Il y a une dizaine d'années, un de mes proches endossa la responsabilité de prononcer le discours traditionnel lors du départ à la retraite d'un collègue. Le futur orateur s'adressa alors à moi : -"Toi qui écris facilement, tu ne pourrais pas ?" - "je veux bien essayer". Et j'écrivis un poème que je croyais sublime. Apparemment il ne l'était pas car le jugement du commanditaire fut sans appel : - "Tu ne crois tout de même pas que je vais déclamer en public des conneries pareilles ?  Ya de quoi déprimer..." Ya des jours comme çà...

Traites et Re Traites
"Frères humains qui après nous vivez"
François Villon
Ya des jours comme çà où le soleil se voile,
Où la lune d’automne se cache au ciel de nuit
Quand les embruns glacés effacent les étoiles
Des horizons brumeux… où le bonheur s’enfuit.

Spleen… à soixante ans finit l’adolescence.
Plus d’éminence en haut pour diriger mes pas,
Dans la foule d’en bas personne ne m’encense
Enfin libre libre ! mais libre de faire quoi ?

D’abord m’emmoutonner dans ces fringants périples
Qui en moins de huit jours visitent un continent,
D’où je ramènerai des œuvres authentiques
Inestimables en prix, vieilles de cinq mille ans.

Puis revoir les amis du temps de ma jeunesse,
Et revivre avec eux les espoirs d’autrefois
En me réjouissant que leurs faces s’affaissent,
Quand mes fesses ont encore un air de bon aloi.

Surtout dans le social je suis indispensable :
Restaurants du grand Cœur, chiffonniers d’Emaüs,
Kermesses et loteries et quêtes charitables
Et dons de tous côtés jusqu’à n’en pouvoir plus

Dévorer les revues spéciales aux croulants :
Tous mes maux cancéreux, troubles du myocarde
Et surtout Aloîs, le plus réjouissant,
Empêchant qu’aux malheurs, je ne prenne plus garde

Non !  Je n’en puis plus dans ce foutu système
De n’être plus pour tous qu’un pion sur l’échiquier,
Moi qui croyais bien exister par moi-même,
Je me vis désormais en pantin aliéné !

Aux faux amis fuyants, clairement je dis merde
Vous venez de me rendre enfin la liberté,
La liberté de vivre au risque de me perdre
Fâcheuse position : être un vieux nouveau-né.

Mes chers con-retraités, être âgé n’est un drame
Que si nous-nous parquons dans notre société,
Nos loisirs et faveurs font partie d’un programme
Qui exclut sans appel les vieux de la cité.

Frères humains rassis, faut ici nous reprendre,
Nous avons ce qu’il faut dans nos communautés
Pour qu’enfin tous unis nous puissions nous défendre
Et quitter ce statut d’humain robotisé.

Nous sommes possédés de vécus chaotiques
Qui nous ont modelés tout au long des années
Et qui dorment en nous de façon anarchique
Sans espoir d’être un jour, pour nous tous libérés.

Oui nous sommes animés  d’arcanes et de rêves
Que nous cachons souvent, par peur de n’être aimés,
Et nous nous retrouvons dans le costume d’Ève
Dans des cloîtres sinistres, de tous abandonnés

Halte là !  De nos vies devenons les seuls maîtres
Mieux : travaillons ensemble à les développer,
Gardons tous nos pouvoirs et nous verrons renaître
La considération, dans les yeux des puînés.

Nous prétendrons alors au droit à une parole
D’homme, juste et entière, voix de la dignité,
Avec la conviction que désormais nos rôles
Ne peuvent se borner aux fonctions d’exploités.

Pensons aux lendemains que nous voulions construire :
Donnons nous les pouvoirs d’en tracer les orées ;
Chez tous ces vieux amers renaîtront les sourires
S’ils ébauchent le monde auquel ils ont rêvé

Ya des jours comme çà où nous serons en fête
En retrouvant étoiles et lunes et soleils
Et la chaleur au corps et la joie dans la tête
Pour nous mômes âgés, des jours de grand réveil.

Ya des jours comme çà où la vie recommence
Ou, en réalité, pourrait recommencer
Puisqu’il nous faudrait pour entrer dans la danse
Écraser ces cafards qui nous ont aliénés.

Claudio

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