CLAUDIO : 3. Rituels de passage et Education (suite3)
3.3 / Une quête d'identité
Moktuy est le seul lien entre les deux populations ; deux fois par semaine il porte le poisson et le gibier, promis comme rançon de Marie-Helen, à Kiro, le chef japonais qui, plusieurs fois, a essayé en vain de gagner son amitié. Une fois, Kiro a fourni à Moktuy une moustiquaire et un paquet de quinine qui ont permis de guérir et de sauvegarder Marie-Helen de la malaria. C’est la seule fois où le nom de Marie-Helen sera évoqué dans ces relations.
Mois après mois, trois années s’écoulent dans une quiétude qui peut faire penser sinon au bonheur, du moins à une sérénité tranquille. Et puis, un soir Mockuy est étonné par le silence dans le cantonnement japonais. Les baraques et le bungalow du directeur paraissent inhabités. Enfin Kiro, d’ordinaire en Kimono, sort du bungalow en uniforme, tandis que Moktuy aperçoit deux cantines dans le living-room.
- « C’est ainsi dit Kiro d’un air sombre. Je quitte ce soir l’île de Sinang. Moktuy pourra garder tous ses poissons. Je pars avec les derniers soldats. »
-« Tous les coolies ont déserté. Hassan (l’ancien boy de Marie-Helen) est parti avec eux. »
-« Les hommes japonais ont perdu la guerre. »
[…]
- « Alors les hommes blancs vont revenir à Sinang ? » demanda Moktuy anxieux…
-« Ce n’est pas certain, ils ne reviendront probablement pas tout de suite ; peut-être jamais. Il y a la révolution dans les grandes îles. On dit que les Malais de Java s’opposent au retour des Blancs. Si les nationalistes sont assez forts, ils resteront maîtres chez eux. De toute façon, les vainqueurs d’aujourd’hui vont avoir une tâche trop difficile pour s’occuper tout de suite de Sinang… La fille blanche pourra rester longtemps cachée dans le kampong. »
Mis au courant du départ des japonais le père de Mocktuy ne se montre guère optimiste :
-« Si les hommes blancs viennent la chercher, nous serons obligés de la leur rendre. (…) Elle appartient à leur clan et ils sont les plus forts. »
-« Je ne veux pas qu’ils m’emmènent. Je veux rester dans le kampong avec ma famille Saat. »
-« Tu es une fille blanche. »
-« Ce n’est pas vrai ! protesta Marie-Helen en tapant du pied. J’étais blanche autrefois quand j’étais une anak kichi, mais j’ai changé de peau comme les pythons. Les filles blanches ne sortent pas en sarong et ne vont pas au soleil sans chapeau. Les filles blanches ne vont pas dans les ruisseaux. (…) Est-ce que les filles blanches sauraient, comme moi, débrouiller tes lignes ? »
Ainsi, après trois années de vie dans le kampong, Marie-Helen est devenue Malaise : elle fait partie de la famille Saar, elle parle malais, elle mène les activités des filles de son âge, elle redoute les êtres humains étrangers au kampong… Le sentiment de sa vie antérieure s’est assoupi, ou plutôt le temps et les événements paraissent avoir jeté un voile sur ses souvenirs.
« Chaque fois qu’un de ses souvenirs de petite fille blanche cherchait à germer en son esprit, il était obscurci par la vision des soldats japonais. Elle l’étouffait avec un frisson, heureuse de trouver facilement l’oubli dans la réalité apaisante du présent et dans la tendresse teintée de vénération dont l’entouraient ses amis malais. »
La vie reprend son cours. Les mois succèdent aux mois… Des escadrilles d’avions survolent l’île. La guerre, la paix puis la révolution qui agitent le monde indonésien n’ont pratiquement aucun effet sur l’île de Sinang ni sur la famille Saat. Kio avait vu juste : les hommes blancs ne reviendraient pas de sitôt dans leurs anciens domaines. Ce fut plus d’un an après le départ des japonais que le « monde extérieur » fit irruption au Kampong de manière inattendue.
Épreuves et preuves identitaires
Un matin, une troupe bizarre se présente devant le bungalow des Saat : une douzaine d’hommes habillés de pantalons kaki, de blouses sombres et portant des armes hétéroclites. Le visage de Moktuy se crispe quand il reconnaît parmi ces hommes le boy Hassan.
Le chef, « officier de l’armée populaire » chargée de s’opposer au retour de la dictature des blancs, demande aux pêcheurs de jurer fidélité au parti national. Saat s’exécute de bonne grâce, de même que Moktuy et tous les autres pêcheurs. Le chef se déclare satisfait, puis, après avoir conversé avec Hassan :
- « Et cependant, si cet homme dit vrai, tu caches chez toi une femme blanche ».
- « Une femme ! proteste ma Saat. Quand elle est venue se réfugier chez nous poursuivie par les japonais, elle n’était pas plus haute que le fusil de tes soldats ».
