Nous avons conscience d’être vivants… miraculeusement ! Consciemment ou non, les éphémères — du grec éphêmeros (qui ne dure qu’un jour) — nous font peur… C’est en partie pour cela que nous, pauvres humains, sommes en quête de repères qui nous permettent de comprendre le monde, de nous rassurer vis-à-vis des phénomènes naturels, surtout s’ils s’avèrent inquiétants ou menaçants pour nos existences humaines… Donc comprendre, expliquer… pour essayer de nous rassurer, certes… mais aussi tenter d’échapper à notre destin, lutter contre les agressions ou l’inconfort que nous impose la nature, avoir pour projet d’établir ou de rétablir des équilibres qui autorisent la vie à naître et à se développer dans les meilleures conditions possibles.

Car, s’agissant de nos existences sur notre planète, et, plus largement, pour le bon fonctionnement de l’univers… tout est question d’équilibres, d’équilibres en mouvement, d’équilibres dynamiques. À mesure qu’avancent les sciences, progresse et s’affine la notion d’équilibre, par l’intégration dans un concept de plus en plus large de plus en plus de déséquilibres… Imbécile, voire nulle — surtout dans l’éducation — la recherche d’invariances absolues, d’invariances qui ne seraient pas la résultante d’équilibres entre déséquilibres… 

Pardon… ceci semble relever d’une épistémologie de salon… et serait davantage à sa place dans une  conclusion. Je dévoile d’entrée une vision du monde vers laquelle j’aurais dû conduire le lecteur pas à pas… J’aurais sans doute procédé ainsi si ma vision du monde était pour moi parfaitement assurée et cohérente… ce qui est loin d’être le cas. C’est donc pour moi que je tente d’éclairer, ou même de construire, une cohérence du monde… Pour moi et, éventuellement, pour ceux qui voudront bien me lire… Je sais que cette même réflexion, présentée dans un autre contexte, a été qualifiée d’« imbuvable »… ça ne me fâche pas dans la mesure où je n’ai jamais demandé à quiconque de « boire » mes paroles ou mes pensées… mais de tenter de réfléchir avec moi, de réagir à ce que j’écris…

Il se trouve en effet que les interprétations du monde et des phénomènes qui nous environnent ont beaucoup évolué au cours de l’histoire de l’humanité… et cette évolution ne s’arrêtera, fort heureusement, jamais. D’ailleurs de nouveaux changements dans la nature et les fondements mêmes des savoirs se profilent en ce début de 21ème siècle… Ce sont donc sur ces changements dans notre vision ou compréhension du monde que nous souhaitons attirer l’attention… seulement attirer l’attention…

Une analyse approfondie de cette question, qu’on dira « d’épistémologie lourde », demanderait un travail considérable, à supposer qu’elle soit à ma portée… ce qui n’est pas le cas. Je me contenterai donc de rappeler quelques évidences, déjà commentées par le philosophe originaire d’Aginnum, ville principale des Nitiobriges,: Michel Serres. Michel Serres, que j’ai entendu le 5 mars 2009 lors d’une conférence à Toulouse et dont j’ai appris qu’étant écolier, il fut reconnu coupable d’être gaucher, et, comme tel, condamné à vie, par un légaliste d’instit, à la recherche d’une vérité inaccessible en écrivant avec la main droite. Application d’une vérité « de droit » : à l ‘école on écrit avec la main droite, tout comme, sur la route, on roule sur le côté droit de la chaussée… par convention réglementaire. Au fond peut-être devrions-nous nous réjouir de la rigidité de ce vieil « instituteur de loi »… Il a peut-être été le déclencheur — à quoi ça tient le talent ?…— du processus aboutissant à une analyse pertinente et imagée à laquelle se livre notre Michel — notamment dans «Le contrat naturel* » — approche où se dessinent  en filigrane ces bizarreries de nos parcours initiatiques par lesquels nous nous approprions les savoirs sur le monde, sur les êtres et sur leurs interrelations… et aboutissons à une meilleure connaissance de nous-mêmes… Parcours parfois chaotiques à travers lesquels se construisent ces êtres étonnamment indéterminés, que nous appelons « humains ».

