6 mai 2009 - GREGORIO : Fauteurs de crise !
On rappellera utilement qu’un système est un ensemble de facteurs et paramètres, plus ou moins perceptibles, agissant ensemble et entre eux, simultanément ou dans des temps proches, de telle façon que l’effet global est facile à percevoir et définir, excepté pour les effets différés, sans pour autant qu’on puisse dire quel élément de l’ensemble à été déterminant. Par conséquent, une crise systémique est une crise qui affecte un système, sans qu’on puisse dire avec certitude quel est le facteur ou le paramètre qui a déclenché la crise. Dans une des lettres de RAINER Maria Rilke, publiées par Grasset dans le petit ouvrage dénommé « Lettres à un jeune poète » on trouve cette déclaration admirable qui illustre si bien ce qu’est un système : « Toute une constellation d’événements est nécessaire pour une seule réussite. »
Celui que nous allons adopter ici va nous amener à porter notre attention et notre réflexion sur la comptabilité générale. On rappellera qu’elle sert à enregistrer toutes les opérations des entreprises au cours d’un exercice, une année en principe, et à fixer en fin d’exercice ce qu’elles ont et ce qu’elles doivent, établir leurs richesses en quelque sorte. C’est le complexe d’informations qui dit ce qu’a fait une entreprise et comment elle va.
On imagine facilement que si chaque entreprise comptait, écrivait et présentait sa comptabilité à sa façon, la lecture, la compréhension et la comparaison des comptabilités seraient particulièrement difficiles. Chaque agent économique doit respecter des normes et principes d’écriture et de présentation. La comptabilité est donc codifiée, normée, réglementée, faute de quoi elle ne servirait à rien ou presque. Ils n’en reste pas moins que les normes et codes retenus n’ont rien d’une vérité intangible, ils sont le reflet de la vision de la société de ceux et celles qui les ont produits. Il n’y a pas de manière de compter, en comptabilité, en statistique, en économie, micro ou macro, ou en démographie, qui ne soit empreinte d’idéologie. La norme comptable contribue à l’organisation de la société, à ce titre elle est le produit et le facteur d’une idéologie, à mille lieues de la pomme de Newton qui tombe quoiqu’on en pense. Il y a donc plusieurs normes comptables, chacune exprimant un type de société.
La norme européenne française, enregistre les opérations à leur coût historique[1], alors que la norme anglo-saxonne les enregistre à la juste valeur. La norme anglo-saxonne IAS 39, définit la juste valeur comme le « Montant pour lequel un actif[2] pourrait être échangé, ou un passif réglé, entre des parties bien informées et consentantes dans le cadre d'une transaction effectuée dans des conditions de concurrence normale.»
Deux façons différentes, fortement différentes même, de tracer ce qui s’est passé au sein de l’entreprise. La façon dite du coût historique, qui enregistre chaque opération pour le montant réellement reçu ou versé, et la façon de la « juste valeur » qui fixe à chaque situation intermédiaire, à chaque fin d’exercice, la valeur des actifs au prix du marché. On peut dire que la norme de la « juste valeur » enregistre ce qui aurait pu se passer, ce qui représente bien une spéculation intellectuelle et non une réalité, alors que la norme du coût historique, un peu paysanne au sens noble du terme, se contente de ce qui s’est passé. La conséquence de cette façon de faire du juste coût est énorme. Dans une conjoncture de spéculation financière effrénée, ce qu’on peut appeler le temps de la fabrication de la bulle, comme celle que nous venons de vivre, la valeur des actifs inscrits au bilan augmente sans qu’il y ait d’opération réelle. Que vienne un retournement de conjoncture, un éclatement de la bulle, la richesse des entreprises diminue brutalement alors que leurs emprunts gardent la même valeur. La couverture des dettes par les actifs change, mettant l’entreprise en difficulté. Les titres achetés au « juste prix » quittent la planète marché pour redescendre sur terre à un prix réduit beaucoup plus réaliste. L’écart entre le « juste prix » et le prix réaliste constitue la perte qui met en difficulté l’entreprise. C’est ce que les économistes et gestionnaires de portefeuilles appellent la dépréciation.
