1er Mars 09 - Jean REBOUT : "Le sacrifice suprême de François Verdier, dit Forain"
DISCOURS PRONONCÉ DEVANT LA STÈLE DE FRANCOIS VERDIER LE 1° MARS 2009
Au moment de rappeler le sacrifice suprême de François Verdier, dit « Forain », vous me permettrez de m’adresser très simplement à vous, Mesdames et Messieurs et chers amis car les distinctions de notre monde paraissent ici bien vaines. Pourtant, il est essentiel que les représentants de l’Etat, les Présidents des assemblées et la grande majorité des élus acceptent chaque année, comme vous le faites une fois encore, d’assister à cette cérémonie du souvenir. Essentiel pour vous, jeunes filles et jeunes gens, élèves du collège de Lèguevin, à qui je vais m’adresser maintenant, pour vous montrer à quel point la volonté et le courage d’un individu peuvent modeler l’histoire et éclairer l’avenir.
La présence des plus hautes autorités de notre région, mais aussi de toutes celles et ceux venus se recueillir ce matin, témoigne bien, 65 ans après, de la force lumineuse et de la valeur fondatrice du message délivré par François Verdier.
La présence des plus hautes autorités de notre région, mais aussi de toutes celles et ceux venus se recueillir ce matin, témoigne bien, 65 ans après, de la force lumineuse et de la valeur fondatrice du message délivré par François Verdier.
Je voudrais en quelques mots rappeler la vie trop brève de ce héros martyr pour développer ensuite le sens de son message.
Rien ne prédispose le jeune François au destin qui va être le sien. Né en 1900, dans un milieu aisé, après des études honorables, il est décrit comme un jeune homme nonchalant, aimant la fête et les sorties. Il va reprendre l’affaire familiale de vente de matériels agricoles et acquérir la reconnaissance de ses pairs au point d’être élu en 1938 juge du tribunal de Commerce. Ceci pour la façade apparente. Car pendant toutes ces années trente, durant lesquelles le fascisme s’étend sur l’Europe, François Verdier va s’engager dans des causes qu’il choisit librement, un peu contre le cours où l’entraînait une vie facile et insouciante. Il s’engage dans la Ligue des Droits de l’Homme, devient membre du Parti Radical, et il est initié Franc Maçon à la Loge des « Cœurs Réunis » du Grand Orient de France à Toulouse. Il acquiert ainsi un socle de valeurs qui ancreront son attachement à la République, à la Liberté, et par dessus tout au respect de l’Homme ce qui fait de lui un opposant irréductible à l’idéologie fasciste qui ne peut se développer qu’en broyant ces mêmes valeurs. Dès 1936, alors que le gouvernement français renonce à s’impliquer dans la guerre d’Espagne et qu’il traite même avec dureté les réfugiés espagnols qui franchissent notre frontière, François Verdier va s’engager dans ce premier combat contre le fascisme en convoyant du matériel pour les Républicains et dénoncer publiquement le sort de ces malheureux fort mal accueillis sur notre sol.
