CLAUDIO : 3. Rituels de passage et éducation (suite 5)
3/5 L'épreuve des hommes Blancs
Quatre années ont passé.
C’est long quatre ans. Bien des changements se sont produits et il va nous falloir du temps pour redécouvrir nos personnages dans un nouvel environnement. Cela explique aussi le temps qu’il m’a fallu pour tenter de les approcher dans leurs nouveaux contextes.
Bref, j’ai le sentiment d’avoir été long. C’est difficile de passer de 155 pages à une dizaine ou deux, en essayant de traduire — ou paraphraser — les idées-force de l’auteur. Un avantage cependant à cette « longueur » : la confrontation à des faits relativement détaillés, permet au lecteur d’interpréter les événements selon ses propres cadres de référence… chacun s’engage ainsi dans les chemins tortueux d’une herméneutique.
Trêve de justifications… retrouvons notre récit après de trop longues vacances.
Cela fait plus de trois ans que Moivre s’est fixé en France, dans une propriété isolée de Haute-Provence où il s’est retiré depuis son retour. À la suite d’un engouement subit pour l’astronomie, il a équipé sa maison en véritable observatoire et ne sort guère de chez lui depuis son arrivée. Le Père Durelle, de retour d’Extrême-Orient, vient de lui écrire pour le consulter au sujet d’une publication sur la préhistoire. Moivre l’a invité à venir passer quelques jours dans sa propriété.
Le docteur alla donc en voiture attendre le Père Durelle à la gare la plus proche. Il le retrouva sans surprise, peu changé en apparence, le visage un peu plus creusé qu’autrefois par l’étude et le soleil. Après un premier entretien sur les questions qui les passionnaient tous deux, un silence s’établit entre eux… En dépit du plaisir de se retrouver, ils éprouvaient une certaine gêne et n’en finissaient pas d’échanger des banalités dans la voiture qui les ramenait à la propriété.
Brusquement le Père modifia son attitude :
- « Moivre, qu’est devenue cette enfant ? vous n’en parlez jamais dans vos lettres ? »
- « Vous ne me posiez pas de questions. »
- « Je craignais… »
Il n’acheva pas la phrase comme s’il redoutait de mauvaises nouvelles… Moivre parla avec réticence :
- « Je ne l’ai pas vue depuis assez longtemps ; depuis l’année dernière, Elle et sa mère ont passé quelques jours chez moi. Elles habitent Marseille. Elle m‘écrit parfois… des lettres banales, polies… Je crois qu’elle va aussi bien que possible… N’ayez pas de remords. »
- « Oh ! des remords !… » (…) Elle s’est adaptée, Elle ne regrette pas le passé ? »
- « Elle n’en parle pas… jamais rien dans ses lettres. L’année dernière elle m’avait paru assez préoccupée… mais non, ce n’est pas cela… »
- « Vous disiez qu’elle était préoccupée… ? »
- « Pas par ses souvenirs ; du moins je ne crois pas » dit Moivre hésitant… « Je pense qu’elle s’est acclimatée… trop bien peut-être. »
Moivre paraissait donner une attention considérable à la conduite de la voiture sur une route de montagne assez étroite.
- «Trop bien ? »
- « … j’ai essayé de la faire parler. Et bien, je suis convaincu que ses soucis ne sont pas différents de ceux que doit avoir une jeune fille de son âge, dans notre monde. Cela vous suffit-il ? ».
- « Vous avez l’air de le regretter ? »
- « Je vous répète qu’elle est devenue une fille de chez nous, une jeune fille accomplie. Elle va au lycée. Sa mère voulait la mettre dans un couvent ; c’est moi qui ai conseillé le lycée. »
- « Je n’en suis pas surpris », dit doucement le Père
- « J’ai toujours été partisan du moindre mal. »
Le père sourit … Moivre continua sur le même ton…
- « Un peu en retard, naturellement ; mais studieuse ; et sérieuse… je suppose que cela doit vous tranquilliser… Nous avons accompli une œuvre pie. »
- « Je m’en félicite. Plus que vous ne le faites, il me semble, à entendre votre accent désenchanté. »
Moivre ne répondit pas. C’était vrai ; la dernière fois qu’il avait vu Marie-Helen, il l’avait trouvée trop bien adaptée pour son goût. S’installa alors un long silence. Le Père, à son tour, semblait absorbé par la contemplation de la route. Brusquement il rompit le silence :
- « Je suis retourné à Sinang… »
- « Vous ne me l’avez pas écrit ! »
- « Cela n’avait rien d’essentiel. Au kampong, la vie des pêcheurs continue comme avant. »
- « Je n’en suis pas surpris. »
- « Tout de même quelques événements tristes (…) Le père Saat est mort. »
- « Vraiment ? »
- « De chagrin m’a dit la femme… » ajouta le père sans tourner la tête. « Le départ de la fille blanche avait répandu la tristesse sur toute la maison. Saat n’a pu résister à un nouveau coup du sort : la disparition de son fils aîné. »
- « Mocktuy ? Le mari ? » dit Moivre avec un léger tressaillement
- « Mocktuy. Il a quitté l’île et personne ne sait ce qu’il est devenu. La mère Saat m’a raconté le drame avec des larmes. »
Le Père poursuivit d’une voix un peu altérée :
