CLÉMENT : Valeurs-guides de Clément
Essence extraordinaire
Résumé: À propos de sa participation impliquée dans des pratiques de changement social - expériences choisies sciemment aux deux bouts de sa vie universitaire - Clément tente de comprendre l’évolution de ses positions théoriques quant au déterminisme subjectif de la décision politique. Se dessine ainsi, à travers la forme - complaisante - d’un entretien du scripteur avec son double (l’alter intime de Wallon ou le socius de Janet), une approche inusitée du sujet de la décision dont l’essence n’est plus conçue comme propre à l’individu isolé (Hegel, Feuerbach), ni définie, dans sa réalité, comme l’ensemble des relations sociales (Marx, Engels), mais comme inhérente à certaines situations particulières localisées (Badiou, Lazarus), au sein desquelles une multiplicité fluide et indéfinie de gens bien réels rompent unanimement avec l’expérience ordinaire de l’objectivation d’autrui pour entrer en résonance egregorienne (*) autour d’une prescription commune.
Concerning his implied participation in the methods of social change – and using experiences deliberately chosen from the two extremities of his academic life – the author tries to understand the evolution of his theoretical positions about the subjective determinism of political decisions. Thus we see, in a sympathetic form, a dialogue between the author and his double, (the Alter intime of Wallon or the Socius of Janet), an unusual approach to the subject of decision, in which the essence is no longer considered to be peculiar to the isolated individual (Hegel, Feuerbach) or defined in its reality as the totality of social relations (Marx, Engels), but rather as inherent to certain particular fixed situations (Badiou, Lazarus), at the heart of which a fluid and undetermined multiplicity of real people break unanimously from their usual experience of objecturation of others to enter into "egregorienne" resonance around a common prescription.
L’assujettissement ordinaire
De façon plus générale, ce n’est pas dans l’approche psychologique du comportement du chercheur que vous trouverez réponse à la question sur la transgression. C’est dans l’analyse des déterminations structurelles... En psychosociologie de l’éducation, non seulement le franchissement des limites est inféré par le sens même du terme « éducation » (conduire dehors); mais encore le nombre de thèmes possibles de recherche est tel, dans le champ éducatif, que le chercheur particulier peut, sans dommage pour sa carrière, investir le domaine situé au plus près de sa préoccupation intime..
Q- Pourquoi « bêtise » ?
R-L’erreur est ponctuelle - on peut la raturer - alors que la bêtise - même si elle n’affecte qu’un domaine restreint de la vie personnelle ou groupale - est une errance tourbillonnante qui a peine à cesser. Elle est de l’ordre de la bévue permanente. C’est un magma indistinct où le vrai et le faux s’entremêlent, une sorte d’entropie de la pensée, où tout se vaut. Quand je la rencontre occasionnellement chez les autres, la bêtise me fascine : je peux rester des heures à la contempler, et des jours à la supporter, en attendant le frémissement, l’éclair du regard qui signale une hésitation, un arrêt, une suspension de l’acte, un étonnement devant l’obstacle... Un « tiens, tiens, voyons, que se passe-t-il ? » qui marque l’amorce d’une pensée critique, d’une posture en surplomb. Pour ce qui me concerne - puisqu’il faut bien que cette fascination ait quelque source dans ma propre histoire - j’ai conscience que mon travail universitaire sur le thème de l’ADP et sur l’objet théorique du Sujet local constitue un effort permanent de lutte contre les mélanges psy-pol qui me submergent intimement parfois, mais surtout une mise en cause des conditions idéologiques qui rendent cette confusion possible - notamment celles qui sont à l’origine de l’individualisme subjectif...
Q- Comment la conception individualiste du sujet peut-elle être source de la confusion du psychologique et du politique ..?
Q- La liberté est tout de même une grande conquête du sujet sur l’institution étatique...
