2 novembre 2009 - Jacques MAZÉRAT : "De la laïcité"
Pour lancer une controverse...
Laïcité, mot si facile, si courant, que nous rencontrons tant et tant de fois, que nous avons dans la poche, comme les promeneurs y ont une lampe pour s'assurer de leur chemin quand faiblit la lumière, ou pour faire sortir quelque détail qu'enveloppe une ombre épaisse, ou bien encore pour guider quelque autre promeneur moins expérimenté. Oui nous avons tous notre laïcité.
Cependant comme chaque lampe a ses caractéristiques propres, sa température de couleur, sa puissance, son faisceau, son pinceau lumineux, chacune de nos laïcités a son tempérament. Elles se ressemblent toutes, puisqu'elles sont toutes les représentations mentales, verbalisées ou non, d'une même idée, d'un même idéal. Elles ont un air de famille, et c'est bien normal puisque nous sommes tous frères, mais aucune n'est identique.
Elles ont pour beaucoup influencé la mienne, la tienne, les vôtres, les nôtres, et nous avons contribué à les modeler, tant et si bien que nous sommes en devoir de les prendre en compte. Et pourquoi ne prêterions-nous pas attention à ceux qui la combattent, ou seulement la méprisent. Car ils ont leur laïcité, même s'ils la rejettent, ou la maltraitent, lui ajoutant quelque qualificatif, positive par exemple, pour en réduire la portée.
Quel foisonnement, quelle abondance de laïcités ! il faut essayer de cerner, de rassembler tous ces concepts, il faut trier également, car l'ivraie se mélange souvent au bon grain. Il nous faut faire la gerbe de tous les épis, sans en laisser un au sol s’il se peut. Il nous faut « tracer » la laïcité.
Voyons comment Jean Lacouture définit la position de François Mitterrand au regard de la chose religieuse, dans le tome 2 de la biographie qu'il lui a consacrée. "Est religieux ", écrit Renan que [Mitterrand] lit souvent, " celui qui voit dans la nature quelque chose au-delà de la réalité, et pour lui-même quelque chose au-delà de la mort ". François Mitterrand est d'évidence un être religieux. Qu'il se dise agnostique signifie seulement qu'il n'a pas de réponse... L'ordre politique auquel il se voue lui paraît exclusif de toute référence religieuse. Peu lui importe le sentiment religieux qui habite tel ou tel. Ce qu'il rejette, c'est l'intrusion du religieux dans l'ordre politique. Il aura en exécration toute coloration religieuse de la vie politique. Mais ce laïcisme pointilleux va de pair avec une fascination pour tout ce que la mort comporte d'appareil sacré.
Il ne s'agit point du panégyrique de l'attitude du président de la république mort le 8 janvier 1996, pas plus que d'un travail sur la qualité de biographe de Lacouture. Il s'agit seulement d'une définition élaborée à l'endroit d'un personnage politique, une définition de la laïcité comme principe et mode d'action politique. Qu'elle fut énoncée à propos de Mitterrand n'apporte ni n'enlève rien. Qu'elle s'applique bien ou mal au président défunt, ne lui ôte rien de sa qualité de définition, c'est cela et seulement cela que nous vous proposons de retenir.
Jean-Michel Ducomte dans un article écrit pour la revue Humanisme, détermine un contour de la laïcité, lorsqu'il s'élève contre cette bizarrerie de la constitution de 1958, notamment en son article 55, qui, donnant aux traités et accords régulièrement ratifiés une autorité supérieure à celles des lois, laisse entamer le principe de laïcité. Et de fait il remarque fort judicieusement que la construction européenne risque d'être le cheval de Troie d'un lobbying religieux qui dit à tous les Etats de l'Union Européenne son souhait de voir reconnaître le rôle "des Eglises et des autres communautés religieuses dans l'identité et les cultures des Etats membres ainsi que dans l'héritage culturel commun des peuples européens ".
Ainsi se définit par deux approches différentes la laïcité, concept politique, principe posé dans la constitution française de 1958, en son article 1 :
"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales."