- « Le lendemain du départ de Marie-Helen, quand Mocktuy a appris la nouvelle en revenant de la pêche, il a eu une crise de folie. L’écume coulait de sa bouche. Il ne reconnaissait personne, même pas ses parents. Puis il est tombé sur le sol où il est resté sans bouger, rigide. On le croyait mort. Il était… un mot malais dont je ne me rappelle pas… »
- « Latah, dit Moivre. Possédé par un démon. Un état particulier aux Malais. Continuez… »
- « Enfin, il est revenu à lui ; mais il n’a plus jamais été le même. Il ne dormait plus. Il n’allait plus à la pêche. Il ne parlait à personne. Il restait des heures étendu, les yeux ouverts. Il était… »
- « Je vois — dit Moivre avec amertume — Un état commun aux hommes de toutes les races. Ensuite ? »
- « Il a disparu subitement. On a retrouvé son bateau sur une plage de Sumatra. »
- « C’est tout ? »
- « C‘est tout ce que m’a confié la mère Saat. J’ai appris une autre nouvelle par les pêcheurs. Hassan a été assassiné. »
- « À quelle époque ? »
- « Il avait quitté Sinang et vivait sur la côte de Sumatra. On a retrouvé son cadavre quelques jours après la disparition de Moktuy. Il avait la gorge tranchée. La police indigène a recherché le fils de Saar, mais on n’a pas retrouvé sa trace. »
La voiture roulait maintenant sur un plateau élevé couvert de pins. Elle tourna dans un chemin étroit et s’arrêta devant une maison blanche. Ils étaient arrivés. Ils restèrent quelque temps sans bouger, perdus dans leur passé. Moivre revint à lui le premier et fit descendre son compagnon. Le Père lui saisit le bras
- « Nous avons fait notre devoir Moivre, n’est-ce pas ? Nous avons agi pour son bien. (…) Nous aurions été coupables en nous taisant. »
- « Mais oui — dit le docteur avec lassitude — Les unions de ce genre ne donnent jamais de bons résultats. Vous l’avez dit un jour, et c’est probablement vrai. Je ne veux plus penser à cette aventure. Venez voir ma bicoque… »
Moivre entraîna le Père sur la terrasse pour lui faire admirer le point de vue. Depuis le départ de la gare, ni l’un ni l’autre n’avaient accordé un coup d’œil au paysage…
Une chance pour nous, lecteurs, cette rencontre entre le Docteur Moivre et le Père Durelle. La transcription d’une partie de leurs échanges nous apprend de manière vivante ce que sont devenus les protagonistes du récit, quatre ans après le ”retour” en France, de Marie-Helen. Bien sûr nous souhaiterions rencontrer celle-ci. Comme le destin — à moins que ce ne soit l’auteur — fait bien les choses, cette rencontre va se produire de manière inattendue.
Le lendemain de leur arrivée, le Père et le Docteur prenaient le café sur la terrasse de la maison blanche, tout en philosophant sur le sens de l’évolution de l’esprit humain. Leur attention fut attirée par le car qui s’arrêta au loin, sur la route peu fréquentée que l’on devinait à travers les pins…
- « C’est le car de deux heures. Pourquoi s’arrête-t-il ? Ce n’est pas le jour du ravitaillement… »
- « Une visite ? »
- « Je n’attends personne… »
- « C’est pourtant quelqu’un qui vient ici. Regardez !
On distinguait, par moments, à travers les pins, une silhouette sur le sentier…
- « Une femme » — dit au bout d’un moment le Père qui avait conservé une vue perçante — « Moivre … je ne distingue pas encore ses traits, mais il me semble… »
Moivre avait moins bonne vue que le Père. Il éprouvait, depuis un moment, un étrange pressentiment. La silhouette évoquait quelqu’un avec précision…
- « Que viendrait-elle faire ici ? Sans m’avoir prévenu ? »
Bientôt ils ne purent plus douter : c’était Marie-Helen qui s’avançait à pas hésitants. Moivre sentit l’anxiété l’envahir lorsqu’il distingua son visage : ses traits étaient tirés et ses yeux hagards. Il fit un effort pour dissimuler son trouble en l’accueillant par une exclamation joyeuse :
- « Tu as eu une bonne idée de venir me voir. Tu n’avais pas oublié le chemin ? »
- « Je suis venue — balbutia-t-elle — je me suis rappelé… j’ai pris le train cette nuit. J’ai attendu toute la matinée. »
- « Pourquoi ne m’avoir pas prévenu ? Je serais allé t’attendre. »
- « Je me suis décidée très vite… Je ne savais plus où aller… J’ai pensé… Vous m’aviez dit de venir quand je voudrais… Il fallait que je quitte Marseille parrain…
« Parrain » était la qualification qu’elle lui donnait, depuis qu’à Singapour il avait fait son possible pour faciliter son retour vers la « civilisation ». Il s’était aussi occupé d’elle pendant les premiers mois, en France. C’était le seul être avec qui elle se sentait en confiance. Il avait essayé ce conseiller sa mère, mais celle-ci avait des opinions éducatives très différentes… Il en avait été chagriné et ne chercha plus à imposer ses opinions et son amitié. Marie-Helen parut lui retirer une partie de sa confiance… Ils ne se virent plus que de loin en loin.