R- La pratique gouvernementale productrice de la liberté des gouvernés est aussi une grande consommatrice de cette liberté. Cette pratique ne peut fonctionner qu’appuyée sur la liberté du marché, la liberté du consommateur, le libre exercice du droit de propriété, la liberté de discussion, la liberté d’association, etc. Dès lors, il est évident qu’on se trompe lorsqu’on présente la liberté comme une conquête historique du sujet sur l’institution, car on peut aussi bien dire l’inverse : l’institution étatique a enfin conquis, au XVIIIème siècle, par la subjectivation individuelle, le moyen de stockage, de contrôle et de régulation de l’énergie motrice dont il a besoin pour se maintenir et se développer. Et à moindre coût que dans la période de servage où il fallait toujours veiller physiquement au grain : c’était épuisant pour les maîtres et les contremaîtres... Certes, aujourd’hui encore l’État met en oeuvre des procédures de contrôle, de contrainte et de coercition, car il y a toujours des sujets mal assujettis... Mais généralement les gens contrôlent assez bien eux-mêmes leurs propres frontières... C’est en ce sens que je dis quelquefois, mais pour forcer le trait, bien entendu, que l’éducation à l’autonomie est la meilleure politique scolaire que puisse soutenir aujourd’hui un système économique libéral... Tant que les hommes penseront qu’ils sont des centres de décision autonomes, ayant la capacité pleine et entière de juger ce qui est bon pour eux, ils seront dans l’illusion d’une maîtrise de leur destin, et ils s’empêcheront de réfléchir à l’entourloupe politique dont ils sont l’objet. Tour de passe-passe qui permet, d’une part, de faire croire au sujet individuel qu’il est ce qu’il a choisi d’être dans l’espace de placement démocratique, et, d’autre part, ceci étant lié avec cela, d’empêcher la condensation collective de la force dans les processus de changement social. Il ne faut pas chercher plus loin, je crois, les origines de mes intérêts de recherche en Sciences de l’éducation : lutter contre cette tromperie en essayant de promouvoir la pensée politique instituante comme pensée d’une multiplicité singulière de gens, mobilisée en des lieux bien concrets, sur un projet bien particulier : cela pour éviter de tomber dans les fantasmes du changement social global.
Dans le contexte idéologique post-soixante-huitard, qui privilégiait cette approche anthropologique, le CUPPA (Centre Universitaire de Perfectionnement en Psychologie Appliquée) a été pour moi la première expérience forte d’une pensée multiple puissante confrontée à la consistance de l’État des choses... Mais, à mon grand regret, il s’est institutionnalisé, il est devenu un « morceau » de l’État libéral, et n’a pas pu devenir ce que je nomme aujourd’hui un « sujet local ». Le sujet multiple instituant qui a marqué son origine a été absorbé par l’organisation universitaire. Il n’a pas abouti.
Mais je réponds à votre question : oui, la politique instituante est une pensée dans la mesure où le fatras qui la constitue est sous-tendu par une prescription qui lui donne un sens. Tout le problème de l’ADP réside dans la saisie symbolique de cette prescription... Et j’ai toujours fait l’hypothèse que les demandes d’aide à la décision que l’on m’adressait quand je dirigeais le COSEFD (Centre d’Observation des Systèmes Emploi - Formation - Développement), demandes qui se situaient nécessairement dans un moment instituant, étaient des demandes d’aide au déchiffrage-chiffrage symbolique d’une prescription contradictoire qui « montait » du corps social...
Q- Vous faites apparaître ici, à partir de l’exemple du CUPPA, deux niveaux dans l’activité politique instituante : le niveau rationnel au sein duquel une fonction sociale est définie dans un programme (par exemple : le perfectionnement professionnel des psychologues praticiens) et un univers sous-jacent - qui serait celui de la pensée politique, où se trouverait, selon vous, la « vraie » prescription unificatrice d’un ensemble indéterminé d’individus... Comment ces deux niveaux s’articulent-ils ? Ne retrouve-t-on pas l’entourloupe dont vous parliez tout-à-l’heure, même avec un sujet « élargi », donc plus puissant ?
Car la nature de la politique instituante est double : sur un niveau surplombant, elle est objectale, elle se meut dans l’espace de l’état - au sens ontologique de l’état des choses, mais aussi au sens de l’État, avec un grand « É » - et, sur un autre niveau, subjectif, elle est, comme je vous le disais, une pensée du multiple (élaborée par le multiple...) qui tente de se saisir par la nomination catégorielle.
Sur le plateau visible, elle se définit par son objet (le perfectionnement des psychologues, par exemple), et, de ce fait, elle s’inscrit dans l’ordre définissable des moyens, des buts, des résultats, de l’efficacité, du contrôle, de la hiérarchie, du pouvoir, etc. : la politique est alors une façon d’occuper un champ - un territoire, un domaine - ou une partie de champ - un bout de terrain, un secteur. Par contre, sur le support discret de la pensée instituante, la politique se déploie dans un tout autre espace qui, lui, je vous l’ai dit, ne se découpe pas : cet espace n’est pas un « objet » localisable, il n’y a rien à tracer dessus, ni des domaines, ni des secteurs : c’est un fouillis solidaire, mouvant et élastique qui ressemble au chaos-nuage de Lucrèce, mais qui n’est pas un chaos parce qu’il possède un sens : il obéit, je le répète, à une prescription interne. Il est donc possible de l’identifier pour peu qu’on repère les linéaments de cette prescription...
