renouer avec son passé, avec son enfance, créer un lien, mieux une « circulation » entre son moi ancien et son moi actuel, entre son vrai self et son faux self — aurait dit Winnicott… — Elle y est parvenue … Relisons plus haut :« …soudain Ohri surgit, grand, fort avec un sourire chaleureux… : ”Je ne t’ai jamais abandonnée…”. Il est là mon véritable moi… dans la jungle… auprès d’Ohri… Ohri disparu… si loin dans le temps et dans l’espace mais qui désormais fait partie de sa vie, ici en Europe…
…elle éprouve une paix intérieure comme elle n’en a pas connue depuis longtemps. Elle enlève le sang séché, tente de se nettoyer et met un pansement sur ses deux poignets… Elle se couche et pleure. Mais ce ne sont plus des larmes de désespoir, mais des larmes de soulagement : elle va se battre… elle va apprendre à survivre ici comme dans la jungle… elle va être de nouveau heureuse… se lever le matin en se réjouissant de vivre… »
Épilogue
Selon le dictionnaire, l’épilogue serait « un ultime chapitre où l’on apprend généralement des informations sans rapport direct avec l’intrigue. » Sans doute… mais notre épilogue à nous présentera aussi des informations ayant avec la vie de Sabine un rapport direct. À commencer par une « philosophie de la vie » que lui a léguée la société fayou :
« Aujourd’hui, je considère comme un cadeau d’avoir grandi dans la culture des Fayou. Les Fayou demandent à mon père : ”Comment va Sabine ? Est-ce que son cœur est heureux ?” Ils ne demandent pas comment est ma maison ou combien je possède de sangliers. Ce dont ils se soucient n’a rien à voir avec mon statut social. (…) Tant que j’arrive à entendre ce que la jungle a à me dire, je vais bien. (…) Elle me dit que le bonheur ne réside pas dans ce que je possède, mais dans la capacité à me satisfaire de ce que j’ai… Je dois tous les jours m’efforcer de vivre cette vérité, mais la jungle m’a donné un sixième sens pour cela et je lui en suis très reconnaissante. »
Autrement dit, notre héroïne est parvenue à dépasser les incompatibilités culturelles qui séparent les comportements et les valeurs de la société fayou — où elle a façonné les fondements de sa personnalité — et les comportements et valeurs de la société occidentale — à travers lesquels Sabine est obligée de se construire un moi social coupé de son moi authentique —. Le pseudo rituel initiatique tente, à partir d’un faux suicide, une synthèse, ou du moins à établir des liens entre le moi authentique (vrai self) et le pseudo moi social (faux self). Il est évident qu’un vrai suicide réaliserait une synthèse absolue des deux moi. Dans le roman de Pierre Boule le dépassement du conflit passe par la mort des deux protagonistes… ce qui met fin à l’histoire. Tandis qu’un suicide « comme si », un faux suicide, conduit à la « révélation » — au sens photographique du terme — du conflit dans lequel Sabine se débat… le faux suicide introduit à l’initiation en lieu et place du rite initiatique.
Car cette prise de conscience n’est pas suffisante, en elle-même, pour surmonter le « mal vivre » et les difficultés existentielles de notre héroïne. Cette prise de conscience est seulement le point de départ d’un travail de reconstruction, un travail de mise en relation du passé et du présent, d’un moi ancien et du moi actuel… Et c’est par l’écriture de son histoire — dont j’ai essayé ici de rendre compte — que Sabine paraît avoir réussi ce travail de reconstruction. Laissons lui la parole :
« Cependant, je n’ai retrouvé une certaine joie de vivre que depuis que j’ai commencé à raconter mon histoire et à faire remonter tous ces souvenirs. Au cours de ces derniers mois, j’ai revécu mon enfance. j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai vu le soleil se lever sous mes yeux, j’ai traversé le fleuve en pirogue et admiré la beauté de la nature. J’ai regardé toutes les vieilles photos et les films, lu mes journaux intimes et parlé du passé de ma famille.
Et maintenant que je suis arrivée à la fin de ce livre, j’ai réalisé une chose : je ferai toujours partie de la jungle, et la jungle fera toujours partie de moi. J’appartiens à deux mondes et à deux cultures. Je suis une citoyenne allemande et néanmoins une enfant de la jungle. »
Nous pourrions en rester là : Sabine est vivante, vraisemblablement heureuse… Son histoire et les difficultés qu’elle a rencontrées peuvent toutefois stimuler la réflexion des adultes — enseignants, éducateurs de tout poil, parents bien sûr… — qui tentent de « conduire » ou plutôt d’accompagner l’enfant dans cet interminable passage de l’état d’enfant à l’état d’adulte. Quelques idées me viennent qui devraient être explorées et consolidées.
