3.4 / Le retour des hommes blancs
Peu de temps après le mariage de Marie-Helen, un bateau venant de Sumatra accoste à Sinang. À son bord deux silhouettes étrangères au monde des îles. Hassan, rejeté par les nationalistes et par les habitants du kampong, observe chaque jour la mer. Lorsque le bateau approche de l’île, l’ancien boy laisse éclater sa joie en se roulant sur le sol et en hurlant comme un insensé:
-« Les  hommes blancs ! »
En effet deux hommes blancs, français d’âge mûr, débarquent à Sinang : le docteur Moivre et le Père Durelle. Nous apprendrons plus tard qu’ils ne sont pas dans les îles à titre professionnel, mais en raison de leur goût pour l’anthropologie et de leurs compétences d’amateurs en ce domaine : ils ont été engagés par une mission scientifique hollandaise qui mène des recherches à Sumatra.
Leur venue à Sinang a une raison officielle — la visite de sépultures dans une grotte — et une officieuse : la mère de Marie-Helen a demandé au Père Durelle d'accomplir un pèlerinage sur l’île pour tenter de savoir comment ont « disparu », son mari et sa fille, dont elle est, depuis plus de cinq ans, sans nouvelles.
Les deux voyageurs s’adressent aux pêcheurs du kampong pour demander ce que sont devenus Marie-Helen et son père… Au village personne ne répond à leurs questions ; tous affirment ne les avoir jamais connus…
Moivre et le Père Durelle vont alors visiter les vestiges de la plantation. Hassan qui observe leur arrivée a revêtu sa tenue de boy et, reconnaissant à son habit un ministre du culte, remis sa croix chrétienne. Il accueille les visiteurs par un discours volubile où se mêlent de véhémentes protestations de fidélité à ses anciens maîtres et à la religion des blancs, et l’exaltation de ses mérites pour avoir résisté, malgré les mauvais traitements et les tortures, aux nationalistes malais…
Au moment de l’arrivée des japonais, les coolies avaient déserté, Hassan n’était pas là, il était à Sumatra cherchant un bateau pour sauver ses maîtres… Si Hassan avait été là, il se serait fait tuer avec eux.
-« Déserté avec les coolies, ou avant eux, maugréa Moivre. Et la petite fille ? »
-« C’est d’elle que je voulais te parler, Tuan. La petite fille a échappé au massacre. Elle a pu fuir […] C’est pour elle que je suis resté ici pendant des années. »
-« C’est pour elle que tu es resté ? »
-« Elle est dans l’île de Sinang. Hassan veille sur elle en cachette. je te la montrerai. Je te mènerai vers elle. Je la rendrai aux hommes blancs et, alors ma tache sera achevée… »
-« Les Blancs te protégeront et te récompenseront si tu dis vrai. Où est-elle ? »
-« Depuis plus de cinq ans, elle est prisonnière des Malais du kampong, là-bas, sur l’autre côte. Mais il ne faut pas te montrer aujourd’hui, Père. Les Malais ne la livreront pas. Il faut venir avec des soldats. »
-« Qui nous dit que tu ne mens pas ? »
-« Reste jusqu’à ce soir, Tuan. Hassan prouvera qu’il a dit vrai en te montrant la fille blanche. (…) Elle est là. Hassan a veillé sur elle de loin. Hélas ! Hassan n’a pas pu empêcher son mariage. Les hommes du kampong l’ont forcée à épouser un misérable pêcheur. »
 
Effectivement les choses se passent comme Hassan l’avait suggéré. Le soir, les deux Blancs, sous la conduite de Hassan, assistent depuis une cachette à la danse collective, puis à la danse d’une jeune femme plus grande et plus élancée que ses compagnes, dont le rire n’est pas celui d’une indigène. Car elle rit beaucoup, et ce qui frappe Moivre, c’est la joie qu’exprime son visage et chacun de ses mouvements. Le spectacle donné par la jeune femme a tout de la cérémonie religieuse, d’une féerie qui provoque l’extase chez les assistants. Quand la danseuse s’arrête à bout de souffle, au milieu des acclamations, Moivre doit se retenir pour ne pas applaudir lui-même…
-« Ce ne peut être qu’elle » murmure son compagnon.
-« Je te l’ai dit Père c’est elle exulte Hassan. Tu l’enlèveras à ces maudits pêcheurs et tu la rendras aux Blancs. Mais ne te montre pas ce soir. Tout serait perdu. Son mari est capable de tout pour la garder. »
Après cet intermède, les deux blancs quittent la plantation avec leur équipage qui les a attendus sans impatience. Ils voguent au clair de lune vers Sumatra sur une mer calme.
