4 nov. 2009 - CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (4)"
PEUT-ON SORTIR DU PERFORMATIF ?
Après une longue interruption, je reprends la rubrique "Regards par la fenêtre…" qui semble avoir intéressé un certain nombre de lecteurs… Pas de commentaires mais des critiques verbales de la part de certaines de mes connaissances… "Trop abstrait" me dit-on… J'y peux pas grand chose… L'épistémologie "légère" est, par nature, abstraite… Enfin ne nous prenons pas trop au sérieux… et… bonne rentrée !!!
Claudio
Regards par la fenêtre de ma chambre
Peut-on sortir du performatif ?
Tant qu’il ne fut question que de géométrie, ou plus largement de mathématiques, le deuxième pacte ressembla beaucoup au premier. Dans les deux cas, un accord ou une décision commune pouvait faire naître « performativement » ce dont il était question. Dès que nous voulons ensemble que quelque chose soit, la parole fait qu’il en est ainsi.
En mathématiques toutefois, le contrat va un peu plus avant. Il faut que nous nous mettions d’accord sur les propriétés d’un énoncé et d’une figure. Si l’énoncé ne dépend que de notre seule décision, la figure se conduit comme un objet indépendant de nous… d’où la demande insistante de Socrate à ses interlocuteurs des rapports de chaque mot et de toute chose qui requiert d’eux la signature indéfinie de ce contrat… demande qui imprègne et soutient, dans les plus fins détails, les dialogues de Platon.
Ainsi naît la société savante, de ces accords sans fin sans lesquels aucun débat ne saurait se poursuivre. Mais d’autre part, elle ne peut naître que par opposition à la société traditionnelle puisque le nouveau contrat n’utilise pas les mêmes termes que l’ancien : la liaison qui nous engage nous dépasse dans la mesure où nous échappe la figure et ses propriétés… Du coup presque tous les signataires du pacte savant vont être amenés à comparaître devant les tribunaux institués sous l’ancien pacte, en soutenant que ces tribunaux n’ont aucune compétence pour ces jugements. Dans le pacte savant, l’instance qui décide nous échappe… le nombre nous impose sa loi. Il existe un autre monde, le monde mathématique, qui échappe au performatif !
Et davantage encore échappent au performatif les phénomènes du monde physique… ce qui explique le « retard » de la physique par rapport aux mathématiques. Il est infiniment plus difficile de se mettre d’accord sur un fait observé que sur un énoncé ou une figure que nous avons plus ou moins construits… Plus difficile encore de se mettre d’accord sur la correspondance d’un fait avec un énoncé. Davantage encore que le monde mathématique, le monde physique échappe au performatif.
Alors le contrat introduira une troisième instance : le monde.
À l’horizon de la physique se profile déjà l’idée du contrat naturel !
En mathématiques toutefois, le contrat va un peu plus avant. Il faut que nous nous mettions d’accord sur les propriétés d’un énoncé et d’une figure. Si l’énoncé ne dépend que de notre seule décision, la figure se conduit comme un objet indépendant de nous… d’où la demande insistante de Socrate à ses interlocuteurs des rapports de chaque mot et de toute chose qui requiert d’eux la signature indéfinie de ce contrat… demande qui imprègne et soutient, dans les plus fins détails, les dialogues de Platon.
Ainsi naît la société savante, de ces accords sans fin sans lesquels aucun débat ne saurait se poursuivre. Mais d’autre part, elle ne peut naître que par opposition à la société traditionnelle puisque le nouveau contrat n’utilise pas les mêmes termes que l’ancien : la liaison qui nous engage nous dépasse dans la mesure où nous échappe la figure et ses propriétés… Du coup presque tous les signataires du pacte savant vont être amenés à comparaître devant les tribunaux institués sous l’ancien pacte, en soutenant que ces tribunaux n’ont aucune compétence pour ces jugements. Dans le pacte savant, l’instance qui décide nous échappe… le nombre nous impose sa loi. Il existe un autre monde, le monde mathématique, qui échappe au performatif !