Survient la guerre avec l’Allemagne nazie, la défaite éclair de l’armée française et l’occupation progressive de tout notre territoire. Une chape de plomb sur la France que vont refuser quelques trop rares Français : François Verdier est immédiatement de ceux-là, d’autant que comme Franc Maçon il est dès 1941, frappé par un décret de Vichy d’interdiction d’exercer ses fonctions officielles. Aux côtés de son ami Georges Bataille, il rejoint un petit groupe de 5 ou 6 personnes, le groupe Vérité, se procure des armes et noue des contacts avec l’entourage du Général De Gaulle à Londres. A la même époque, un autre groupe, le réseau Bertaux, organise la réception des premiers parachutages d’armes et de matériels dans les environs de Fonsorbes. Ces groupes sont traqués par la police de Vichy, obligés de se dissoudre. Dès l’occupation de la zone sud par la wermarcht en 1942, les deux groupes se rassemblent au sein du groupe « Libération Sud », dans lequel ils rejoignent des grands noms comme Emmanuel d’Astier de la Vigerie et d’autres combattants de l’ombre mais aussi hommes de lumière, le philosophe Georges Canguilhem et Jean Pierre Vernant qui va devenir le chef des Forces Françaises de l’Intérieur de la région toulousaine, les FFI, sous le pseudonyme de « colonel berthier ». Qu’on me permette à cette occasion d’avoir une pensée pour ce dernier, anthropologue, spécialiste de la Grèce antique, professeur au Collège de France, mort en 2007 après avoir rayonné pendant plus de soixante ans sur le monde universitaire des enseignants et des chercheurs. D’Astier, Canghilhem, Vernant vont accorder leur confiance à François Verdier, qui, sous le pseudonyme de « Forain », va très vite assurer la coordination des actions de sabotage, d’évasions, de convoyages vers l’Espagne et aussi l’édition de tracts pour informer une population de plus en plus soumise et résignée. Sa renommée grandit, il est traqué par la Gestapo. D’autant qu’après réunification des grands courants nationaux de la Résistance que sont : Combat, Franc-Tireur et Libération au sein des M.U.R. « Mouvements Unis de la Résistance », Forain est désigné par ses pairs pour en devenir un des principaux responsables pour l’ensemble de la Région Sud. Aux missions précédentes s’ajoutent alors les missions de renseignement, la récupération et le convoyage des pilotes et agents parachutés sur la France, la désorganisation du service du Travail Obligatoire en prévenant et en orientant vers les maquis les hommes qui refusent de partir en Allemagne. Ce sont là taches écrasantes organisées au nez et à la barbe de l’occupant et qu’il va assumer pendant toute l’année 1943. Le danger de son arrestation se rapproche chaque jour. A la fin 1943, il est prévenu que Katz, le chef de la Gestapo prépare un coup de filet sur toute la région sud. Tout le monde lui conseille de fuir, il est attendu à Alger, il refuse « car on a encore besoin de lui ici » dit-il. Dans la nuit du 13 au 14 décembre 1943, il est arrêté comme 26 autres résistants, et Muller, le tortionnaire, le responsable de la section locale chargé des interrogatoires, sait qu’il a maintenant entre ses mains un grand chef de la Résistance. Il va s’acharner sur lui pour le faire parler pendant plus d’un mois et demi dans cette sinistre villa de la rue Maignac, près du Jardin des Plantes à Toulouse, rebaptisée rue des Martyrs après la libération. Le visage de Forain devient progressivement méconnaissable sous les coups. L’un de ses tortionnaires dira plus tard en 1945 lors de son procès, je cite … « il a été si gravement battu que les cris qu’il poussait s’entendaient jusqu’au rez-de- chaussée ». Battu ainsi chaque jour, chaque nuit, il résiste et se tait. Affaibli, décharné, il est jugé intransportable vers les camps de la mort en Allemagne, et le 28 janvier 1944, Muller décide de s’en débarrasser en le faisant assassiner par un autre membre de la gestapo, dans ce coin reculé de la forêt de Bouconne, et en faisant éclater une grenade contre sa bouche, dernière vengeance contre celui qu’il n’avait pas réussi à faire parler.
Vous me permettrez de reprendre une citation de Guillaume Agullo à qui j’ai emprunté bien des éléments biographiques proposés dans son livre sur Forain François Verdier « Il savait tout et il n’a rien dit »
Si l’on attache tant d’importance à la commémoration de ce drame et si l’on tient chaque année à mettre en exergue, devant vous les collégiens qui représentaient l’avenir de ce pays, le comportement héroïque de Forain François Verdier, c’est parce que l’on trouve dans son exemple toute la dignité de l’homme faite à la fois de simplicité et de grandeur. Par son action, il est resté debout quand la grande majorité de notre peuple se résignait. Par sa mort, il a mis en échec l’acharnement de ses bourreaux en leur faisant commettre ce qui peut représenter le mal absolu et en les assignant ainsi devant l’Histoire, au ban de l’infamie.