Mais la laïcité c'est également cette forme de lutte contre l'église catholique que mena Emile Combes, qu'on appelait l'anticléricalisme. La violence inhérente à toute lutte, les affrontements auxquels elle donne lieu sont générateurs d'excès, d'outrances. Et, en bien des cas, on put voir des anticléricaux sectaires, à un point tel, qu'aujourd'hui, ce concept a perdu son sens initial. Peu de personnes osent s'en réclamer.
Sans doute que le poids de l'église, son sens du pouvoir temporel, lié à la longueur du temps pendant lequel elle pesa sur les hommes, avec un sens de l'amour si ténu, qu'en bien des époques, il aurait fallu un microscope pour le trouver, sans doute donc que ceci provoqua cela. Luttant contre l'église, appareil politique de domination, on en vint à s'attaquer à tout ce qui la rappelait, que ce fut bon ou mauvais. L'esprit critique, le droit d'inventaire, le devoir de réflexion n'avaient plus cours.
Cette laïcité-là est différente du concept politique que nous avons cerné ci-dessus, en ce sens que celle-ci est réactionnelle, un peu brute de décoffrage, alors que celle-là est plus élaborée, plus accomplie. Dans l'ordre de la civilisation, elle vient après, elle représente un progrès sur sa devancière. Pour autant il serait erroné de nier le rôle irremplaçable que cette première a joué dans l’émancipation de la pensée humaine. Aujourd’hui, qu'il faille continuer à tenir les églises en respect est indéniable, certaines de leurs composantes ont des visées bien peu spirituelles.
La laïcité est cependant plus que cela. Mais de grâce ne faisons pas d'amalgame réducteur, l'Église catholique, celle qui a le plus marqué l'histoire de notre pays, n'est pas dans la réalité aussi monolithique qu'on pourrait le croire à écouter les discours de ses dirigeants. Et ne confondons pas les oeuvres d'hommes et de femmes de bonne volonté avec les méfaits d'un appareil de pouvoir. Que serait la musique si on l'amputait de la musique sacrée, de celle qui eut le sentiment religieux pour inspiration, que serait la sculpture, la peinture, l'architecture ? Là où s'exprime le génie de l'homme, là se doit trouver notre attention et notre respect, car ce qui fait la culture des hommes appartient à tous les hommes, venus, présents et à venir.
Il n'est pas question de dire, ou de donner à penser, que la lutte pour l'instauration de la laïcité est archaïque. Il est seulement indispensable de rappeler que pour des êtres libres, comme l'écrit Milner dans un de ses livres intitulé la trahison des clercs : "Il n'est rien de si frivole ou de si indigne qu'on ne doive y appliquer sa pensée. "
Dans ce cheminement, nous venons de rencontrer la laïcité principe de gestion politique, puis la laïcité objet d'engagement et de luttes pour la liberté de pensée, qui a vu, au fil du temps, son caractère d'idéal mobilisateur s'émousser.
Poursuivons notre recherche de références, en essayant de trouver un autre angle de vue. Et pour ce faire nous emprunterons une parabole écrite par Michel Serres en introduction de son ouvrage le Tiers-instruit. Qu'il veuille bien nous excuser d'avoir dû la condenser.
Cependant comme chaque lampe a ses caractéristiques propres, sa température de couleur, sa puissance, son faisceau, son pinceau lumineux, chacune de nos laïcités a son tempérament. Elles se ressemblent toutes, puisqu'elles sont toutes les représentations mentales, verbalisées ou non, d'une même idée, d'un même idéal. Elles ont un air de famille, et c'est bien normal puisque nous sommes tous frères, mais aucune n'est identique.
Elles ont pour beaucoup influencé la mienne, la tienne, les vôtres, les nôtres, et nous avons contribué à les modeler, tant et si bien que nous sommes en devoir de les prendre en compte. Et pourquoi ne prêterions-nous pas attention à ceux qui la combattent, ou seulement la méprisent. Car ils ont leur laïcité, même s'ils la rejettent, ou la maltraitent, lui ajoutant quelque qualificatif, positive par exemple, pour en réduire la portée.