Et davantage encore échappent au performatif les phénomènes du monde physique… ce qui explique le « retard » de la physique par rapport aux mathématiques. Il est infiniment plus difficile de se mettre d’accord sur un fait observé que sur un énoncé ou une figure que nous avons plus ou moins construits… Plus difficile encore de se mettre d’accord sur la correspondance d’un fait avec un énoncé. Davantage encore que le monde mathématique, le monde physique échappe au performatif.
Alors le contrat introduira une troisième instance : le monde.
À l’horizon de la physique se profile déjà l’idée du contrat naturel !
1. Les Sciences soumises à la question
Mais que de souffrances, quel cheminement cahoteux — jusqu’à aujourd’hui inclus — pour en arriver aux représentations actuelles, le plus souvent d’ailleurs en contradiction, ou au moins en porte-à-faux, avec nos visions immédiates et nos pratiques… en particulier si nous avons pour ambition d’enseigner !
L‘histoire pourrait commencer avec Adam qui en bravant l’interdit — exhorté par Ève — de consommation du fruit de l’arbre de la connaissance, risque le paradis contre la science. Adam est expulsé de l’Éden, condamné au travail dans la peine et la sueur, à la douleur dans le travail d’enfantement — ce dernier point pour Ève bien sûr : que ne pouvait-elle rester en dehors de çà… — à une conscience malheureuse de soi, à l’errance, à l’exclusion… à la mort. Et ceci de génération en génération… jusqu’à nous… Avant la faute originelle existaient une loi et un législateur, d’où la sentence sans appel… Notre longue histoire et les larmes qui l’assaisonnent s’expliquent par un procès interminable…
Car le mythe entre de plain-pied dans une histoire qui se répète. Seulement quelques exemples :
En Grèce, Anaxagore de Clazomènes (500-428 av J. C)., après la chute d’une météorite, élabore une théorie de la matérialité du ciel : le soleil est un globe de pierre incandescente, plus grand que le Péloponèse. De plus, pour la première fois, Anaxagore établit une distinction entre la matière et l’esprit et reconnaît un principe « raisonnable » comme cause du mouvement. Accusé d’impiété et mis en prison, conformément à la loi qui devait maintenir intact le culte des dieux, il fut bien mis en jugement et condamné à mort. Sauvé par son ami Périclès qui le fit sortir d’Athènes en 421, Anaxagore se retira à Lampsaque où, raconte-t-on, il se laissa mourir de faim, accablé de ne pas voir ses idées reconnues… Comme dans l’histoire d’Adam, le Droit l’emporte sans discussion sur la Science ; les grecs, pourtant mathématiciens, n’inventeront pas la physique.
Tant pis pour eux…
Plus de 2000 ans plus tard les positions n’ont pas avancé d’un pouce. L’épopée de Galilée est connue, aussi ne l’évoquerons-nous que par la sentence rendue au couvent dominicain de Santa-Maria, le 22 juin 1633 : Galilée condamné à mort — peine immédiatement commuée en prison à vie par le pape Urbain VIII — et son ouvrage interdit. La formule d’abjuration préparée par le Saint-Office et prononcée par le condamné vaut tous les discours que nous pourrions produire :
« Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence, âgé de soixante dix ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints Évangiles, jure que j'ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et avec l'aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église Catholique et Apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, alors que j'avais été condamné par injonction du Saint Office d'abandonner complètement la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n'est pas au centre du monde et se déplace, et de ne pas défendre ni enseigner cette doctrine erronée de quelque manière que ce soit, par oral ou par écrit; et après avoir été averti que cette doctrine n'est pas conforme à ce que disent les Saintes Écritures, j'ai écrit et publié un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière; ce pour quoi j'ai été tenu pour hautement suspect d'hérésie, pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la terre n'est pas le centre, et se meut. [...]
Texte diffusé largement : à Rome le 2 juillet, le 12 août à Florence. La nouvelle arrive en Allemagne fin août, en Belgique en septembre. Les décrets du Saint-Office ne seront jamais publiés en France, mais, pour éviter toute controverse, René Descartes renonce à faire paraître son « Traité du monde et de la lumière ». Dans l’ambiance du moment mieux valait la prudence…
Elle est tout de même puissante cette parole performative… nettement supérieure aux talonnettes… en efficacité !
