22 nov. 2008 - CLAUDIO : "Les mots de Linda Lê"
Tragédie à deux voix
« Je me sens comme une métèque écrivant en français. Je dis métèque avec beaucoup d'orgueil. Je suis une étrangère au monde, au réel, à la vie, au pays dans lequel je vis, à mon propre pays. » Linda Lê (lors d’une interview).
C’est la saison des prix littéraires. Comme chaque année je suis étonné de ne pas trouver parmi les lauréats un écrivain discret, que je considère moi, pauvre lecteur, comme l’un des plus « grands » auteurs contemporains s’exprimant en français…
Linda Lê me fascine, et par son style et par les thèmes qu’elle aborde, avec une « vérité » et une « profondeur » que je n’ai rencontrées nulle part ailleurs… Elle qui se dit étrangère au monde » recrée le monde avec les mots… ou l’inverse…
Je suis affligé de nous voir, pour beaucoup d’entre nous, passer à côté d’un auteur rare. Comme je ne ferai jamais partie d’un jury littéraire, je me suis autorisé à emprunter les mots du prologue d’un ouvrage de Linda Lê, Kriss, et de les présenter sous forme de poème… tant la distance entre le récit romanesque et l’expression poétique, chez cet auteur, m’a parue frêle… C’est un hommage modeste que j’essaie de rendre à Linda Lê…
En réponse à une lectrice que j’ai sentie quelque peu méprisante, je dis que la poésie peut aussi exprimer — voire dénoncer — la souffrance et l’absurdité de l’espèce humaine… si espèce il y a…
Tragédie à deux voix
Duterrain Dujournal
Treize millions de tonnes de bombes…
Contre des petits salauds en guenilles
Qu’ils disaient les généraux…
C’est rien qu’un bronzage dans les rizières,
Nos B22 contre des soldats de plomb.
On est sauvé ! V’là les paras !
Ils sautent en l’air, prêts au combat
Au corps à corps avec l’ennemi…
Seulement notre chance elle est partie !
Maintenant les pilotes doivent savoir
Comment éviter les déboires :
Y’a qu’à poser les hélicos
Le plus loin possible des cocos !
Opération Niagara ; cascade de bombes
Sur la fleur de lotus… la victoire est à nous !
Fleur de lotus… mon cul ! Plutôt un Drosera
En plein merdier. Et nous… largués là dedans
Comme des mouches : Engluées, Gobées, Broyées…
Que sont les paras devenus ?
Ils sont sur terre descendus…
Dans le cloaque des rizières
Ils ont perdu leur mine altière
Car ça pétait de tous côtés
On voyait pas d’où ça venait
Beaucoup ont rencontré la mort
Ou perdu partie de leur corps…
J’ai ma prothèse… C’est quelque chose tout de même…
Moi avec mon appareil, je ne suis plus le sourdingue…
C’est quelque chose… Si on n’y regarde pas de trop près
On croirait que nous sommes rentrés tels que nous étions partis !
V‘la de beaux gars qu’ont fait la guerre,
Pour défendre nos libertés
Et enseigner l’égalité
Gloire à tous nos combattants,
Gloire aux morts, gloire aux vivants
Aux morts surtout qui ne viendront pas
Nous dire les horreurs de là-bas
Mais ils étaient partout… de quoi devenir dingue !
Abrutis par l’alcool, la marijuana pour ne pas avoir les foies,
Les copains se sont fait massacrer pendant leur sommeil,
À peine débarqués certains sont morts sans avoir vu un seul ennemi !
Fallait continuer la guerre
De tout’ façons fallait la faire
Primo sauver not’ réputation
Deuxio niquer les aut’ nations
Tertio faire qu’un peuple soit libre
Quitte à l’empêcher de vivre.
Ainsi disaient nos généraux
Et nous, nous les prenions au mot !
Personne ne sait que la nuit mon oreille hurle.
Faites la taire cette femme qui crie parce qu’on lui a amputé les deux bras
Elle sanglote parce qu’on lui a annoncé qu’avec ses deux seins calcinés
Elle ne pourra pas allaiter son bébé… Faites la taire !
Ce n’est pas moi qui l’ai arrosée de napalm… Ce n’est pas moi !
Maintenir la tête d’ l’ennemi
Dans la boue un’ minute et demie,
Tailler la peau du dos, tête au sol
Amarrée disloquer les épaules
Fixer aux couilles des fils d’argent
Avec la manivelle envoyer le courant…
Les initier ainsi à la démocratie,
Car chez eux qu’étaient leurs ennemis
Elle crie la nuit quand je pose la tête sur l’oreiller ;
Elle hurle qu’elle ne peut plus fermer les yeux, elle n’a plus de paupières
Je ne voyais pas l’ennemi, mais je la vois elle…
Je vois ses yeux sans paupières qui me fixent…
Qui aurait cru que ce vieux peuple avait encore tant de sang en lui ?
Troupeau d’éléphants arrosés au napalm
Barrissements dans la forêt en flammes
Course folle pour s’en aller crever
Près du fleuve où ils allaient se baigner
Depuis toujours… Même les éléphants
Paieront la liberté de leur sang.
C’est toujours ça que les salauds
En guenilles n’auront pas disaient les généraux.
My Lai, 68. Cinq cents villageois sans armes massacrés,
Femmes violées et égorgées, bébés exécutés à bout portant…
Ne me questionnez pas. J’entends mal, je suis sourdingue…
Je ne sais rien de My Lai. Ni du Lieutenant Calley qui commandait…
Qui a dit que nous sommes tous des Calley ?
Il fallait tenir nos promesses :
À une nation en détresse
Nous devions rendre la liberté,
Pauvre peuple que nous allions délivrer
D’un gouvernement de trouillards pourris
Jusqu’au trognon et de terroristes maudits.
Si ceux de My Lai n’étaient pas terroristes
Ils le seraient devenus ; cela nous attriste.
J ‘étais juste un bon soldat discipliné.
J’allumais les torches et je mettais le feu aux hameaux.
Partout où je passais, je laissais derrière moi une odeur de viande grillée.
Mais eux c’était pire. Ils nous piégeaient comme des lapins.
Tous ces braves gars en uniforme tout neuf qui sautaient sur des mines !
Camarades je vous vengerai !
La vermine je l’exterminerai !
Vive le sous-lieutenant Calley !
Cent neuf civils, dont des bébés,
Tués de ses mains.
Il a été jugé.
Trois ans de prison.
Je ne sais rien.
Je ne me souviens de rien.
Je n’étais pas à May Lai.
Je n’étais pas au Viêt-nam.
Je n’ai jamais été au Viêt-nam !
Claudio
d’après Linda Lê
Kriss (Prologue)
Par Claudio
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