Quel foisonnement, quelle abondance de laïcités ! il faut essayer de cerner, de rassembler tous ces concepts, il faut trier également, car l'ivraie se mélange souvent au bon grain. Il nous faut faire la gerbe de tous les épis, sans en laisser un au sol s’il se peut. Il nous faut « tracer » la laïcité.
Voyons comment Jean Lacouture définit la position de François Mitterrand au regard de la chose religieuse, dans le tome 2 de la biographie qu'il lui a consacrée. "Est religieux ", écrit Renan que [Mitterrand] lit souvent, " celui qui voit dans la nature quelque chose au-delà de la réalité, et pour lui-même quelque chose au-delà de la mort ". François Mitterrand est d'évidence un être religieux. Qu'il se dise agnostique signifie seulement qu'il n'a pas de réponse... L'ordre politique auquel il se voue lui paraît exclusif de toute référence religieuse. Peu lui importe le sentiment religieux qui habite tel ou tel. Ce qu'il rejette, c'est l'intrusion du religieux dans l'ordre politique. Il aura en exécration toute coloration religieuse de la vie politique. Mais ce laïcisme pointilleux va de pair avec une fascination pour tout ce que la mort comporte d'appareil sacré.
Il ne s'agit point du panégyrique de l'attitude du président de la république mort le 8 janvier 1996, pas plus que d'un travail sur la qualité de biographe de Lacouture. Il s'agit seulement d'une définition élaborée à l'endroit d'un personnage politique, une définition de la laïcité comme principe et mode d'action politique. Qu'elle fut énoncée à propos de Mitterrand n'apporte ni n'enlève rien. Qu'elle s'applique bien ou mal au président défunt, ne lui ôte rien de sa qualité de définition, c'est cela et seulement cela que nous vous proposons de retenir.
Jean-Michel Ducomte dans un article écrit pour la revue Humanisme, détermine un contour de la laïcité, lorsqu'il s'élève contre cette bizarrerie de la constitution de 1958, notamment en son article 55, qui, donnant aux traités et accords régulièrement ratifiés une autorité supérieure à celles des lois, laisse entamer le principe de laïcité. Et de fait il remarque fort judicieusement que la construction européenne risque d'être le cheval de Troie d'un lobbying religieux qui dit à tous les Etats de l'Union Européenne son souhait de voir reconnaître le rôle "des Eglises et des autres communautés religieuses dans l'identité et les cultures des Etats membres ainsi que dans l'héritage culturel commun des peuples européens ".
Ainsi se définit par deux approches différentes la laïcité, concept politique, principe posé dans la constitution française de 1958, en son article 1 :
"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales."
Mais la laïcité c'est également cette forme de lutte contre l'église catholique que mena Emile Combes, qu'on appelait l'anticléricalisme. La violence inhérente à toute lutte, les affrontements auxquels elle donne lieu sont générateurs d'excès, d'outrances. Et, en bien des cas, on put voir des anticléricaux sectaires, à un point tel, qu'aujourd'hui, ce concept a perdu son sens initial. Peu de personnes osent s'en réclamer.
Sans doute que le poids de l'église, son sens du pouvoir temporel, lié à la longueur du temps pendant lequel elle pesa sur les hommes, avec un sens de l'amour si ténu, qu'en bien des époques, il aurait fallu un microscope pour le trouver, sans doute donc que ceci provoqua cela. Luttant contre l'église, appareil politique de domination, on en vint à s'attaquer à tout ce qui la rappelait, que ce fut bon ou mauvais. L'esprit critique, le droit d'inventaire, le devoir de réflexion n'avaient plus cours.
Cette laïcité-là est différente du concept politique que nous avons cerné ci-dessus, en ce sens que celle-ci est réactionnelle, un peu brute de décoffrage, alors que celle-là est plus élaborée, plus accomplie. Dans l'ordre de la civilisation, elle vient après, elle représente un progrès sur sa devancière. Pour autant il serait erroné de nier le rôle irremplaçable que cette première a joué dans l’émancipation de la pensée humaine. Aujourd’hui, qu'il faille continuer à tenir les églises en respect est indéniable, certaines de leurs composantes ont des visées bien peu spirituelles.