Dernier exemple qui date d’à peine plus de deux siècles, le fondateur de la chimie moderne, Antoine Lavoisier, est stigmatisé comme traître par le tribunal révolutionnaire et guillotiné à Paris le 8 mai 1794, en même temps que l’ensemble de ses collègues fermiers généraux. Sans doute ne s’agit-il pas seulement ici d’une sentence à l’encontre d’une approche scientifique du monde ; c’est en tant que fermier général que Lavoisier comparaît.
Cependant l’attitude des juristes à l’égard du pacte savant est toujours la même. Lavoisier ayant demandé un sursis pour pouvoir achever une expérience, s’entend répondre par Jean-Baptiste Coffinhal, le président du tribunal révolutionnaire : « La République n’a pas besoin de savants ni de chimistes ; le cours de la justice ne peut être suspendu ».
L‘histoire pourrait commencer avec Adam qui en bravant l’interdit — exhorté par Ève — de consommation du fruit de l’arbre de la connaissance, risque le paradis contre la science. Adam est expulsé de l’Éden, condamné au travail dans la peine et la sueur, à la douleur dans le travail d’enfantement — ce dernier point pour Ève bien sûr : que ne pouvait-elle rester en dehors de çà… — à une conscience malheureuse de soi, à l’errance, à l’exclusion… à la mort. Et ceci de génération en génération… jusqu’à nous… Avant la faute originelle existaient une loi et un législateur, d’où la sentence sans appel… Notre longue histoire et les larmes qui l’assaisonnent s’expliquent par un procès interminable…
Car le mythe entre de plain-pied dans une histoire qui se répète. Seulement quelques exemples :
En Grèce, Anaxagore de Clazomènes (500-428 av J. C)., après la chute d’une météorite, élabore une théorie de la matérialité du ciel : le soleil est un globe de pierre incandescente, plus grand que le Péloponèse. De plus, pour la première fois, Anaxagore établit une distinction entre la matière et l’esprit et reconnaît un principe « raisonnable » comme cause du mouvement. Accusé d’impiété et mis en prison, conformément à la loi qui devait maintenir intact le culte des dieux, il fut bien mis en jugement et condamné à mort. Sauvé par son ami Périclès qui le fit sortir d’Athènes en 421, Anaxagore se retira à Lampsaque où, raconte-t-on, il se laissa mourir de faim, accablé de ne pas voir ses idées reconnues… Comme dans l’histoire d’Adam, le Droit l’emporte sans discussion sur la Science ; les grecs, pourtant mathématiciens, n’inventeront pas la physique.
Tant pis pour eux…
Plus de 2000 ans plus tard les positions n’ont pas avancé d’un pouce. L’épopée de Galilée est connue, aussi ne l’évoquerons-nous que par la sentence rendue au couvent dominicain de Santa-Maria, le 22 juin 1633 : Galilée condamné à mort — peine immédiatement commuée en prison à vie par le pape Urbain VIII — et son ouvrage interdit. La formule d’abjuration préparée par le Saint-Office et prononcée par le condamné vaut tous les discours que nous pourrions produire :
« Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence, âgé de soixante dix ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints Évangiles, jure que j'ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et avec l'aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église Catholique et Apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, alors que j'avais été condamné par injonction du Saint Office d'abandonner complètement la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n'est pas au centre du monde et se déplace, et de ne pas défendre ni enseigner cette doctrine erronée de quelque manière que ce soit, par oral ou par écrit; et après avoir été averti que cette doctrine n'est pas conforme à ce que disent les Saintes Écritures, j'ai écrit et publié un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière; ce pour quoi j'ai été tenu pour hautement suspect d'hérésie, pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la terre n'est pas le centre, et se meut. [...]
Texte diffusé largement : à Rome le 2 juillet, le 12 août à Florence. La nouvelle arrive en Allemagne fin août, en Belgique en septembre. Les décrets du Saint-Office ne seront jamais publiés en France, mais, pour éviter toute controverse, René Descartes renonce à faire paraître son « Traité du monde et de la lumière ». Dans l’ambiance du moment mieux valait la prudence…
Elle est tout de même puissante cette parole performative… nettement supérieure aux talonnettes… en efficacité !