- « Tu as des ennuis ? »
- « Plus tard, parrain. Je vous raconterai… »
- « Ta mère sait que tu es ici ? »
- « Elle n’est pas à la maison. Elle s’est absentée pour quelques jours. Personne ne doit savoir où je suis… Parrain, je vous en supplie… »
Moivre n’insista pas et l’invita à monter le perron…
- « Une vieille connaissance Père… »
Marie-Helen montra un geste de recul. Le Père tendit la main ; elle la serra sans pouvoir cacher sa répugnance…
- « Tu vas rester quelques jours, j’espère. C’est tout ce que tu as apporté comme bagages ? »
- « J’ai ce qu’il me faut ; je suis partie précipitamment… »
Moivre et le Père échangent un coup d’œil. Elle ajouta d’une voix à peine perceptible :
- « Je ne peux plus rentrer chez moi… »
Malgré son anxiété, Moivre remit les explications à plus tard et parla d’une façon impulsive :
- « Tu resteras ici tant que tu voudras. Tu es libre. Je vais te faire préparer une chambre. Tu dois être morte de fatigue. As-tu mangé au moins ? […]
- « Parrain, si vous le permettez, je crois que je vais aller me coucher. Je n’ai pas dormi cette nuit. »
Moivre lui demanda de faire ce qu’il lui plaisait, insistant pour qu’elle se sente libre. Elle le remercia, prit son sac, se dirigea à pas hésitants vers la porte, puis, brusquement s’arrêta et s’adressa à Moivre d’une voix suppliante, les yeux baissés :
- « Parrain ? »
- « Oui ? »
- « Puis-je prendre quelques journaux pour lire avant de m’endormir ? »
- « Mais bien sûr, tous si tu veux. »
Elle prit le paquet et sortit précipitamment. Les deux hommes la suivirent des yeux. Quand elle eut disparu, un silence pénible s’établit entre eux.
Quelle faute Marie-Helen avait-t-elle commise ? À quel drame pouvait-elle bien être mêlée qui la contraignait à fuir et dont le récit dans les journaux l’inquiétait ? C’est ce que se demandaient Moivre et le Père qui se prirent à écouter la radio afin de discerner quelque crime ou fait divers auquel Marie-Helen pouvait être mélée…
Le soir, en passant devant la porte de la chambre de Marie-Helen, Moivre entendit du bruit et s’arrêta. Elle gémissait et parlait toute seule avec des accents angoissés. Il frappa à la porte ; ne recevant aucune réponse il entra.
La lumière était allumée. Marie-Helen, le visage rouge, s’agitait dans le lit en désordre. Elle délirait. Le docteur diagnostiqua tout de suite un accès de paludisme, la fièvre des tropiques, dont elle avait subi autrefois des atteintes bénignes et qu’une violente émotion avait pu réveiller, comme cela se produit souvent. Il alla chercher de la quinine, la força à en prendre une dose et s’assit à son chevet décidé à la veiller.
Elle paraissait parfois le reconnaître et s’adressait à lui de manière suppliante. Elle retombait ensuite dans son délire poursuivant un monologue fiévreux. Des mots qui paraissaient sans suite… mais en écoutant avec attention, Moivre reconnut une phrase latine de Sénèque… Elle se tourna vers le docteur, le suppliant de ne pas dévoiler qu’elle avait copié la version en français sur une traduction qu’une amie lui avait passée. « Ce n’est pas ma faute, je n’arrive pas à comprendre… ».
Le délire reprit ensuite à propos de la révision du programme de français depuis « La Chanson de Roland » jusqu’aux auteurs de la fin de dix-neuvième siècle, Maupassant, Edmond Rostand, Paul Bourget… avec toujours une voix angoissée : « Au dix-neuvième siècle, je sais le début. Tous les romantiques… j’ai oublié les dernières pages qui empiètent sur le vingtième… ». Puis de nouveau le latin « Je ne comprends pas. J’ai appris par cœur… La dernière fois j’ai eu un zéro. Maman ne dit rien, mais elle est triste et je ne peux pas supporter son regard… »
Toute la nuit, Marie-Helen délira. Toutes les disciplines du programme y passèrent. « Je ne suis pas forte en physique et en chimie… Je ne sais pas ce qu’il faut répondre quand on m’interroge. Je ne comprends pas… J’ai encore oublié ». Puis l’histoire, l’anglais, les mathématiques… avec toujours le même leitmotiv : j’ai appris, je n’ai pas compris, j’ai oublié…
Moivre ne quitta Marie-Helen qu’au petit jour lorsqu’elle trouva enfin le sommeil. Lui ne parvint pas à s’endormir. Le Père Durelle le découvrit à sa table de travail, de fort méchante humeur, en train de feuilleter un dictionnaire de latin.
