" J'ai vu, un jour, dans les Alpujarras, un oiseau immobile dans le ciel. C'était un petit rapace. Son corps, à mieux y regarder, esquissait bien quelques gestes infimes : juste ce qu'il fallait pour demeurer dans le ciel en un point aussi précis qu'intangible. Sans doute était-ce le sitio convenable pour bien guetter sa proie. Mais il lui avait fallu, pour cela même, renoncer à voler vers un but, ne surtout pas 'fendre l'air', tout annuler pour un temps indéfini. C'est parce qu'il s'était placé contre le vent - parce que le milieu, l'air, était lui-même en mouvement - que le corps de l'oiseau pouvait ainsi jouer à suspendre l'ordre normal des choses et à déployer cette immobilité de funambule, cette immobilité virtuose. Voilà exactement, me suis-je dit alors, ce que c'est que danser : faire de son corps une forme déduite, fût-elle immobile, de forces multiples. »
Georges Didi Huberman : Le danseur de solitudes

 
Le corps  à la dérive

 
Continent à la dérive
qui m'aime me suive
gouffres avides
tendez-moi la main
rêves et ravins
règlent nos moulins
calent nos chagrins
le temps écrit sa musique
sur des portées disparues

Continent à la dérive
    l'orchestre aura beau faire  pénitence
    un jour j'irai vers l'irréel
    tester le matériel
    voir à quoi s'adonne
    la Madonne…
    un jour à tire d’aile
    j'irai vers une ombrelle
    y seras-tu ... y seras-tu ... y seras-tu ...

 Continent à la dérive
    une vague idée me guide
    c'est l'heure où je glisse
    dans les interstices
    à l'article de l'amour
    je redeviendrais l'enfant terrible
    que tu aimais
    un jour j'irai vers l'irréel
    un jour j'irai vers une ombrelle

    y seras-tu ... y seras-tu ... y seras-tu ...
    y seras-tu

                                               L'Irréel , Alain Bashung, 2002

 


L’immobilité des sculptures

« Hiératiques et prêtes au départ, les figures conversent entre elles, se regardent. Empreintes en creux, tels des arbres millénaires ne tenant plus que par l'écorce, elles imposent au bronze une improbable légèreté. Leur immobilité est un leurre : le mouvement les habite (…) Je crée car les mots me manquent. (…} Des corps sans tête, flottant comme feuille morte ? Le visage ment si aisément ! Au contraire, parfois, des chimères mi-homme, mi-bête ? Un cauchemar qui installerait l'intérieur à l'extérieur. »
(Magdalena Abakanowicz, sculptrice polonaise).




Mouvement et non mouvement
(à propos des silhouettes arrêtées dans le mouvement.)
par Fudoshinkan : spécialiste en arts martiaux

Un non mouvement apparent est, à mon sens, le plus efficace martialement parlant. En effet, si vous avancez, votre direction est claire et vous n'avez pas beaucoup d'autres possibilités de mouvements, sinon partir vers la gauche ou la droite, mais impossible de reculer dans le même temps. Si vous ne bougez pas, tous les mouvements deviennent alors possibles, toutes les directions vous sont ouvertes. Autre exemple, l'utilisation d'une garde marquée, les mains en avant par exemple. Si ce type de kamae est intéressant à travailler, il restreint là aussi le champ des possibles. Mu-kamae (garde sans garde) en revanche offre tous les possibles, ce qui explique que nombreuses sont les disciplines qui l'enseignent, aussi bien aux armes qu'à mains nues. Dans les deux cas, l'absence de direction, de mouvement, l'immobilité apparente donc, va permettre la naissance de tous les mouvements, car ils sont déjà présents à l'intérieur du corps. (…)
Cette séparation interne-externe est une vision occidentale qui cherche à opposer sa vision dualiste du monde. N'importe quel asiatique pratiquant les arts martiaux, notamment les chinois ou les asiatiques du sud-est, ne font aucune différence entre styles interne et externe. Les deux sont liés, comme le yin et le yang. Dans la vie d'un homme, il y aura une phase plus externe (jeunesse, phase yang) lorsque le corps est plein de souplesse et de tonicité, et une phase plus interne (vieillesse, phase yin) lorsque le corps est moins en forme mais plus sensible. Mais, de tous temps, sa discipline lui propose à la fois l'interne et l'externe au sein des techniques étudiées. Un grand professeur de Tajiquan et de Kung-Fu Shaolin me disait cette semaine que "ne faire que de l'externe c'était se construire une carapace solide mais sans rien dedans, avec l'illusion de la force en raison d'une grande capacité de mouvement. Mais ne faire que l'interne c'est croire qu'on est fort parce que l'on développe des racines, alors que le premier coup de vent important peut nous déraciner".





Oh temps, suspens ton vol !

Le mouvement - c'est le principe par excellence du vivant et du présent. Il trouve son apogée esthétique dans la danse. La danse signifie mouvement porté par la musique, la mélodie et le rythme. La danse est symbole de dynamique et de modification permanente.
La représentation picturale d'un mouvement est, à la fois une perte et un gain. Une perte, parce qu'elle ne peut pas reproduire la durée d'un mouvement spécifique et organique: l’image immobilise l’espace.
Ce qui reste est une trace de lumière et de couleurs réfléchies  sur une surface à deux dimensions, un instant reconstruit. La représentation graphique de la danse montre le corps dansant comme  un mélange composé de temps et de lumière, comme un mouvement presque perceptible.
Moment suspendu, moment « recréé » par chaque regard qui le découvre…





Répondre à cet article