Dernier exemple qui date d’à peine plus de deux siècles, le fondateur de la chimie moderne, Antoine Lavoisier, est stigmatisé comme traître par le tribunal révolutionnaire et guillotiné à Paris le 8 mai 1794, en même temps que l’ensemble de ses collègues fermiers généraux. Sans doute ne s’agit-il pas seulement ici d’une sentence à l’encontre d’une approche scientifique du monde ; c’est en tant que fermier général que Lavoisier comparaît.
Cependant l’attitude des juristes à l’égard du pacte savant est toujours la même. Lavoisier ayant demandé un sursis pour pouvoir achever une expérience, s’entend répondre par Jean-Baptiste Coffinhal, le président du tribunal révolutionnaire : « La République n’a pas besoin de savants ni de chimistes ; le cours de la justice ne peut être suspendu ».
Le cours de la justice ne peut être suspendu : la parole performative a valeur d’absolu, davantage encore que 2000 ans auparavant, où Périclès empêche la mise à mort d’Anaxagore, ou encore 200 ans en amont où la peine de mort à l’encontre de Galilée est commuée en peine de prison à vie, par le pape…
Mieux vaut donc être prudent vis-à-vis de la parole performative, et d’autant plus qu’elle est instaurée comme mode de régulation sociale, comme Dieu lorsqu’il condamne Adam à une peine perpétuelle pour s’être montré trop curieux… cette peine absolue aura des conséquences gravissimes… Ou ce président du tribunal révolutionnaire qui incarne cette parole performative au moins depuis le début de la Terreur… Sait-il vraiment ce qu’il fait ? À moins que…
À moins que, dans ce dernier exemple, la célérité dont fait preuve le tribunal révolutionnaire ne s’explique par le fait que les biens des condamnés étaient confisqués au profit de l’État… et les fermiers généraux possédaient les plus grosses fortunes de France… La parole performative du tribunal révolutionnaire — ou de toute autre instance tribunitienne — est-elle seulement une parole de droit ? N’est-elle pas, au moins de temps en temps, tributaire d’influences liées au caractère des hommes qui s’accommode mal de l’absolu performatif ?
Anaxagore, Galilée n’étaient pas riches, en tout cas pas autant que Lavoisier… Serait-ce à cause de cela que les tribunaux, tout en les condamnant à mort, se sont arrangés pour les autoriser à vivre ?
Mieux vaut donc être prudent vis-à-vis de la parole performative, et d’autant plus qu’elle est instaurée comme mode de régulation sociale, comme Dieu lorsqu’il condamne Adam à une peine perpétuelle pour s’être montré trop curieux… cette peine absolue aura des conséquences gravissimes… Ou ce président du tribunal révolutionnaire qui incarne cette parole performative au moins depuis le début de la Terreur… Sait-il vraiment ce qu’il fait ? À moins que…
À moins que, dans ce dernier exemple, la célérité dont fait preuve le tribunal révolutionnaire ne s’explique par le fait que les biens des condamnés étaient confisqués au profit de l’État… et les fermiers généraux possédaient les plus grosses fortunes de France… La parole performative du tribunal révolutionnaire — ou de toute autre instance tribunitienne — est-elle seulement une parole de droit ? N’est-elle pas, au moins de temps en temps, tributaire d’influences liées au caractère des hommes qui s’accommode mal de l’absolu performatif ?
Anaxagore, Galilée n’étaient pas riches, en tout cas pas autant que Lavoisier… Serait-ce à cause de cela que les tribunaux, tout en les condamnant à mort, se sont arrangés pour les autoriser à vivre ?
2. Le Droit contre la Science
Au commencement donc, la science conteste le droit et entre en conflit avec lui. La connaissance, la science… apparaissent comme l’ensemble des écarts au droit… à son équilibre immuable… je pense, je mesure, je m‘écarte du droit… et je n’en ai pas le droit…
Certes le droit gagne, la connaissance reste fautive ou pécheresse… mais prend le droit de contester le droit. Le droit se prononce sur la science, mais en vertu de quel savoir ? La science conteste le droit mais en vertu de quel droit ?