La laïcité est cependant plus que cela. Mais de grâce ne faisons pas d'amalgame réducteur, l'Église catholique, celle qui a le plus marqué l'histoire de notre pays, n'est pas dans la réalité aussi monolithique qu'on pourrait le croire à écouter les discours de ses dirigeants. Et ne confondons pas les oeuvres d'hommes et de femmes de bonne volonté avec les méfaits d'un appareil de pouvoir. Que serait la musique si on l'amputait de la musique sacrée, de celle qui eut le sentiment religieux pour inspiration, que serait la sculpture, la peinture, l'architecture ? Là où s'exprime le génie de l'homme, là se doit trouver notre attention et notre respect, car ce qui fait la culture des hommes appartient à tous les hommes, venus, présents et à venir.
Il n'est pas question de dire, ou de donner à penser, que la lutte pour l'instauration de la laïcité est archaïque. Il est seulement indispensable de rappeler que pour des êtres libres, comme l'écrit Milner dans un de ses livres intitulé la trahison des clercs : "Il n'est rien de si frivole ou de si indigne qu'on ne doive y appliquer sa pensée. "
Dans ce cheminement, nous venons de rencontrer la laïcité principe de gestion politique, puis la laïcité objet d'engagement et de luttes pour la liberté de pensée, qui a vu, au fil du temps, son caractère d'idéal mobilisateur s'émousser.
Poursuivons notre recherche de références, en essayant de trouver un autre angle de vue. Et pour ce faire nous emprunterons une parabole écrite par Michel Serres en introduction de son ouvrage le Tiers-instruit. Qu'il veuille bien nous excuser d'avoir dû la condenser.
De retour d'un grand voyage sur ses terres lunaires Arlequin se retrouve sur une scène pour une conférence. Pressé de questions sur les choses extraordinaires qu'il a vues en traversant de tels lieux, il répond que tout est identique à ce qu'on peut voir sur ce globe-ci. Que les écarts ne sont que question de degré, de grandeur et de beauté. Les auditeurs incrédules, tant ils attendaient autre chose, insistent. Arlequin persiste "Rien de nouveau sous le soleil ni dans la lune. La parole du Roi Salomon précède toujours celle du potentat satellite. (...) Royal ou impérial qui détient le pouvoir ne rencontre, en effet, dans l'espace, qu'obéissance à sa puissance, donc sa loi.
Un bel et mauvais esprit désignant le manteau d'Arlequin s'écrie :
- Toi qui affirmes que tout est partout comme ici, voudrais-tu nous faire croire aussi que ta cape est en toute pièce la même, par exemple devant comme au fondement. ?
Et de fait l'habit d'Arlequin montre une sorte de mappemonde, la carte de ses voyages, comme une valise constellée de marques.
Ainsi la cape faite de morceaux, en haillons ou en lambeaux, de toutes tailles, mille formes et couleurs variées, sans souci de la transition ou du voisinage dément le propos tenu.
Le bel esprit pousse son avantage et persifle :
- Te vêts-tu du routier de tes voyages ?
Tout le monde rit. Arlequin est pris et déconfit.
Il sent le ridicule de la situation. La seule porte de sortie est d'ôter cet habit. Mais sous l'habit de couleur, de lumière, de misère, de morceaux usés et pièces neuves, il en porte un autre tout aussi chamarré. Puis un troisième de même nature et de même effet, et un autre encore qui ne le cède en rien aux premiers. Artichaut ou oignon, Arlequin n'en finit pas de s'effeuiller. Le public ne cesse de rire.
Tout à coup le silence. Le nu que chaque vêtement semblait faire reculer, s'offre aux regards. Stupeur, Arlequin est tatoué. Il exhibe une peau bariolée Tout le corps ressemble à une empreinte digitale. Comme un tableau sur une tenture, le tatouage, strié, nue, chamarrée, tigré, damassé, moiré, dessine maintes pièces. Même la peau dément l'unité prétendue par son dire, puisqu'elle aussi est un manteau d'Arlequin.