La globalisation de l’économie a amené un rapprochement des règles d’enregistrement et d’écriture des bilans des entreprises. La théorie libérale triomphante, a conduit les élites, ou ceux qui en ont pris la place, à opter, au titre de l’harmonisation, pour la norme IAS 39. Afin de permettre de meilleures comparaisons les dirigeants du monde ont choisi la norme qui prend comme étalon les variations du marché. Elle a fonctionné comme un déclencheur et un amplificateur de crise. La richesse construite sur du vent s’est envolée lorsque est venu le temps des orages.
La question de savoir si les autorités économiques et financières avaient conscience du risque qu’elles faisaient courir à l’ensemble de l’économie mondiale en optant pour la norme IAS 39 vaut d’être posée. Je ne sais si elles avaient conscience, mais je peux affirmer qu’elles avaient été prévenues, correctement prévenues, du risque que représentait l’adoption de cette norme comptable illusoire et mortifère. En juillet 2003, la direction de la prévision et de l’analyse économique du ministère de l’économie, des finances et de l’industrie, publiait dans son bulletin n° 6, sous les plumes de G. Flandrin et Le Maire un article intitulé « L'impact macroéconomique de la norme IAS 391 » on pouvait y lire :
Sur le plan macroéconomique, le principe de juste valeur appliqué sans discernement risque de susciter plus d'instabilité :
• Une volatilité des fonds propres et des résultats bancaires qui irait à l'encontre de l'objectif de sécurité recherché par les normalisateurs comptables.
• Une amplification des cycles de crédit.
• Un transfert du risque de taux sur les agents non financiers, voire à une réduction du volume des prêts.
Au total, les nouvelles normes affecteraient donc significativement deux des principales fonctions des banques : l'activité d'intermédiation et leur rôle dans la réallocation des risques.
Comme chacun peut le constater le risque supputé s’est transformé en catastrophe avérée. Et les dirigeants des pays et leur regroupement, qui ont œuvré avec ténacité et obstination à l’adoption de cette norme IAS n’auraient aucune responsabilité dans le déferlement de cette crise ? Franchement, sommes nous assez crétins pour le croire ?
Il faut revenir à la méthode du coût historique !
[1] Coût historique : représente la somme qui a été effectivement versée ou reçue en paiement l’opération, au moment où elle a été réalisée.
[2] Pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec le langage comptable, on rappellera que l’actif est ce qui appartient à l’entreprise, alors que le passif représente les fonds (fonds propres ou emprunts) qui lui ont permis de financer les éléments de son actif.
Par Gregorio
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2 commentaires
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par Gregorio, le Samedi 9 Mai 2009, 00:44
Répondre à ce commentaireSi tu savais le travail que m'a donné cet article. Mettre à la portée de tous, ou presque, des aspects fondamentaux de la décision publique, pour leur permettre de construire leur propre jugement. Faire comprendre à chacun qu'on ne peut abandonner aux experts et dirigeants les domaines qui nous rebutent, faute de quoi le plus sombre de notre avenir s'y inscrira en lettres au futur..
Est-ce une ambition démesurée ?
Tes observations sont des encouragements, merci bien.
Gregorio
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Si tu savais le travail que m'a donné cet article. Mettre à la portée de tous, ou presque, des aspects fondamentaux de la décision publique, pour leur permettre de construire leur propre jugement. Faire comprendre à chacun qu'on ne peut abandonner aux experts et dirigeants les domaines qui nous rebutent, faute de quoi le plus sombre de notre avenir s'y inscrira en lettres au futur..
Commentaires
1 - Excellent travail, Greg...par Clement, le Jeudi 7 Mai 2009, 09:55 Répondre à ce commentaire
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