Ni Anaxagore, ni Galilée, ni Lavoisier ne peuvent ni ne doivent passer pour des exceptions. Dès les débuts de la connaissance scientifique — débuts d’ailleurs difficiles à repérer — l’histoire abonde en arrêts et procès. Les premiers astronomes ou physiciens comparaissent devant les tribunaux des cités grecques, sous des chefs d’inculpation comparables à ceux qui ont accablé les savants modernes qui toujours, ou presque, s’en tirent mal… et parfois ne s’en tirent pas !
Je viens enfin de m’apercevoir qu’un jury de thèse est d’abord une instance de droit performatif, avant d’être une instance d’évaluation critique… Sinon le jury s’appellerait autrement, ce ne sont pas les termes qui manquent. Plus de cent fois dans ma carrière professionnelle j’ai fait partie de tels jurys, parfois même en tant que président… — même en Sorbonne… une fois ! — non sans, à chaque jury, éprouver au creux de l’estomac une boule de culpabilité nébuleuse… je viens enfin de comprendre pourquoi… il était temps !
On peut donc dire que les sciences entrent dans l’histoire par la porte des prétoires. Devant les tribunaux — du Droit et de la Science — s’accomplit une synthèse entre une histoire interne des sciences — celle qui demande le jugement de vérité particulier aux sciences… — et une histoire externe, celle qui les fait entrer ou éclore en « écoles » ou « groupes de pression ». Histoire externe qui exige que leur vérité soit socialement canonisée ! Devant le tribunal comparaissent individus ou associations ; la « vérité » fragile s’y renforce car la décision incruste cette vérité dans le temps officiel. Pas d’histoire des sciences sans enregistrement judiciaire, pas de science sans procès, pas de vérité sans jugement intérieur ou extérieur au savoir. L’histoire des sciences ne peut se passer des tribunaux …
De quel droit, tel citoyen critique-t-il Anaxagore ? De ce droit fondamental qui fonde l’existence de la ville et qu’on nomme « contrat social ». Le contrat social concerne tout le monde, sans exception, il est la volonté de tous… et non de tous moins quelques-uns — par exemple les savants — Si donc, pour observer les planètes, tu ne t’occupes pas des affaires de la ville, tu romps le contrat qui nous unit et donc la société doit t’exclure, te condamner, au moins à l’exil, au plus à la mort : en te soustrayant à la volonté générale, tu prononces ta propre condamnation…
Un procès finit toujours par statuer : les juges appliquent toujours les textes et la jurisprudence — l'ensemble des arrêts et des jugements qu'ont rendu les Cours et les Tribunaux pour la solution d'une situation juridique donnée — de sorte que leur arrêt contribue à l’évolution de la loi.
Certes le droit gagne, la connaissance reste fautive ou pécheresse… mais prend le droit de contester le droit. Le droit se prononce sur la science, mais en vertu de quel savoir ? La science conteste le droit mais en vertu de quel droit ?
Ni Anaxagore, ni Galilée, ni Lavoisier ne peuvent ni ne doivent passer pour des exceptions. Dès les débuts de la connaissance scientifique — débuts d’ailleurs difficiles à repérer — l’histoire abonde en arrêts et procès. Les premiers astronomes ou physiciens comparaissent devant les tribunaux des cités grecques, sous des chefs d’inculpation comparables à ceux qui ont accablé les savants modernes qui toujours, ou presque, s’en tirent mal… et parfois ne s’en tirent pas !
Je viens enfin de m’apercevoir qu’un jury de thèse est d’abord une instance de droit performatif, avant d’être une instance d’évaluation critique… Sinon le jury s’appellerait autrement, ce ne sont pas les termes qui manquent. Plus de cent fois dans ma carrière professionnelle j’ai fait partie de tels jurys, parfois même en tant que président… — même en Sorbonne… une fois ! — non sans, à chaque jury, éprouver au creux de l’estomac une boule de culpabilité nébuleuse… je viens enfin de comprendre pourquoi… il était temps !