- « Comment va-t-elle ce matin ? »
- « Elle repose. La fièvre est tombée ; jusqu’au prochain accès. Le paludisme n’est pas grave. Ce qui m’inquiète c’est la tension d’esprit qu’il a révélée chez elle. »
- « Après tout Moivre nous sommes tous passés par là… »
- « Ne sentez vous pas que, pour elle, c’est très sérieux… Elle n’a pas été mise en garde, vaccinée dans son enfance contre les extravagances de système. (.…) Elle a gardé de son séjour dans les îles un fond d’ingéniosité primitive et il ne s’est trouvé personne à son côté pour lui inspirer des doutes sur l’art d’apprendre tel qu’il est pratiqué chez nous (…) J’aurais pu le faire, moi, mais je ne m’en suis pas senti le droit. (…) J’ai toujours peur de me laisser entraîner trop loin… »
- « Peut-être avez-vous eu raison de vous méfier. »
- « Le résultat, c’est qu’elle croit fermement que son devoir est d’absorber tout ce qu’on lui propose sans en laisser perdre une miette. Apercevez vous le danger Père ? En ce qui concerne les programmes d’enseignement, nous gardons toujours l’espoir que les enfants seront assez sages pour ne pas les suivre, faire d’eux-mêmes une sélection que nous avons été incapables de faire (…) Nous baptisons alors ”culture générale” ce souvenir confus de titres et de sous-titres qui reste chez l’adulte lorsque n’ayant jamais rien appris, il a, sans aucun mal tout oublié. (…) Ce qui est miraculeux, c’est que cet espoir insensé est réalisé parfois. »
- « Par les cancres… »
- « Par les cancres. Ce fait quotidiennement constaté que les cancres réussissent mieux dans la vie que les bons élèves, avez-vous cherché à l’élucider ? (…) Il est parfaitement rationnel que les seules intelligences appelées à se développer, malgré nos méthodes d’instruction soient celles qui les rejettent par paresse, par esprit de rébellion ou, mieux encore, par dégoût. C’est le contraire qui serait paradoxal. Pour moi, j’avoue que je me sens soulagé et enclin à croire à une certaine équité en constatant que Pasteur échoua à ses examens et que Einstein fut refusé à une école polytechnique. »
- « Vous généralisez peut-être un peu vite. »
- « (…) Le paradoxe présente une facilité d’explication trop attirante pour qu’on ne le préfère pas à la logique… Mais, pour en revenir à Marie-Helen, nous ne pouvons rien espérer de tel. (…) Elle n’a aucune défense. L’enseignement a trouvé en elle un admirable terrain pour y exercer ses ravages. Sa mère a décidé qu’elle ferait des études : pour son bien, je le sais (…) Et elle s’est trouvée au milieu du courant, sans savoir nager. (…) Elle a connu à un degré mille fois plus inquiétant que pour les autres adolescents, les réveils angoissés au milieu de la nuit, les sueurs froides, la torture de devoir présenter un mauvais bulletin, les complexes de culpabilité et, par dessus tout, les regards éplorés de cette mère, qui ne gronde pas mais qui souffre, et qui laisse, à chaque instant, percer sa souffrance. Le silencieux chantage de l’amour maternel… »
Le Père resta songeur ; au bout d’un moment il eut un geste de protestation :
- « Elle ne s’est tout de même pas sauvée de chez elle à cause d’une version latine ou d’un devoir de français… et cette terreur des nouvelles ? Avez vous un éclaircissement là dessus ? »
- « Aucun… par moments elle semblait au bord d’un aveu pénible ; mais elle se reprenait toujours… Je suis aussi perplexe que vous. »
Le lendemain Marie-Helen passa une journée paisible sans sortir de sa chambre. Moivre alla l’examiner. Elle était abattue, mais son état physique n'était pas grave. Le docteur essaya timidement de la questionner sur son secret. Elle sembla prendre son souffle comme pour s’en délivrer… mais elle s’arrêta comme si la confidence était impossible. Son regard se troubla ; elle changea de ton.
- « Qu’est-ce que j’ai dit la nuit dernière ? »
- « Mais rien du tout. Des paroles sans suite. Tu avais la fièvre… »
- « Parrain, je ne peux pas vous dire… Plus tard… »
- « Tu as tué quelqu’un ? Tu attends un enfant ? »
Ces plaisanteries forcées parurent l’alarmer davantage. Moivre essaya encore de la rassurer puis la laissa seule. Il marcha longtemps au grand air avant le dîner. Quand il rentra, le Père Durelle était en train de parcourir un journal.
- « Elle ne va pas mal » dit-il en réponse à une interrogation muette. « Vous avez récupéré les journaux ? »
- « Presque tous » dit le Père avec un air bizarre. « Il n’en manque qu’un… »
- « Elle l’aura gardé pour le lire ce soir… »
- « Demandez à votre domestique. »
La vieille paysanne répéta que Mademoiselle s’était excusée de son étourderie ; elle avait, par mégarde, brûlé un journal avec de vieux papiers.
- « Et par hasard, le dernier ; celui d’hier » commenta le Père.