Le voici dévoilé, livré sans défense à l'intuition. Il est l'ange et la bête, le vainqueur vaniteux, modeste ou vengeur et l'humble ou répugnante victime, l'inerte et le vivant, le misérable et richissime, le plat sot et le fou vif, le génie et l'imbécile, le maître et l'esclave, l'empereur et le paillasse. Monstre certes, mais normal tellement il est humain. Des charmes d'enfance mêlés à des rides propres au vieillard font qu'on se demande son âge. Mais surtout tout le monde découvrit son métissage : mulâtre, câpre, eurasien, hybride en général, sang-mêlé, marron, coupé.
Et sous sa peau ? Arlequin découvre pour finir sa chair. Mélangés, la chair et le sang mêlé d'Arlequin ressemblent encore à s'y méprendre à son manteau.
Fatigué, usé, irrité de la tournure prise par cette comédie le public à déjà bien quitté la salle. Quand déjà du monde fut sorti, quelqu'un jeta soudain un appel, de sorte que tous ceux qui étaient là se retournèrent, vers la scène inondée par la lueur des feux de la rampe :
- Pierrot, Pierrot, s'écria-t-il. Pierrot lunaire !
A la place d'Arlequin se dressait une masse éblouissante, incandescente, plus claire que pâle, plus transparente que blafarde (...) candide, pure virginale, toute blanche.
Lorsque le rideau tomba, sortant, les sots, ceux qui avaient tant ri, se demandaient : :
- Comment les milles couleurs du bariolage peuvent-elles se résoudre dans leur somme blanche ?
De même que le corps assimile et retient toutes les différences vécues pendant les voyages et revient à la maison métissé de nouveau gestes et d'autres usages, fondus dans ses attitudes et fonctions, au point qu'il croit que rien, pour lui ne changea, de même le miracle laïque de la tolérance, de la neutralité bienveillante, accueille dans la paix, tout autant d'apprentissages pour en faire jaillir la liberté d'invention, donc la pensée.
Si j'ai bien retracé en quelques lignes, cette parabole que Michel Serres a fait naître en six pages, vous conviendrez avec moi que la laïcité dépasse le principe politique qui a même nom, même si elle ne peut s'épanouir sans lui. Vous conviendrez également qu'elle nous est indispensable dans la recherche de la vérité, comme elle l'est à tous les hommes de bonne volonté.
Mais la laïcité ne saurait être une nouvelle déesse. La somme blanche de toutes nos couleurs n'est en rien la finalité de notre exigence laïque, et pour tout dire si nous prenions la parabole de Michel Serres à notre compte pour la prolonger ?
Mais la laïcité ne saurait être une nouvelle déesse. La somme blanche de toutes nos couleurs n'est en rien la finalité de notre exigence laïque, et pour tout dire si nous prenions la parabole de Michel Serres à notre compte pour la prolonger ?
La file des spectateurs s'étiolait lorsqu'un d'eux, qui n'avait ni ri, ni grogné, alors qu'il venait de franchir la porte de la salle, s'adressa à son voisin d'un soir :
- Et maintenant que les lumières sont éteintes, derrière le rideau c'est Pierrot ou Arlequin ? Interloqué, celui qui se trouvait en possession de cette question sans l'avoir voulu marqua un temps d'arrêt. Puis répondit :
- Mais c'est vrai, allons voir.
Ils rebroussèrent chemin. La salle était vide et sombre, le rideau relevé donnait à voir une scène vide et sombre. Seule un rai de lumière fatiguée, venant des coulisses, indiquait qu'au-delà de ce lieu qui avait vu l'incroyable, quelque chose se passait.
Les deux hommes se glissèrent entre les rangées de sièges, montèrent sur la scène, se faufilèrent sans bruit derrières les tentures qui délimitaient la scène, guidés par la lumière. Et au milieu d'une pièce nue qu'une lampe pendue au bout d'un fil sortait mal de la nuit, Arlequin, de dos, qui avait pansé ses plaies, passé sa peau, passait ses manteaux en pensant à son aventure.
Peut-être un bruit de lame de parquet, ou encore un souffle, ou peut-être rien, car de quoi a besoin un Arlequin, fit qu'il se retourna.