On peut donc dire que les sciences entrent dans l’histoire par la porte des prétoires. Devant les tribunaux — du Droit et de la Science — s’accomplit une synthèse entre une histoire interne des sciences — celle qui demande le jugement de vérité particulier aux sciences… — et une histoire externe, celle qui les fait entrer ou éclore en « écoles » ou « groupes de pression ». Histoire externe qui exige que leur vérité soit socialement canonisée ! Devant le tribunal comparaissent individus ou associations ; la « vérité » fragile s’y renforce car la décision incruste cette vérité dans le temps officiel. Pas d’histoire des sciences sans enregistrement judiciaire, pas de science sans procès, pas de vérité sans jugement intérieur ou extérieur au savoir. L’histoire des sciences ne peut se passer des tribunaux …
De quel droit, tel citoyen critique-t-il Anaxagore ? De ce droit fondamental qui fonde l’existence de la ville et qu’on nomme « contrat social ». Le contrat social concerne tout le monde, sans exception, il est la volonté de tous… et non de tous moins quelques-uns — par exemple les savants — Si donc, pour observer les planètes, tu ne t’occupes pas des affaires de la ville, tu romps le contrat qui nous unit et donc la société doit t’exclure, te condamner, au moins à l’exil, au plus à la mort : en te soustrayant à la volonté générale, tu prononces ta propre condamnation…
Un procès finit toujours par statuer : les juges appliquent toujours les textes et la jurisprudence — l'ensemble des arrêts et des jugements qu'ont rendu les Cours et les Tribunaux pour la solution d'une situation juridique donnée — de sorte que leur arrêt contribue à l’évolution de la loi.
3. La Science contre le Droit
Condamné, Galilée fait opposition ou semble interjeter en appel ; Eppur, si move… « Et pourtant elle tourne ». Mais comme il n’existe pas de juridiction formée pour la nouvelle mécanique astronomique, les cardinaux décident et tranchent au nom du droit canon, du droit romain et d’Aristote le juriste physicien. Pour leur répondre, Galilée tente d’échapper à ces conventions en les plaçant hors de leurs lois : « le monde n’est pas de ce ressort »… qui renvoie à une autre référence, religieuse celle-là : « mon royaume n’est pas de ce monde ». Galilée, comme le Christ font appel vers une instance inexistante. L’un et l’autre sont condamnés ; mais peu importe pour ce qui concerne l’avènement d’un nouveau contrat…
Galilée évoque le monde des choses elles-mêmes : la terre et sa rotation, paisible, sans cause… Ce qu’il dit se met à exister puisque sa parole fait jurisprudence… mais il faudra du temps… L’astronome face au cardinal a découpé deux espaces, de droit et de non-droit. Le premier est l’espace de contrat d’où l’on fait appel. Le second, « naturel », échappe aux conventions du droit et du non-droit. Cet appel de l’astronome ne trouve devant lui aucun tribunal compétent, au sein de ce qu’on appelle encore le droit. Alors, le droit « naturel » s’identifie aux sciences physiques… Celles-ci prennent la place que laisse le droit traditionnel et nous allons nous référer désormais aux expertises de la connaissance : ainsi nous savons, mais nous ne pouvons rien décider…
S’agissant de la nature, la science récupère tous les droits, seule… Le droit traditionnel n’en veut pas. On peut dire que la science occupe l’espace du « droit naturel ». La terre se meut et ce mouvement ne peut, aux yeux des juristes du temps, assurer de référence fixe à aucun jugement ; la conquête de ce globe par le savoir exact, agit comme un contrat de possession. Galilée, le premier, enclôt le terrain de la nature et s’avise de dire : ceci appartient à la science. Il fonde la société scientifique en lui donnant son droit de propriété. Du coup il fonde en profondeur la société moderne, en ce qu’il crée un nouveau contrat social, propre à toutes les sociétés. La nature devient alors l’espace global vide d’hommes, d’où la société s’absente, où le savant juge et légifère.