- « Elle a poussé depuis quatre ans, interrompit Hassan… »
- […]
- « C’est une fille blanche, tu le reconnais… elle appartient au clan de nos ennemis… […] Tu as juré fidélité à notre cause. Ton devoir est de nous la livrer. Où est-elle ? Où la caches-tu ? »
L’attitude des soldats devenait menaçante, mais leur attention fut détournée par une voix claire venant du bungalow. Marie-Helen était sortie de sa chambre et répondait elle-même à la question avec une nuance de défi :
- « Je suis ici Tuan ; ici dans ma maison, dans la maison des Saar qui est la mienne. Je ne me cache pas des Malais et personne ne me cache. »
Elle s’était plantée devant l’officier qui la contemplait avec surprise. Un observateur peu attentif aurait pu la confondre avec une Malaise, dont la peau aurait eu un éclat inaccoutumé …
- « Regarde moi… regarde moi et dis moi si je ne suis pas une fille du kampong… »
- « C’est une Blanche chef, murmura Hassan. Regarde ses yeux… »
- « Laisse-moi parler !… l’interrompit Marie-Helen. Écoute moi, toi, Tuan. Je vis dans le kampong depuis des années. Je n’ai pas de souvenirs étrangers. J’ai oublié le langage des Blancs. Je parle malais aussi bien que toi. Je suis remontée une fois dans les collines. Je n’ai rien reconnu. Je n’ai rien regretté. Je n’ai d’autre famille que les Saar. Regarde-moi ! Regarde-moi mieux encore. Écoute moi parler et tu comprendras que je ne suis pas une petite fille blanche… »
Marie-Helen est alors soumise à un long interrogatoire sur les coutumes et traditions culturelles malaises.
À l’issue d’un long plaidoyer et malgré les interventions sournoises de Hassan, Marie-Helen parvient à subjuguer son auditoire, si bien que les partisans, conquis par la fille blanche, explosent en applaudissements. Le chef, embarrassé et hésitant, ne voulant pas céder sous la pression, s’apprête à donner un ordre brutal. Marie-Helen le devance et parle encore :
- « Veux-tu que je te donne la preuve définitive que je ne suis pas une Blanche ? que je suis une fille malaise et attachée pour toujours au kampong ? J’ai quatorze ans. Je suis une femme. J’épouserai Moktuy le fils aîné des Saat. »
Un silence accueille cette déclaration. Personne n’avait envisagé cette éventualité. Moktuy est devenu blême. Il répond en balbutiant aux questions de l’officier :
- « Elle dit la vérité, Tuan. Elle sera ma femme. Cela a été convenu entre nous. »
- « S’il en est ainsi, Saat, cela change la question. La femme d’un Malais est une Malaise et elle doit rester avec son mari. »
Des acclamations retentissent… Saat verse à boire et tous boivent à la santé des fiancés. Puis le chef nationaliste se lève :
- À cette condition, Marie-Helen, tu resteras à Sinang ; mais à cette condition seulement . Tu n’as pas parlé pour gagner du temps ? Il faut fixer la date du mariage.
- J’ai dit la vérité. Dans deux mois, si Moktuy le veut. Le temps de préparer mes habits de noce et de rassembler le riz nécessaire au repas. Tu seras invité Tuan, puisque tu te méfies de moi. Tu verras de tes yeux que je ne t’ai pas trompé et que je suis une vraie Malaise. Dans deux lunes, envoie un de tes hommes et on fixera le jour.
C’est ainsi que Marie-Hélen devient Malaise, selon les normes et les valeurs d’une société traditionnelle, société dans laquelle, comme nous l’avons mentionné dans les « rudiments d’ethnologie » un « nous d’appartenance » en vient à s’ériger en « principe d’identité ». Répétons le, ce nous d’appartenance — à une famille, à une religion, à une profession… — dans l’Antiquité réalisait, à lui seul, le principe d’identité. Identité réduite, dans ses fondements, à une « libido d’appartenance » pouvant accomplir une unité nationale, tribale, familiale, sectaire, corporative, religieuse, mafieuse…
Cette « unité » résulte d’une superposition étroite entre identité socio-culturelle et identité individuelle, superposition pouvant aller jusqu’à la confusion des différents « niveaux » d’identité. Nous pouvons illustrer ceci par des exemples pris dans nos sociétés : par exemple les corporations des militaires, des ecclésiastiques… tentent d’effacer les particularités identitaires des individus par le port d’uniformes, et l’adoption de rituels pérennes…
Toutefois si une identité fondée sur un « nous d’appartenance » peut être viable, probablement même nécessaire, pour la cohésion et l’équilibre sociétal d’une tribu d’un clan, d’une corporation, d’une secte… vivant plus ou moins isolés du reste du monde, des contradictions et difficultés surgissent lorsque les interactions deviennent inévitables avec un « extérieur » de la communauté…
Ce dont nous rendrons compte prochainement à partir des péripéties consécutives au retour à Sinang des « hommes blancs »…
Par Claudio
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