Quand ils furent seuls, Moivre manifesta sa nervosité en assénant un coup de poing sur la table…
- « Je vais à la ville, je pars tout de suite. Quelle bêtise à-t-elle pu commettre ? »
- « Je vous accompagne. Je suppose que vous voulez lire le journal ? »
- « Et téléphoner chez elle. J’aurais dû le faire plus tôt. »
En ville, ils se procurèrent tous les journaux de la région. Ils passèrent au crible tous les faits divers. Aucun ne pouvait avoir de rapport avec Marie-Helen… à moins d’une complicité, peu probable, avec deux ou trois forfaits mystérieux qui défrayaient la chronique locale. Moivre téléphona à son appartement, puis, n’obtenant pas de réponse, à la concierge de l’immeuble. Sur un point Marie-Helen n’avait pas menti : sa mère était absente pour quelques jours. Moivre informa la concierge qu’il avait invité Marie-Helen à passer quelques jours chez lui et laissa son adresse. Ils rentrèrent dans la nuit, assez peu rassurés et aussi incertains qu’auparavant.
Dès son retour, au milieu de la nuit, Moivre qui craignait un deuxième accès de paludisme, alla jeter un coup d’œil dans la chambre de son invitée. Ses craintes étaient justifiées ; Marie-Helen était de nouveau en proie à la fièvre, mais elle lui parla d’abord sur un ton si naturel qu’il douta de son délire :
- « Parrain, je ne vous ai pas dit… j’ai retrouvé Mocktuy… »
- « Tu as revu Mocktuy ? » s’exclama Moivre …
- « Je le vois presque tous les jours ; Il m’attend à quelque distance du lycée. La première fois, il était devant la porte. Je l’ai reconnu tout de suite, bien qu’il fut habillé comme un homme blanc. Je me suis précipitée vers lui. Anna s’est moquée de moi. Maintenant il se tient un peu à l’écart, ou bien je vais chez lui. »
Moivre la regardait, ému… Elle divaguait sans doute. Elle avait vécu, ces derniers temps, dans l’hallucination permanente de son ancienne vie… Elle devina son incrédulité et sa voix se fit encore plus raisonnable.
- « C’est vrai, parrain ; Il faut me croire. Il a quitté Sinang il y a très longtemps. Il a travaillé pendant un an à Singapour. Il a fait tous les métiers. Il s’est privé pendant des mois. Il a économisé dollar après dollar pour venir en France. »
Son regard devint fixe. Sa voix se brouilla. Elle continua en se parlant à elle-même.
- « Il a fait tout cela pour moi. Il voulait me retrouver. Il a voyagé comme boy sur un bateau. À Marseille, il a travaillé sur les quais. Il a appris à parler français et il m’a cherchée, partout (…) Il a fini par avoir mon adresse. Il m’a attendue à la porte du lycée habillé comme un homme blanc. Je l’ai reconnu ; Il n’a pas changé. Il a réussi. Je suis sa femme. »
Moivre, ébranlé par ces précisions, était en proie à un trouble croissant. Tout d’un coup, il vit le visage de Marie-Helen se creuser, ses yeux se dilater comme sous le choc d’un affreux souvenir…
- « Qu’est-ce que je dis ? Je ne suis plus sa femme, je n’irai plus dans sa chambre. C’est fini. Jamais il ne me pardonnera. Je suis indigne… Lui qui a tant travaillé, tant souffert… Il n’a plus confiance en moi : je l’ai lu dans ses yeux. Il m’a tourné le dos et il s’est enfui. Par ma faute, par ma faute ! »
Moivre sursauta, bouleversé par cette explosion soudaine de désespoir ; Il se pencha et la supplia de se calmer. Elle le regarda sans le voir et reprit son monologue pantelant…
- « Je vais le rejoindre dans sa chambre, les jours où il finit son travail de bonne heure. Les japonais l’ont permis. Les nationalistes de Sumatra aussi. J’étais devenue une fille malaise. J’avais réussi aux épreuves. J’avais répondu à toutes les questions du vieillard. Tous les pêcheurs du kampong m’ont acclamée … Ici, ici Mocktuy, il faut que je travaille, que je passe une nouvelle épreuve : l’épreuve des hommes blancs, Mocktuy ! Je travaillerai : je réussirai. Et après nous serons libres, libres de retourner à Sinang. Regarde Mocktuy je travaille… »
- « Il fait froid parrain, mais son lit n’est pas grand. Serrés l’un contre l’autre nous avons aussi chaud qu’à Sinang. C’est mon mari, parrain. Nous avons échangé des poignées de riz. Nous avons été couronnés des mêmes guirlandes. Les draps sont troués mais j’ai mis le sarong que j’avais le jour de mes noces. Il me l’a rapporté. »