Et les deux hommes qui voulaient en savoir encore plus, qui pensaient que penser vaut qu'on s'interroge, virent, stupéfaits, le visage souriant de Pierrot, le rosé aux joues, le rouge aux lèvres, les dents légèrement découvertes, quelques ridules d'expression aux coins des yeux. Arlequin-Pierrot reprenait les couleurs de la vie.
Ainsi se prolonge le miracle laïque en rappelant que rien de ce qui fait jaillir la liberté de pensée ne s'abîme dans la liberté de pensée. Le chemin qui mène à la liberté de pensée, pour aussi longtemps qu'on le suive va de la couleur au blanc, puis revient à la couleur pour retourner au blanc, sans jamais s'arrêter, il est comme les battements de la vie.
Ce chemin c'est la laïcité." Pouvons-nous faire une synthèse de ces approches polymorphes et fécondantes qui s'enrichissent les unes les autres ne serait ce qu'en nous plongeant au plus profond du concept ? Là ou quelquefois nous pensions que la première incursion que nous y avions fait valait pour toujours. Je ne le crois pas, la lumière viendra du tout, c'est Arlequin qui nous l'apprend, et le tout est riche en couleurs, c'est Pierrot qui le dit.
Lutte de libération, objet de militance active et d’engagement, de combat, puis objet philosophique et enfin idéal politique, la laïcité est au moins tout cela.
La laïcité est un principe philosophique, dont découlent des pratiques telles que la lutte contre l'emprise de l'église sur l'appareil politique, la séparation de l'église et de l'Etat la liberté de culte. Ces dernières ne sauraient cependant résumer ce premier. Et ce principe est le terreau de la liberté de pensée. S'il est vrai que les progrès de l'humanité sont le fait d'esprits libres, alors nous devons oeuvrer à plus de laïcité. Il faut bien remarquer qu'il y a un seul principe, mais que se déclinant en plusieurs domaines, et des temps et des espaces divers, il prend des formes différentes.
Il est bon de s'attarder un peu sur la relation entre laïcité et catholicisme car ce fut un moment fort de notre histoire. Il est plaisant de penser que l'église catholique, qui s'est construite en revendiquant pour elle seule l'héritage du christianisme, a amputé cet héritage, si on en croit les textes anciens et des passages portant en germe la laïcité.
Telle qu'est racontée l'histoire de Jésus, vraie ou inventée, historique ou symbolique, elle n'en rapporte pas moins qu'à ceux des hommes qui voulaient le confondre, lui demandant s'il était permis de payer le tribut à César, il répondit " rendez à César ce qui est à César. ". Plus tard, devant Pilate qui lui demandait ce qu'il avait fait pour que les juifs viennent le livrer, et s'il était vrai qu'il se prétendait roi, il répondit " mon royaume n'est pas de ce monde ", de ce monde fait des accommodements de Pilate et d'Hérode. Il signifiait ainsi que son enseignement ne relevait pas de l'ordre politique.
Nous avons appliqué le principe de Milner, à ces textes que d'aucuns disent sacrés. Démarche laïque s'il en est. Tout ce qu'à produit, l'histoire appartient à la culture du monde, et personne, individu ou édifice social, ne peut les accaparer pour en faire un instrument de propagande, de domination ou de pouvoir.
Nous dessinons ce faisant cet aspect souvent oublié de la laïcité, celui de creuset culturel. Ce qui est vrai pour ces textes sacrés l'est aussi pour l'idée de laïcité, elle n'est la chose de personne, mais est à la charge de tous ceux et celles qui la pensent indispensable à la progression du monde.
Et cette charge, il nous faut en parler. Alors que cette laïcité est inscrite au cœur de notre loi fondamentale, nous avons vu qu'elle est menacée, grignotée. Aujourd’hui plus que jamais. Je m’abstiendrai de rappeler toutes les attaques dont elle a fait les frais par souci de ne pas donner un tour politique à mon propos.