-« À quoi pensez-vous Père ? » demande Moivre
-« À cette enfant comme vous, j’en suis sûr ; Au moyen le plus rapide de lui venir en aide et de la tirer de là. (…) ; J’espère que le commandement hollandais ne fera pas de difficulté pour intervenir.(…) Il y a une solidarité entre les Blancs en Extrême-Orient… »
Moivre réfléchit longuement avant de répondre
-« Il y a certes une solidarité entre les Blancs… Avez-vous remarqué l’éclat de ses yeux ? »
-« Oui, les rares humains avec lesquels je suis encore en contact n’ont pas ce regard-là. »
-« Hassan a menti au moins sur un point. Elle n’est pas prisonnière. Elle n’a subi aucune contrainte. C’est un cas d’adaptation parfaite. »
-« Un accord temporaire » dit le Père en se forçant à réagir contre un point de vue qu’il se serait reproché  d’admettre. « C’est encore une enfant, et son esprit s’est trouvé à l’aise dans une ambiance primitive ; mais la répugnance viendrait vite. (…) Mowgli a fini par abandonner le clan des loups. Il est revenu chez les siens. »
-« Il lui fallait une compagne. Elle a choisi un compagnon dans le clan. »
-« Choisi ! Moivre, elle a à peine quatorze ans. Pensez au moins à sa mère qui la croit morte, s’il vous est impossible de songer à son âme. »
Le Père parlait avec violence comme s’il essayait de se convaincre lui-même.
-« Oui dit Moivre » après un moment de réflexion. « C’est une enfant et il faut penser à sa mère. »
Moivre qui n’aimait guère discuter de ces questions avait répondu avant d’avoir pesé toutes les implications de ce point de vue… D’ailleurs le Père développait d’autres arguments :
-« Elle est née parmi nous. Je sais bien que le fait de vivre parmi les païens ne vous choque pas, mais reconnaissez au moins qu’elle a droit à sa part de civilisation, de culture. Nous commettrions un crime envers elle en nous taisant. »
-«Je le reconnais Père ». « Elle a droit à sa part d’héritage… »
continua Moivre sur un ton désabusé… Il était troublé à la fois par l’image rayonnante de la fille blanche et par le visage passionné du Père entrevu à son côté. Il resta absorbé jusqu’à l’arrivé du bateau à Sumatra. Il conclut alors que la Père avait probablement raison. Il y avait, il devait y avoir, dissimulés sous le clinquant, difficiles à découvrir, il devait y avoir quelques éléments dignes d’intérêt dans la civilisation occidentale… Il exposa sa fragile opinion au Père afin de justifier son assentiment. Le Père haussa les épaules et se contenta d’une approbation hésitante de Moivre.
 
Ainsi « les hommes blancs » incarnent-ils « la figure du destin » pour Marie Helen. Ce sont eux qui viennent de décider qu’elle doit quitter Sinang où elle s’est épanouie, pour aller vivre au bout du monde dans un contexte qui lui est devenu étranger. Si nous rapportons de manière détaillée, la prise de décision qui va bouleverser la vie de Marie-Helen, c’est pour tenter de prendre conscience des déterminations culturelles contradictoires auxquelles est liée la destinée de la jeune femme et, de manière plus générale, le destin  de chacun de nous.
Pour le Père, la décision d’enlever la jeune femme va de soi : Marie-Helen est « blanche », et la solidarité entre les Blancs doit « la tirer de là ». Devant les doutes de Moivre, il ajoute que c’est encore une enfant et puis il y a sa mère qui la croit morte… enfin elle est chez les « païens » et  elle a droit à « sa part de civilisation, de culture ». Donc pour le Père, Marie-Helen ne « s‘appartient » pas : elle appartient aux Blancs, à sa mère, à l’enfance, aux chrétiens, à « la » civilisation… Non seulement on peut… mais on doit décider pour elle. La conception de l’identité pour le Père Durelle est donc celle d’une identité d’appartenance(s) dans laquelle l’individu n’existe pas en tant que « sujet » — comme disent les psychologues — c’est-à-dire en tant que source de décision et de création…
L’attitude du Docteur Moivre témoigne d’une autre conception de l’identité. Il est sidéré par « l’éclat des yeux » de la jeune femme, et par la joie de vivre qui émane d’elle lors de la danse qu’ils ont contemplée. Marie-Helen est parfaitement adaptée et probablement heureuse dans le contexte social qui est (était ?) désormais le sien. Au nom de quelles valeurs transcendantes peut-il porter atteinte à une personne humaine en brisant un tel équilibre ? Pour Moivre, Marie-Helen existe en tant que sujet et, comme telle, devrait avoir une part prépondérante dans la décision à prendre… Il est vrai que les circonstances ne s’y prêtent guère… ce qui amène le docteur à se ranger, sans conviction, aux arguments du Père… et en se disant que tout n’est peut-être pas mauvais dans la civilisation occidentale.