- « Nous sommes ainsi comme à Sinang. Mocktuy s’est endormi. Alors, j’étends le bras, je prends le cahier que j’ai posé sur une chaise près du lit… Mocktuy je réussirai ! je travaille même dans ton lit quand tu dors… Comprends-tu ? Je t’ai expliqué. Une épreuve comme celle que j’ai subie à Sinang, avec le vieillard ; mais une épreuve pour les Blancs. Garçons et filles, Mocktuy. Il faut s’y soumettre. C’est la loi des Blancs… Mais, après cela, quand on a réussi, on a le droit de faire tout ce qu’on veut. C’est encore la règle chez les hommes blancs. Maman me l’a dit. Tout le monde me l’a répété… »
Son regard rencontra alors celui de Moivre. Elle resta un instant muette comme si elle découvrait sa présence. Elle s’adressa à lui :
- « C’est bien vrai n’est-ce pas parrain ? Vous me l’avez promis ? »
- « Qu‘est-ce que je t’ai promis ? demanda le docteur abasourdi. »
- « Là-bas, je me souviens. Sur le bateau… Que plus tard je pourrais retourner à Sinang. Quand je ne serai plus une enfant. Plus tard, c’est-à-dire quand j’aurai passé l’épreuve… Je t’ai expliqué Mocktuy. C’est pour cela que je dois travailler. Je réussirai. Tu as confiance en moi ? Oh oui tu as confiance ! »
Et le délire reprit sur les cours qu’elle n’arrivait pas à retenir et une nouvelle matière, l’éducation sexuelle, proposée par mademoiselle Lemaire, professeur de latin-français…
- « Je me méfie. Puisque c’est important, on peut me le demander à l’épreuve. J’ai essayé hier, je ne comprends pas… » (…)
- « Mocktuy ne bouge pas pour ne pas me déranger (…) Je sens sur moi son sourire extasié et son corps éveillé contre le mien. (…) Je lui répète les paroles de mademoiselle Lemaire, il ne comprend pas mieux que moi. Il regarde le dessin que j’ai recopié. il ne comprend pas mieux que moi… »
- « (…) Son visage s’est rapproché du mien. Il me prend dans ses bras. Il caresse mes cheveux. Mocktuy, il faut que tu me laisses travailler. Il me parle en malais. Il me serre plus fort. Tout son corps m’appelle. Mocktuy !… Le cahier est tombé sur le plancher. Je le reprendrai tout à l’heure. J’apprendrai tout par cœur ; le schéma aussi. Il le faut. Je n’y comprends rien. »
Moivre la regardait sans prononcer une parole en se demandant si Marie-Helen revivait des scènes réelles ou si les scènes évoquées étaient des hallucinations dues à la fièvre. Son visage s’éteignit et se convulsa. Elle continua sur un ton désespéré :
- « Il avait mis toute sa confiance en moi, parrain : ”Toi Marie-Helen, toi, la fleur la plus éclatante du kampong, toi la plus sage, la plus intelligente, je suis sûr que tu réussiras, et nous partirons tout de suite pour Sinang…” Parrain, j’ai trompé sa confiance. Je suis indigne de son amour… Je ne suis plus rien pour lui. Il s’en va parrain. Il est parti ! »
Incapable de supporter plus longtemps la crise de démence de Marie-Helen, Moivre lui saisit les mains et la força à le regarder.
- « Dis-moi tout Marie-Helen. Ne me cache plus rien… Pourquoi est-il parti ? Pourquoi t’es-tu sauvée ? Pourquoi ce chagrin ? »
Elle pleurait enfin. Elle se tordait les bras… Elle hurla entre deux rafales de sanglots :
- « Mais vous le savez bien ! Vous le savez tous ! Ne me regardez pas ainsi. Tout le monde le sait ! Tout le monde me méprise ! La liste ! La liste collée au mur ! Je n’y suis pas : mon nom n’y est pas ! La liste des journaux ! la liste proclamée partout ! J’ai échoué parrain, j’ai échoué à l’épreuve ! Parrain, je suis recalée au bachot ! »
L’aveu l’avait épuisée. Sa voix se brisa… Son visage reflétait l’humiliation de la pécheresse dont les vices viennent d’être étalés en public… Elle enfonça sa tête dans l’oreiller comme pour y enfouir sa honte…
Moivre se sentit infiniment misérable, en proie à des sentiments discordants. La compassion, le remords, la rage suscitaient en lui un état d’esprit passionné. Il imaginait des spectres malveillants s’acharnant sur Marie-Helen afin de meurtrir son corps et son âme. Il mettait un nom sur chacun de ces fantômes. Parmi eux Sénèque et Tite-Live faisaient cliqueter leur jargon autour d’elle, jusqu’à ce que la torture de leur prose se fût inscrite sur sa bouche en un rictus permanent. Corneille, Racine, Voltaire et bien d’autres, creusaient de leurs griffes les cavités de ses joues. Newton accablait ses épaules de toute sa pesanteur. Et comme touche finale à cette dégradation, Euclide inscrivait autour de ses yeux les empreintes sombres de ses cercles diaboliques.
Cela n’est pas nouveau — songea Moivre — mais les spectres deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus vieux, de plus en plus féroces. Et chaque génération ajoute des tourments supplémentaires à la génération précédente ; celle-ci ajoutera Einstein et Claudel et peut-être même Glucksman, le copain de Sarkosy, au supplice de la prochaine.