La nature gît hors du collectif : l’état de nature reste incompréhensible au langage inventé dans et par la société. La science invente des lois sans sujet dans ce monde sans hommes : les lois de la nature diffèrent des lois du droit. Ainsi, les sciences se rendent propriétaires de l’espace de non-droit ; les sciences fournissent les experts auprès des tribunaux, et donc décident avant eux et pour eux.
La science a donc conquis l’espace du droit matériel ; celui-ci s’éteint, tandis que la science joue le rôle de notre jugement dernier. Désormais le droit et la science s’opposent comme jadis le positif et le naturel… Aboutissement du procès Galilée : la raison sans sujet, la « raison pure », objective, l’emporte sur celle qu’un sujet peut dire… La science décide sans que quiconque — vous ou moi — y ayons à faire ou à dire ! Débat biblique immémorial des prophètes et des rois… Le nouveau venu qui prétend parler d’un autre monde doit apporter un signe miraculeux montrant vraiment qu’il vient d’ailleurs. Alors, le prophète cité en justice lève la main, il cite la Terre, fait appel à elle et la fait mouvoir…
Nous n’en sommes pas encore revenus : le prophète a renversé le roi. La science a pris la place du droit et fondé ses tribunaux dont les arrêts font désormais paraître arbitraires ceux des autres instances… Que faire et comment décider dans un monde qui ne sait que savoir et qui ne fait que ce qui découle du savoir ? Dans un monde où les tribunaux jugent sans appel… Sous une forme autre, ne serions-nous pas revenus à une parole performative ?
Parole qui tue… sans doute pas des êtres de sang … mais des êtres quand même, des enfants d’une autre espèce à qui un sujet avait donné vie… Je pense à ces huit cent cinquante pages de cette thèse condamnée, il y a trente ans, devant un tribunal on ne peut plus conforme… et exécutée sans appel… Et combien d’autres créations ensevelies, ou pire : mises de côté « en attendant » qu’on les oublie, car en porte-à-faux, du moins selon un jury, vis-à-vis du droit « naturel » de la science…
Galilée évoque le monde des choses elles-mêmes : la terre et sa rotation, paisible, sans cause… Ce qu’il dit se met à exister puisque sa parole fait jurisprudence… mais il faudra du temps… L’astronome face au cardinal a découpé deux espaces, de droit et de non-droit. Le premier est l’espace de contrat d’où l’on fait appel. Le second, « naturel », échappe aux conventions du droit et du non-droit. Cet appel de l’astronome ne trouve devant lui aucun tribunal compétent, au sein de ce qu’on appelle encore le droit. Alors, le droit « naturel » s’identifie aux sciences physiques… Celles-ci prennent la place que laisse le droit traditionnel et nous allons nous référer désormais aux expertises de la connaissance : ainsi nous savons, mais nous ne pouvons rien décider…
S’agissant de la nature, la science récupère tous les droits, seule… Le droit traditionnel n’en veut pas. On peut dire que la science occupe l’espace du « droit naturel ». La terre se meut et ce mouvement ne peut, aux yeux des juristes du temps, assurer de référence fixe à aucun jugement ; la conquête de ce globe par le savoir exact, agit comme un contrat de possession. Galilée, le premier, enclôt le terrain de la nature et s’avise de dire : ceci appartient à la science. Il fonde la société scientifique en lui donnant son droit de propriété. Du coup il fonde en profondeur la société moderne, en ce qu’il crée un nouveau contrat social, propre à toutes les sociétés. La nature devient alors l’espace global vide d’hommes, d’où la société s’absente, où le savant juge et légifère.
La nature gît hors du collectif : l’état de nature reste incompréhensible au langage inventé dans et par la société. La science invente des lois sans sujet dans ce monde sans hommes : les lois de la nature diffèrent des lois du droit. Ainsi, les sciences se rendent propriétaires de l’espace de non-droit ; les sciences fournissent les experts auprès des tribunaux, et donc décident avant eux et pour eux.