Chacun de nous, à ce moment du récit, peut s’interroger sur la décision qu’il aurait prise en pareille circonstance : décider — comme le père Durelle —  au nom des normes culturelles occidentales, l’enlèvement de Marie-Helen ; hésiter — comme le docteur Moivre — avant de se rendre, à contre cœur, à la décision d’un enlèvement forcé ; refuser l’enlèvement, remettre à plus tard une solution négociée, probablement très longue, avec le risque plausible que Marie-Helen ne réintègre jamais son pays d’origine… Pour ma part… non, je ne donnerai pas mon point de vue, afin de ne pas influencer la position de chacun… et puis, connaissant la fin de l’histoire, ma décision serait trop facile à prendre…
Ainsi les deux « hommes blancs » ayant décidé du destin de Marie-Helen, organisent-ils son enlèvement avec l’aide des autorités hollandaises et de l’armée britannique. Une nuit, un commando guidé par Hassan entoure le kampong, et Marie-Helen est entraînée avant de comprendre ce qui lui arrive. Elle a une première velléité de rébellion en mettant le pied sur le sous-marin émergé près du quai des « hommes blancs » : elle vient de comprendre qu’on l’emmène de l’île…
En se rappelant cet instant elle se reprochera de n’avoir pas suivi son impulsion de sauter par dessus bord et de gagner la rive à la nage. Ce n’est pas la peur qui l’avait retenue, mais davantage les manières étranges de ses ravisseurs : elle avait été paralysée par les égards et la sollicitude que lui témoignaient les officiers hollandais et les marins anglais. Son mouvement de révolte avait fait place à une impression d’étouffement et de paralysie… Quelques heures après, transférée du sous-marin sur un cuirassé, elle avait subi les mêmes prévenances : on la conduisit à une cabine somptueuse réservée aux amiraux en visite, les membres de l’équipage s’étaient même cotisés pour lui offrir des présents… La compassion qu’elle éprouvait dans ces manifestations de sympathie lui faisait peur, tant elle amollissait son sentiment de révolte. Elle se jeta sur le lit, la tête enfouie dans ses bras, refusant de répondre aux questions…
Le Père Durelle essaya de lui parler sans succès. Dès qu’elle aperçut son habit noir et sa grande barbe, le visage de Marie-Helen trahit une telle répugnance qu’il n’insista pas et se retira plein de trouble ; il était trop différent des  êtres avec lesquels elle avait vécu.
Moivre s’approcha d’elle doucement en parlant malais. Il lui parla de sa mère, de sa famille. Elle répondit que sa famille était la famille Saat qui habite le kampong de Sinang et que seul son désir était de les rejoindre. Comme Moivre insistait, elle lui dit qu’elle était liée à son époux pour le meilleur et pour le pire et que ceux qui cherchaient à trancher ces liens allaient à l’encontre des lois divines… Ce à quoi le Docteur ne trouva rien à répondre. « Que faites-vous donc, vous — demanda-t-il au Père — lorsque les païens se mettent à parler le langage de la bible ? »
Toutefois le contact entre Marie-Helen et le Docteur Moivre était désormais établi. Moivre, en évitant d’évoquer sa famille malaise, revint parler avec elle en lui représentant son avenir dans le monde « civilisé » comme un long voyage au cours duquel l’attendaient de nombreuses satisfactions et de merveilleuses découvertes… Le Docteur se prit au jeu et dépensa une énergie considérable à passer en revue les plus belles acquisitions des Blancs, en les présentant sous leur éclat le plus flatteur. Il eut soudainement conscience de ses exagérations ; il se tut, angoissé, en attendant le résultat de sa plaidoirie.