Moivre dut faire un effort pour échapper à cette hallucination. De toute évidence ni Euclide, ni aucun des autres, ne pouvaient être tenus pour responsables de ces attentats à la jeunesse de chaque génération. Les coupables étaient, avant tout, les membres de cette légion anonyme, engluée dans la quantité des résultats acquis et abîmée dans une adoration aveugle de la compilation. Légion acharnée à détruire l’esprit des créations pour n’en conserver que les résidus matériels, à s’appesantir, avec la patience de la bêtise, sur l’abstraction opaque et biscornue de la Forme ; enfin à proposer l’apprentissage des formes comme une religion après lui avoir donné le nom absurde d’enseignement.
Moivre serra les poings et entreprit de la raisonner après s’être raisonné lui-même. Il s’attendrit et se sentait sur le point de pleurer en prononçant ces paroles :
- « Te rends-tu compte des insanités que tu débites ? D’abord est-ce que tu m’as tout dit ? Ce n’est tout de même pas à cause de ton échec au bac que tu as quitté Marseille et que tu t’es mise dans cet état ? »
- « Je ne savais pas que la radio proclamait les résultats ! Partout ! partout ! Je ne sais plus où aller. Parrain vous ne me méprisez pas, vous ? Vous n’allez pas me chasser ? »
La dérision de cette hypothèse arracha un sourire à Moivre. Marie-Helen qui guettait anxieusement sa réponse parut un peu rassurée… mais l’accalmie ne dura pas.
- « Mocktuy, lui, ne me pardonnera jamais ! »
Dans l’ahurissement que lui avait causé l’aveu de Marie-Helen, Moivre en avait presque oublié Mocktuy. Il estima qu’il valait mieux qu’elle aille au bout de ses confidences.
- « Raconte-moi tout, je te promets que je t’aiderai. »
Et Marie-Helen reprit le fil de son rêve. Moctuy avait tenu à l’accompagner au lycée lors de la proclamation des résultats. Il était si sûr de la réussite de Marie-Helen qu’elle avait fini par y croire elle-même. Pourtant cela n’avait pas marché en composition française. Ayant l’impression d’avoir tout oublié, elle avait choisi le sujet général. Commenter une phrase de Valéry : « Nous autres civilisations… » Blocage… Le temps passait et elle ne savait trop quoi dire et … elle avait remis une page presque blanche.
Ils avaient attendu les résultats avec Mockuy dans la foule des élèves et des parents. L’appariteur, tout en noir, avait affiché les résultats. Bousculade. Marie-Helen, paralysée, attendait loin de l’affiche. Elle entendit des cris ; cris de joie, plaintes protestations de détresse… Son amie Anna revenait en riant et en sautant de joie. Elle rencontra le regard de Marie-Helen, son visage s’assombrit ; elle détourna la tête et courut vers d’autres amies. Marie-Helen eut alors l’impression d’être tombée dans de l’eau glacée. La foule s’éclaircit et Moctuy — qui ces dernières années avait appris à lire — consulta l’affiche. Il était inquiet, son front se plissa, sa figure changea de couleur. Marie-Helen finit par regarder la liste… elle épela tous les noms… elle n’y était pas… Elle refusa alors la réalité et se mit à crier : « ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas possible… ! ».
- «Il n’y a plus personne, nous sommes tous les deux seuls… séparés l’un de l’autre pour toujours… Il me méprise… il me considère comme une fille perdue… »
- «Tais-toi ! hurla Moivre. Tu es folle, c’est vrai. Et moi, je suis encore plus fou de t’écouter ! »
Mais Marie-Helen continue sans l’entendre :
- Quand j’ai enfin osé lever les yeux sur lui il était pâle, pâle comme un homme blanc parrain !… Moctuy, ce n’est pas ma faute, je vais t’expliquer… la composition française… Il ne me regarde pas. Son corps est raide. Il me fait peur maintenant… »
- …
- « Il me regarde enfin et c’est pire. Il a le visage qu’il avait lorsque le Japonais voulait m’emmener… Il ne me voit pas. Il fait un pas en arrière. Je veux m’approcher. Il me tourne le dos. Il s’enfuit. »
La fièvre était tombée. Marie-Helen, à bout de souffle, prononça les derniers mots d’une voix à peine intelligible :
- « Il ne reviendra pas, parrain. Il ne veut plus me voir. Ma honte rejaillit sur lui. »
Lorsqu’elle fut endormie, Moivre, sous le sceau du secret, alla rapporter les confidences de Marie-Helen au Père Durelle, sans lui faire grâce d’un seul détail et en accompagnant son récit de commentaires sur la nature et l’efficacité de l’enseignement.
- « Je n’ai pas voulu cela, » dit le Père qui paraissait atterré.