A l’instar de François Verdier, dans la région, des héros ont aussi donné leur vie dans la résistance. De grandes artères de toulouse portent également leurs noms : Jean Chaubet, Maurice Fonvieille, Lucien Cassagne, Philippe Castan, Silvio Trentin, Henri Lion, Jean Micoud, Raymond Naves… et j’en oublie, qu’on me pardonne ! Qu’avaient-ils en commun ? Sans doute, à l’origine d’être des hommes de haute valeur morale, mais aussi d’être mus par l’idéal de justice et de fraternité raffermi par leurs engagements philosophiques. La résistance toulousaine a compté d’autres grands noms tels que Marie Louise Dissard, dite Françoise, ou Louis Plana qui doivent rester dans notre mémoire au même titre que toutes celles et ceux qui ont formé l’armée des ombres et ont donné leur vie dans l’anonymat.
On se demande encore aujourd’hui comment ces femmes et ces hommes ont eu la force de caractère pour refuser l’occupation de leur pays et la propagation du nazisme. Comment ont-ils trouvé les motivations et le courage de s'opposer, de résister ? Alors que la majorité des Français préférait s’accommoder de ce fléau, vaquer à leurs affaires et s’en remettre à d’autres pour faire naître des jours meilleurs. Ne sachant pas quel aurait pu être notre comportement en pareille situation, personne n’est autorisé à juger qui que ce soit. L’ histoire des peuples s’écrit au présent, et il est tout aussi vain ensuite de juger, et de condamner que de pardonner ou de se repentir. Toutefois, on ne peut ici passer sous silence cette citation d’Einstein « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent faire ».
C’est en eux-mêmes que ces héros de la Résistance ont puisé la capacité de réflexion et les valeurs qui ont guidé leur choix, dans leur propre culture et dans les engagements qu’ils avaient souscrits. Encore faut-il trouver en soi les éléments culturels et moraux pour nourrir ce refus et en faire autre chose qu’un acte de rébellion.
Et ce n’est pas si facile. Aujourd’hui par exemple malgré le souvenir de toutes ces vies sacrifiées pour notre liberté, il se trouve encore, même en France, des gens qui, par perversité intellectuelle ou par ignorance et bêtise, tentent de minimiser voire de nier les crimes du nazisme et restent des adeptes de cette idéologie monstrueuse qui autorisait une race à éliminer par tous moyens ou à asservir toutes les autres. Il y a donc encore aujourd’hui, en France comme ailleurs, des gens porteurs de cette idéologie de haine et d’exclusion, au point d’aller profaner des cimetières juifs ou musulmans. On retrouve là ce chancre de nos sociétés qui, en particulier dans les périodes de précarité, pousse à haïr l’autre, l’étranger, à en faire le bouc émissaire victime expiatoire de tous nos maux. Face à ces dangers toujours présents, et je m’adresse encore tout spécialement à vous les collégiens, il faut défendre la liberté de penser pour identifier les manipulations de toutes origines. C’est en chacun de nous que doivent se trouver les ressources nécessaires pour garder les capacités d’indignation et de résistance. L’école doit vous y préparer en sauvegardant les disciplines littéraires, l’histoire, l’instruction civique et la philosophie, toutes matières qui permettent de comprendre comment et à quel prix, à travers les siècles, l’homme a vaincu les pressions et les dangers pour écrire les belles pages de l’humanité. Que ces périls viennent de sa propre nature, de son désir effréné de puissance ou du dérèglement des institutions qu’il s’était lui même donné.