Marie-Helen avait écouté avec attention. Après un moment de silence elle demanda si, après ce long voyage, elle pourrait, un jour, revenir à Sinang. Moivre réfléchit ; un commencement d’acceptation par l’intéressée d’un projet élaboré par d’autres, était subordonné à cet espoir de retour. Le Docteur répondit par l’affirmative ; dans le pays où elle allait vivre, les êtres étaient libres d’agir à leur guise à partir d’un certain âge. Lorsqu’elle aurait atteint sa majorité, elle déciderait elle-même de son avenir. Elle parut alors se détendre un peu et accepta de sortir sur le pont du bateau qui entrait dans le port. Elle resta en contemplation devant les grands buildings blancs de Singapour.
L’angoisse la reprit dans le couvent des sœurs où les autorités l’avaient logée en attendant l’arrivée de sa mère. Moivre, absorbé par les formalités de son propre retour — il devait immédiatement regagner la France — l’avait abandonnée dès la descente du bateau. Troublé par un mauvais  pressentiment, il se dirigea vers le couvent et obtint l’autorisation de voir Marie-Helen. Il la trouva dans un profond désespoir et fut bouleversé dans la mesure où elle l’accueillit comme un allié. Elle le supplia en pleurant, de la tirer de cette prison. Il promit et agit rapidement.
Il alla trouver le Père en lui demandant de manière ferme d’offrir à Marie-Helen les privilèges les plus évidents de notre civilisation et de ne pas la noyer dans la brume des valeurs les plus fragiles, les plus contestables…
-« Vous voulez dire ? »
-« Je veux dire les valeurs spirituelles. Un lit moelleux, un tapis épais, des fauteuils confortables, une salle de bains, ce sont les seuls biens que notre soi-disant évolution puisse apporter pour l’instant (…) Si vous la mettez dans un couvent, nous serons perdus pour toujours dans son esprit. »
Le Père, d’abord révolté par ces propos, finit par convenir que l’atmosphère du couvent formait un contraste trop brutal avec celle du kampong.
-« En attendant la venue de sa mère,  conclut Moivre, laissez moi lui retenir une chambre au ”Raffles”. Je paierai les frais. »
C’est ainsi que Marie-Helen fut placée dans une des plus belles chambres d’un palace. Une jeune femme, relation du Docteur Moivre, entreprit, à la demande de celui-ci, de la distraire en lui montrant les divers aspects et activités de la ville, le port, l’aérodrome, les restaurants, les magasins modernes. Pendant trois jours elle fut étourdie ;  sa curiosité éveillée l’avait momentanément détournée de ses chagrins et de ses regrets.
Lorsque son enlèvement fut connu, il y eut autour de l’hôtel une manifestation de musulmans qui réclamaient sa libération. Elle n’arrivait pas à décider si les émeutiers étaient des amis ou des ennemis. Elle fut donc obligée de rester dans sa chambre prenant peu à peu, au fil des jours, possession des objets, des meubles, et aussi des habits de blancs, achetés par l’amie de Moivre qui lui apprit même à répondre au téléphone.
Un jour, alors que, médusée, elle contemplait dans la glace son image, après avoir revêtu un chemise de nuit en soie, la sonnerie du téléphone retentit. Son sourire s’éteignit d’un coup. La sonnerie du téléphone persistait, elle se décida à répondre. Elle reconnut la voix de Moivre qui, suivant une habitude qu’il avait prise, lui parlait d’abord en français puis traduisait en malais lorsqu’elle comprenait mal. Moivre de retour à Singapour avec sa mère, lui expliquant qu’ils ne pouvaient aller à l’hôtel pour l’instant : il fallait attendre que la police dégage la rue et lui annonçant qu’elle partait pour la France dans deux jours. Marie-Helen  oppressée, demeurait muette. Moivre lui passa sa mère. Elle entendit une voix qui ne lui rappelait aucun souvenir et elle ne comprit rien de ce que lui disait cette voix. Elle balbutia quelques mots polis ; Moivre reprit l’appareil ; il lui parla en malais et elle put lui répondre qu’elle allait bien, qu ‘elle les attendait. Elle raccrocha l’appareil ; elle était à bout de forces.
Une clameur plus forte monta de la rue. Elle risqua un coup d’œil par la fenêtre. Des flammes et de la fumée s’échappaient d’un véhicule incendié… deux automitrailleuses débouchaient au coin de la rue. Elle se recula et ferma la fenêtre. Le ventilateur, la baignoire, la chemise de nuit étaient devenus des jouets dérisoires… des jouets qui n’étaient plus de son âge. Elle se sentit écrasée par une maturité soudaine…
Elle murmura plusieurs fois à mi voix : « Le monde des hommes blancs ». Son angoisse s’accrut…
 

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