Donc seulement des repères sur quelques-uns de ces paradoxes qui fondent la relativité de ce que nous sommes et de nos savoirs… Savoirs considérés comme utiles puisque le système social investit une part de ses deniers pour leur donner forme et  les transmettre… Savoirs sans doute dignes d’intérêt,  puisque certains d’entre-nous leur courent après, sans pour autant les rattraper, tant ils sont parfois lointains et étranges aux petits porteurs de cartables neufs…

Ainsi, à l’âge de cinq ans, je ne parlais correctement que le gascon — improprement appelé « patois »— en arrivant à l’école. J’ai gardé le souvenir des regards condescendants dont me gratifia la maîtresse, souvenirs aussi de l’élève malheureux que j’ai été durant mes premières années d’école. Plus de trente années plus tard, la maîtresse en question me confirma qu’elle m’avait pris pour un demeuré, opinion d’ailleurs dont elle ne s’est jamais totalement dessaisie : « Tu as continué des études… c’est bien, mais tu sais ta sœur était bien plus douée que toi… » Pour « Madame » il y avait, par nature, les doués et les non-doués… Le jury de la thèse d’État que je soutins quelque temps plus tard confirma, à travers des critiques sans appel, que je faisais bien partie du deuxième lot.  Du coup, je n’ai plus jamais ouvert cette foutue thèse de huit cent cinquante pages…  

On peut donc se demander quelles relations aux savoirs et au monde construire dans ces conditions de rapports souvent « stressants », d’un jeune enfant avec l’école et, plus généralement son contexte de vie? Heureusement Boris Cyrulnik  nous explique qu’à partir des déconvenues, voire des traumatismes de l’enfance, nous sommes à même de construire une chimère qui «fait de notre  existence une œuvre d’art, une représentation, un théâtre de nos souvenirs, de nos émotions, des images et des mots qui nous constituent. […] Si nous n’avions pas d’écorchures, la routine de nos existences ne mettrait rien dans nos mémoires.. Nous écririons des biographies de pages blanches et ce réel sans rhétorique engourdirait nos existences. »
 
C’est la fameuse « résilience » que « Monsieur » — le mari de « Madame » — m’autorisa à développer chez moi, à partir du CM1… Cette résilience est-elle « active » et même nécessaire dans toute construction de soi ? Si je me réfère à mon cas personnel, je pense que oui… Nous devenons ce que nous sommes en surmontant les épreuves d’un véritable parcours initiatique… En les surmontant avec plus ou moins de bonheur, en les contournant parfois, ou en réalisant autre chose que ce qui nous aurait « comblé »… C’est ainsi que des pans entiers de ce que nous sommes, sont vécus comme incertains, à jamais inachevés … sauf miracle qui peut-être parfois se réalise…

Mais ceci est une autre histoire… Il est très complexe ce parcours initiatique qu’on appelle « éducation »… En ce qui me concerne je tiens seulement à affirmer ici, que j’eus beaucoup, beaucoup de chance…  même si certaines des épreuves du parcours furent  parfois arrosées de larmes, je suis toujours parvenu à retrouver un certain équilibre et, de temps à autre, à vivre quelque bonheur en plénitude… Dans ce parcours, l’acquisition de ce qu’on appelle les « savoirs » — sur lesquels (presque) tout le monde se focalise — a certes sa place… mais j’ai l’intime conviction que ces savoirs ne sont pas l’« essence » de l’éducation… Mieux vaudrait d’ailleurs parler de connaissances au sens de co-naissances… Dans le domaine de l ‘éducation, comme dans d’autres, « l’essentiel est invisible pour les yeux… »
 
Comme il pensait juste le « Petit Prince »…



  * Michel Serres, Le Contrat Naturel, Champs, Flammarion. 
Notre exposé emprunte largement à cet ouvrage…  Cette présentation ne peut, en aucun cas, nous dispenser de la lecture de l’ouvrage en question, car il est  de ces livres qui, j’en suis sûr, nous rendent intelligents… Une preuve : j’ai été capable, après lecture du « Contrat Naturel » d’écrire ce texte… J’en étais incapable avant ; donc…












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