Mais en ce jour, après avoir stigmatisé les nazis, auteurs de l’assassinat de François Verdier, et pour rester fidèles à son message, il nous faut dépasser le stade de la haine et du désir de revanche. La France et l’Allemagne ont surmonté les séquelles de leur passé pour créer l’Europe et quelles que soient les vicissitudes traversées par ses institutions, notre avenir est là. Aujourd’hui, le combat de François Verdier et de ses compagnons changerait sûrement de frontières, mais pas de nature : leur idéal resté le même, fait de tolérance mutuelle, de liberté absolue de conscience, de respect d’autrui les dresserait contre tout régime portant atteinte à ces valeurs. Fondé sur cet idéal pour lequel ils ont donné leur vie, leur patriotisme ne doit pas se confondre avec un nationalisme xénophobe. Il faut savoir souligner avec force la différence entre les actions qu’ils ont menées au terme d’un véritable don de soi, consenti en conscience et en toute liberté, avec le sacrifice imposé aujourd’hui à des jeunes êtres, victimes d’une manipulation honteuse et fanatisés par des extrémistes. Pour les uns, c’était l’expression d’une grande noblesse confinant au sublime dans l’amour d’autrui. Pour les autres, c’est un acte de folie criminelle résultant d’une duperie sur un au-delà chimérique.
Je mesure l’honneur qui m’est fait aujourd’hui, de synthétiser à votre intention, comme l’ont fait, à cette place, avec plus de talent, bien des orateurs avant moi, la signification de cette cérémonie et le message contenu dans le sacrifice de François Verdier dit Forain. Vous me permettrez de citer quelques lignes de Jean BRULLER, plus connu sous le pseudonyme de Vercors « Quand la mémoire faiblit, quand elle commence, comme une fragile falaise rongée par la mer et le temps, à s’effondrer par pans entiers dans les profondeurs de l’oubli, c’est le moment de ramasser ce qui reste, ensuite il sera trop tard ». Aujourd’hui, tous ensemble, nous accomplissons notre devoir de mémoire, clé de voûte de la citoyenneté que vous êtes en train d’acquérir jour après jour. Support essentiel de la démocratie, la citoyenneté place chacun de nous, seul avec sa conscience, en mesure de discerner au-delà de ses propres intérêts, ce qui est bien ou mal et de décider du moment où il doit dire non. Comme l’a dit Lucie Aubrac,« RESISTER, est un verbe qui se conjugue aussi au présent. »
Collégiens, je vais maintenant vous laisser la parole, car, en ce lieu habité à jamais par le souvenir de Forain François Verdier, seule votre voix, à travers vos chants et vos poèmes, nous permettra d’élever nos esprits vers celles et ceux qui ont tant souffert et donné leur vie pour notre liberté.
Par FrancK
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par Bartau, le Lundi 2 Mars 2009, 11:43
Répondre à ce commentaireMon ami Clément s'est rapproché de moi pendant ce discours magnifique. Nous étions en communion...pensant certainement la même chose sur le nécessaire et indispensable travail de mémoire àaccomplir, notamment auprès des jeunes générations.
L'émotion nous a envahis àl'écoute de ces paroles qui résonnent encore en moi. Un autre Homme était présent, Bartau, le vrai, qui n'est plus depuis un peu plus de 3 mois maintenant. Ce rendez-vous annuel en Forêt de Bouconne a toujours été un moment particulier pour mes parents. Nous y allions depuis plusieurs années, ma mère, mon père et moi. Ce 1er mars 2009 fut donc aussi une occasion pour ma mère, ma soeur, qui nous accompagnait pour la 1ère fois, et moi de nous rapprocher de mon père qui nous a quittés. Je sais combien il aurait été touché par le texte de Jean REBOUT, Franck. C'est pourquoi je suis heureux qu'il ait accepté de nous le faire parvenir afin que ceux qui n'ont pas eu la chance de l'entendre, puissent le lire. Merci àlui d'avoir tenu sa promesse, ce dont je ne doutais pas.
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Mon ami Clément s'est rapproché de moi pendant ce discours magnifique. Nous étions en communion...pensant certainement la même chose sur le nécessaire et indispensable travail de mémoire àaccomplir, notamment auprès des jeunes générations.
Très bel article.
Commentaires
1 - Être là !par Clement, le Dimanche 1 Mars 2009, 11:56 Répondre à ce commentaire
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