- « Moi non plus, mais nous aurions dû le prévoir… (…) En France, Père, quel autre but pouvait-elle avoir ? Quel autre idéal ? Sa mère n’a pas hésité ? Oh ! nous avons été coupables ! »
Après leur échange, l’inquiétude des deux hommes sur le sort de Marie-Helen et sur les comportements possibles de Moctuy, ne fait qu’empirer. Ils disposent heureusement de l’adresse de Moctuy et le Père décide de se rendre le soir même à Marseille afin d’essayer d’expliquer au jeune homme que le bachot n’est pas ce qu’ils ont imaginé… Moivre recommande au Père la plus grande prudence…
Qu’est devenu Moctuy ? Après s’être détourné de Marie-Helen il erra longuement dans les rues populeuses de Marseille, inspirant de la crainte aux passants par son air sombre et son regard inquiétant. Il chercha sans la trouver la solitude dans les ruelles obscures puis se dirigea vers la mer et ne s’arrêta que lorsqu’il découvrit une caverne dans une crique encastrée dans les blocs de granit. Il se laissa glisser au fond de la caverne où il put laisser éclater son désespoir. Il se roula sur le gravier humide, arracha des touffes de varech et les mordit, cogna sa tête contre le rocher sans pouvoir éteindre la souffrance qui le consumait. Il alla plonger son visage dans la mer qui lui parut brûlante. Enfin, abattu, sa détresse s’exhala en un monologue délirant :
- « Refusée, Marie-Helen ! Toi la plus parfaite des filles de Sinang ! Toi ma femme ! Toi que les vieillards ont reconnue comme plus sage et plus savante qu’eux-mêmes ! À toi, à toi, ils ont refusé le papier qui donne la liberté ; le surat qui permet aux filles Blanches de vivre avec leur mari !
Mocktuy, tout comme Marie-Helen, en était arrivé à attribuer une étrange signification à « l’épreuve des Blancs ». Le diplôme était devenu le parchemin magique, la clé d’or ouvrant la porte à la réalisation de leurs plus chers désirs. Plus que cela même, l’épreuve était une reconnaissance de la dignité et de l’humanité de la personne…
Il faut ici bien prendre conscience que le cérémonial, le climat de mystère, l’ambiance de tragédie, l’odeur de récompense divine… qui accompagnent la fabuleuse épreuve, nous permettent de justifier les interprétations de nos jeunes héros… par le fait ont aussi intégré les valeurs d’un autre contexte culturel…
- « Déshonorée, Marie-Helen ! Ils ont affiché ta honte. La foule a défilé devant la proclamation de ta souillure et de ta déchéance. Toi, Marie-Helen, ils ne t’ont pas jugée digne de l’amour des hommes ! Toi, ma femme mon amante, pas digne de te marier, de fonder un foyer ? Pas digne d’engendrer des enfants ?… »
Marie-Helen avait été déclarée indigne ! Tous les rêves de Mocktuy s’effondraient. Mais cet effondrement passait peu à peu au second plan devant son humiliation. Le jugement prenait la forme d’une injure mortelle, qui le touchait, lui, en même temps qu’elle, tournant en dérision et profanant leur amour.
Toute la nuit, Mocktuy se tortura à détailler les raffinements de cette déchéance organisée par « l’épreuve des hommes Blancs ». Au matin, quand des bateaux de pêche apparurent au large, Mocktuy s’enfuit dans la montagne à la recherche d’un autre repaire. Il erra au hasard dans le massif de roches blanches… désert. Il passa la nuit et la journée du lendemain dans une grotte, prostré, ruminant inlassablement la sensation de leur déchéance.
L’excès de souffrance avait bouleversé en lui la notion du temps. Il vivait la honte comme suspendue au-dessus de leur tête et il devait agir sans tarder pour l’en détourner. Quand il quitta la grotte, il commençait à entrevoir ce qu’il devait faire afin de sauver Marie-Helen.
Lorsqu’il il atteignit les premières habitations, sale, hirsute, les vêtements en lambeaux, des enfants se moquèrent de lui et lui jetèrent des pierres. Il n’y prit pas garde ; l ‘image de la tâche qu’il avait à accomplir se précisait à chaque seconde. Il rentra chez lui, se lava, puis se changea de vêtements. La réalisation de son projet exigeait qu’il passât inaperçu. Un peu avant cinq heures, il se dirigea vers le lycée, là où Marie-Helen lui avait donné rendez-vous, quelques jours auparavant.
En pénétrant dans la cour, il éprouva un étrange apaisement. Il était arrivé à temps. Les génies avaient exaucé sa prière passionnée : la durée était suspendue depuis trois jours. Il était là, à l’instant de l’attente des résultats. La liste n’était pas encore affichée ; c’était une question de minutes.
Il reconnaissait les visages angoissés autour de lui. Les parents étaient là aussi, s’efforçant de garder leur calme, les visages angoissés tournés vers la loge d’où sortirait bientôt l’homme noir. Il aperçut une ombre à son côté et reconnut la silhouette de Marie-Helen. Il sourit pur la rassurer.
- « Ne crains rien. Tu es reçue ; je le sais. Demain nous partirons pour Sinang. »
Pourtant cette présence le troubla. Elle ne devait pas connaître son intervention ni se douter de l’infamie qui se tramait contre elle, en ce moment même. Alors il lui parla comme autrefois :
- « Ne reste pas ici, anak Kichi. Retourne chez toi. Je lirai l’affiche et je t’apporterai le résultat. Je pourrai entrer chez toi sans me cacher puisque nous serons libres. »
Elle obéit avec docilité. Il resta seul dans la foule, maître de diriger les événements à sa guise. Il se rapprocha du mur.
Il attendit l’exclamation qu’il guettait. L’homme noir sortait de sa loge un papier à la