La laïcité est d'une essence supérieure aux combats que livrèrent avant nous ceux qui voulaient s'affranchir de l'église, parce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur dise ce qu'ils devaient penser. La déification de tel compartiment de nos activités humaines, quand bien même elle se ferait sans langage religieux est une blessure infligée à la laïcité. Je pense à l'économie aujourd'hui, à la psychanalyse dont Julia Cristéva, écrivaine et psychanalyste, disait lors d’une conférence à Toulouse qu’elle était la gardienne de la vie spirituelle. Mais qui sait de quoi sera fait demain ?
La laïcité n'est-elle point entamée par la pratique américaine qui rêvait de breveter le gène dont on vient de découvrir la fonction ? Bien souvent il arrive que les plus beaux principes soient laissés en quelques lieux, où nous les pensions sûrs, alors qu'ils étaient bien vacants et sans maître. Jean Rostand nous rappelle bien le travail que nous devons à la laïcité, et à d'autres idéaux lorsqu'il dit " le progrès vient souvent d'un retour au dédaigné ". Non que nous ayons dédaigné la laïcité, mais plutôt que nous ne l'avons pas entretenue comme elle le méritait. Alors reprenons la où nous l'avions laissée.
Principe philosophique trop grand pour se contenter d'une définition, concept auquel on doit appliquer, -plus qu'à d'autres, cette phrase d'Hubert Reeves, " il n'y a pas de formulation qui épuise la vérité ", la laïcité est polymorphe. Elle s'enracine en des phrases, des pensées, sans que jamais son nom soit prononcé. Un metteur en scène, dont nous ne pouvons donner le nom, disait un jour, en substance, au cours d'un entretien qu'il avait accordé à France Inter " il me plaît d'écouter ce que l'autre pense, mais je ne veux pas qu'on me dise ce que je dois penser ".
Nous sommes en présence d'une autre formulation de cette liberté absolue de pensée dont nous faisons profession, qui est fille de la laïcité autant qu'elle l'enfante. Il y a entre la laïcité et la liberté absolue de pensée la même relation qu'entre Pierrot et Arlequin dans la parabole de Michel Serres prolongée. Gardons-nous bien de vouloir que nos principes ne débordent pas de la case dans laquelle nous les avons rangés, et bien au contraire, sachons les reconnaître où qu'ils se trouvent, en habit de lumière, ou bigarrés à souhait.
S'il fallait une illustration de cette vision, s'il fallait expliquer en quoi la liberté absolue de penser est de même essence que la laïcité, il nous suffirait de rappeler comment tous les régimes, tous ceux qui s'opposent à la laïcité, s'empressent de bannir le débat auquel ils préfèrent la contrainte. Gardons-nous également de déifier la liberté de penser, rien ne lui serait plus néfaste, et rappelons inlassablement qu'elle ne saurait affranchir ceux qui s'y livrent des conséquences de leurs dires et écrits, user de la liberté absolue de pensée ne veut pas dire penser n'importe quoi dans l'irresponsabilité la plus totale. Le plus grand honneur d'un homme libre est d'être responsable. Et ceci nous rappelle que la laïcité n'est pas le plus petit commun multiple sur lequel chacun peut fourbir les armes de son dogme.
Les plus belles idées, les plus beaux principes, au rang desquels nous mettons la laïcité, sont comme les fleurs, il faut les arroser pour qu'elles vivent. C'est une erreur de croire que les idées ont une vie par elles-mêmes. Qu'une fois que la société les a adoptées, elles sont gravées dans le marbre. A chaque jour, chaque instant doit correspondre une reformulation. Les idées ne vivent qu'en proportion des réflexions, dialogues, discussions et effort qu'on leur consacre. Et chaque génération doit transmettre à la suivante les idées qui lui sont chères dans un état tel que l'éternelle chaîne du récit fécondant ne s'arrête jamais. Alors oui, la laïcité sera une valeur universelle, car pour le moment elle en a l'aptitude, la vocation, mais elle ne l'est pas encore par faute de soins culturaux.
J.M
Par Jacques Mazérat
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Commentaires
1 - TbUdkfpbpar zohra guerraoui, le Dimanche 15 Novembre 2009, 11:34 Répondre à ce commentaire
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