La démarche de Sabine peut faire penser à un « procès » de psychothérapie où un sujet, en difficulté ou même en souffrance par rapport à lui-même et à son entourage, tente de se reconstruire en relation avec un « référent » sensé l’aider dans la découverte des causes de son mal-être et des moyens pour le dépasser. À ceci près que Sabine n’a pas de référent avéré. Elle se prend en charge elle-même, de manière permanente, contrainte par les difficultés de l’existence et animée, malgré tout, par un désir de vivre profondément ancré en elle. Tout comme pour son « rite d’initiation » sexuelle, cette prise en charge, s’effectue en « vraie grandeur » et dans la durée réelle du déroulement de la vie. En somme, par la prise de conscience des difficultés qui la paralysent, par la réalisation de l’ouvrage qu’elle est parvenue à mener à bien, Sabine parvient à « se dépasser » pourrions-nous dire. Se dépasser par l’adhésion à un projet que nous pourrions appeler « d’éducation active » peut-être même « d’auto - éducation active ». Je dis ici « peut-être » car l’autre, les autres… ne peuvent être complètement étrangers à ce projet… à commencer par moi-même qui cherche à comprendre les cheminements et processus de ce que j’ai appelé une reconstruction… Il reste que Sabine, non sans difficultés certes, est celle qui a conçu et lancé le projet… qui lui a donné son « élan vital »…
Je me suis demandé ce qui me fascinait autant dans cette histoire. Il y a bien sûr l’histoire d’une petite fille attachante, puis d’une adolescente… élevée de manière fort peu conformiste. Les parents de Sabine ont voué leur vie à « l’humanitaire » en abandonnant des métiers conventionnels — pilote, infirmière — ce qui implique une sensibilité particulière aux problèmes humains dans le monde actuel et probablement une lassitude par rapport aux modes de vie de la société occidentale actuelle. Dans la vie familiale ils font montre d’attitudes éducatives ouvertes qui laissent aux enfants des initiatives et une indépendance personnelle importante malgré les dangers que ces enfants peuvent courir dans ce contexte insolite. Ceci peut rendre compte, au moins partiellement, de l’indépendance de Sabine et de son caractère bien « trempé ». Ainsi, au-delà d’une histoire singulière se dessine, une fois encore, la conception humaniste d’une éducation active. Une éducation créative, en interdépendance avec les réalités de la vie, une éducation qui nous conduit à affronter les épreuves de l’existence, à les dépasser, et pour cela nous amène à nous reconstruire… certes dans des proportions le plus souvent moins marquées que celles dont Sabine nous rend compte…
Après tout, nous sommes tous des « enfants de la jungle »… de notre enfance… Ma jungle à moi était celle d’un petit village isolé… mais nous parlerons de cela plus tard, si l’occasion se présente… En bref, la jungle de notre enfance est le contexte où nous avons, au début de notre vie, affronté le monde, où nous avons tenté de le conquérir, où nous avons éprouvé notre toute puissance mais en même temps nos limites… C’est dans notre jungle que nous avons construit notre moi profond, notre « vrai self », souvent merveilleux dans nos souvenirs à tel point que quelqu’un a pu parler des « paradis perdus de l’enfance »… Pourquoi perdus au fait… ? Simplement parce que après avoir vécu selon un « principe de plaisir » dominant, l’être psychique est confronté à un « principe de réalité » de plus en plus prégnant au fur et à mesure que nous avançons en âge… Si bien que, souvent, nous en sommes venus à fonctionner selon les structures que la réalité impose, en refoulant nos sentiments, notre vécu, nos propres structures psychiques… jusqu’à les nier…
C’est ce qui est arrivé à Sabine lors de sa venue en Europe. C’est ce qu’une forme d’enseignement, traditionnellement formel, revenu au goût de jour à l’heure actuelle, tend à accentuer, en France notamment… Les emplois du temps scolaires à venir, recasés dans des « horaires allégés », donnent froid dans le dos… En fin de compte, l’hétérogénéité des contextes culturels dans lesquels Sabine a grandi a été, pour elle, une chance. Cette hétérogénéité a créé des conflits, des dysfonctionnements psychologiques, relationnels… qui l’ont amenée à une prise de conscience à partir de laquelle elle a pu réagir, se reconstruire… Elle aurait tout aussi bien pu être détruite…
Et nous, dans l’homogénéité ambiante de la technologie et des profits marchands de notre culture occidentale, sommes-nous suffisamment aux prises de conflits culturels susceptibles de nous amener à des doutes, à des prises de conscience à partir desquelles nous pourrons tenter de nous reconstruire… au moins dans certains secteurs de notre existence ? Nous pouvons le croire parfois…
Encore que… Un matin prenant exceptionnellement le métro de bonne heure, j’ai vu la rame envahie par une nuée de « jeunes cadres dynamiques », en souliers vernis, imbus de leur importance, dans l’uniforme noir, gris et blanc, de la mode du printemps 2008…
Depuis, je doute…
Sous nos climats les « faux self » sont en deuil… Ne me dites pas qu’ils portent le deuil des « vrai self »…
Et les Fayou dans tout ça ?
Ils vont bien… en tout cas beaucoup mieux…
Ils sont devenus une peuplade pacifique… la population croît… la mortalité infantile a considérablement diminué et l’espérance de vie est remontée à cinquante ans… pas mal en moins de trois decennies…
La maman de Sabine a créé une école où les enfants apprennent à lire et à écrire… Ils apprennent aussi que leur pays a une grande valeur, qu’ils ont des droits comme tous les humains et qu’ils ne doivent pas croire tous ceux qui leur promettent quelque chose…
Le gouvernement de Papouasie soutient désormais l’action des Kuegler… une délégation a même rendu visite aux Fayou sur leur territoire…
La préoccupation principale des Kuegler, à l’heure actuelle, est la conservation de la culture originelle et singulière des Fayou : qu’ils puissent continuer à fabriquer eux-mêmes leurs arcs, leurs flèches, leurs haches, leurs filets leurs huttes… qu’ils transmettent à leurs enfants l’art de survivre dans la jungle… Sinon ces savoirs et ces comportements humains disparaîtront à jamais…
Chapeau donc aux Kuegler qui consacrent une partie importante de leur vie à sauvegarder certaines composantes originales de notre humanité qui peuvent nous en apprendre beaucoup sur nos cultures et sur nous-mêmes…
Très sincèrement Merci !
Mots-clés : éducation, rituel, jungle, régulation, conflits de cultures, conflits intrapersonnels
Par Claudio
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Commentaires
1 -par Mo, le Mardi 17 Juin 2008, 15:08 Répondre à ce commentaire
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