La science a donc conquis l’espace du droit matériel ; celui-ci s’éteint, tandis que la science joue le rôle de notre jugement dernier. Désormais le droit et la science s’opposent comme jadis le positif et le naturel… Aboutissement du procès Galilée : la raison sans sujet, la « raison pure », objective, l’emporte sur celle qu’un sujet peut dire… La science décide sans que quiconque — vous ou moi — y ayons à faire ou à dire ! Débat biblique immémorial des prophètes et des rois… Le nouveau venu qui prétend parler d’un autre monde doit apporter un signe miraculeux montrant vraiment qu’il vient d’ailleurs. Alors, le prophète cité en justice lève la main, il cite la Terre, fait appel à elle et la fait mouvoir…
Nous n’en sommes pas encore revenus : le prophète a renversé le roi. La science a pris la place du droit et fondé ses tribunaux dont les arrêts font désormais paraître arbitraires ceux des autres instances… Que faire et comment décider dans un monde qui ne sait que savoir et qui ne fait que ce qui découle du savoir ? Dans un monde où les tribunaux jugent sans appel… Sous une forme autre, ne serions-nous pas revenus à une parole performative ?
Parole qui tue… sans doute pas des êtres de sang … mais des êtres quand même, des enfants d’une autre espèce à qui un sujet avait donné vie… Je pense à ces huit cent cinquante pages de cette thèse condamnée, il y a trente ans, devant un tribunal on ne peut plus conforme… et exécutée sans appel… Et combien d’autres créations ensevelies, ou pire : mises de côté « en attendant » qu’on les oublie, car en porte-à-faux, du moins selon un jury, vis-à-vis du droit « naturel » de la science…
Je l’écrivais plus haut : j’ai beaucoup participé, lors de ma vie professionnelle, souvent comme avocat de la défense, plus rarement comme avocat de l’accusation — encore que…— et parfois même comme président du jury du tribunal de la science… Nos procès concernaient le domaine du symbolique me direz-vous… certes… mais du symbolique au réel il n’y a que l’épaisseur d’un signifiant… Pas de sang versé disais-je… Symboliques les peines infligées à travers les rapports, les mentions trop « légères »… Une sanction sévère équivalait quand même à couper les rémiges primaires d’un jeune oiseau prêt à s’envoler… À l’inverse des rites d’initiation des sociétés traditionnelles — rites auxquels j’ai souvent comparé les examens de notre système scolaire — qui eux (les rites) sont institutionnellement situés et individuellement vécus dans un registre imaginaire - symbolique… On ne meurt que pour renaître… Nos épreuves pseudo - rituelles équivalent, dans certains cas, à « enterrer » sans possibilité de survie…
Et de cela, personne ne souhaite vraiment prendre conscience…
Et de cela, personne ne souhaite vraiment prendre conscience…
Mots-clés : performatif, science, droit, justice, vérité…
Par Claudio
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| Claudio - UNE QUÊTE DE SENS
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5 commentaires
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par claudio, le Dimanche 15 Novembre 2009, 18:29
Marie-Jean Sauret, garçon très intelligent que j'apprécie beaucoup, peut sans doute nous dire comment il appréhende cette question de l'existence des choses par la seule vertu du langage… Il peut nous dire comment il entend les termes de Lacan : "L’inconscient est structuré comme un langage…» Structure ainsi a priori ou pendant et après la cure ??Répondre à ce commentaire
En ce qui me concerne, je me réfère plutôt àdes auteurs comme Cyrulnik (par ex. : «Le murmure des fantômes») moins «intellectualiste» et "structuraliste" pour me faire une idée sur la «nature» des choses et leurs interactions…
Dans ma prochaine prestation, j’essaie de montrer que, puisque désormais « la terre tremble», nous sommes bien obligés de "refouler" le performatif pur et dur… sous peine de disparaître… Le saurons-nous? Rien n'est moins sûr. Un espoir toutefois : avec quelques paroles et un peu de glaise, on crée la vie… Il nous faut les paroles… mais aussi — et surtout…— il ne faut pas oublier la glaise…
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Merci Monsieur Sauret; comme tout cela est précieux; je vais lire et relire vos éclats de pensée.
Commentaires
1 - Sortir du performatifpar Mo, le Dimanche 8 Novembre 2009, 08:12 Répondre à ce commentaire
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