Q- Vous travaillez actuellement, dans un cadre associatif, nous dites-vous, sur la situation politique engendrée par les événements de décembre 98 qui se sont déroulés au Mirail, après la mort de Habib... Comment et en quoi cette situation peut-elle vous faire avancer dans vos recherches sur le sujet multiple instituant ?
La recherche de raison se fait toujours du côté d’un système subjectif et de ses manques... Manques qui expliqueraient, selon Claude Touchefeu, Conseillère générale de la Haute-Garonne, le défaut de « structuration » et par conséquent la mauvaise « intégration sociale » Je lis, par ailleurs, dans les meilleurs journaux : le Jeune du Mirail met le feu aux voitures parce que... il est quotidiennement injurié par les flics, il est interdit de séjour dans les boîtes de nuit, il est rejeté par la population du quartier, etc. Bref, parce qu’il est en manque de considération. Le raisonnement fonctionne à merveille, et c’est bien commode pour tout le monde, y compris pour les Jeunes eux-mêmes, qui en rajoutent à l’occasion. Pourquoi avez-vous fait cela ? Parce que nous sommes des exclus du système économique, nous sommes rejetés par la population du quartier, nous sommes injuriés par les flics, nous nous sentons menacés dans notre vie, et ainsi de suite. Bref, disent-ils en substance, nous mettons le feu à vos voitures parce que nous ne sommes pas reconnus comme vos égaux. Les signifiants tournent en rond, jour après jour, autour des manques à être d’un sujet psycho-social nommé « sauvageon » par un ministre de la République...
Q- Vous dites que toutes les explications données jusqu’à maintenant tournent en rond...
R- Je n’ai jamais lu ou entendu, depuis décembre, quelque chose qui puisse ressembler à la prise en compte d’une pensée politique quelconque qui accompagnerait les manifestations violentes observées... Pourtant, tout ce qui se passe est implicitement référé à la logique hegelienne du « vide avide » intrasubjectif, c’est-à-dire du Désir tendu vers des objets significatifs de l’appartenance à l’humain (considération, reconnaissance, respect, amour, acceptation, tolérance, etc.). Objets qui sont « dehors » et que l’on ne peut pas obtenir, parce qu'autrui en a la libre disposition, et qu’il ne veut pas les donner... Cela fait des manques subjectifs dont le plein ne peut venir que du désir des autres... Mais ce désir ne s’exprime pas, alors ça bifurque, on va chercher des substituts à ces objets relationnels dans les objets matériels que les autres possèdent, et là tous les moyens - vol, destruction - sont bons pour les faire siens...
Qu’est-ce qu’on fait en volant ou en détruisant ces choses matérielles ? On joue sur l’espace de placement qui leur est assigné, on les consomme, et de ce fait on modifie l’état des lieux, on réorganise l’environnement, bref on fait des gestes qui simulent - localement, allégoriquement - la politique de l’État... Simulacre qui enclenche bien évidemment, en voix off, le discours psy à plusieurs voix qui lui est consubstantiel : « Il faut les éduquer », disent les uns, vers la gauche; « Il faut les mater » disent les autres, plus à droite. On se dispute chez les choristes. Tout le monde est bien content, finalement, du spectacle, même si quelquefois certains acteurs, n’ayant rien compris à la pièce, et confondant la représentation du réel avec le réel lui-même, prennent un vrai pistolet et tuent pour de bon avec une vraie balle...
Ou bien tous ces gens restent dans l’objectivation du réel, et chaque individu se trouve, dans la vie courante, en face d’autre chose que lui-même, disons en face d’objets (hommes ou choses) qu’il va traiter en extériorité. En gros, quand je rencontre quelqu’un d’autre, moi, c’est moi, et lui c’est lui. Lui respectueux ou irrespectueux, moi honnête ou chapardeur, peu importe pour l’instant. L’important à dire, c’est que ce choix - qui est à peine un choix - débouche inéluctablement sur une typologie assez générale, sur un espace de placement réglé, sur une multiplicité hétérogène dont les éléments peuvent être nommés et différenciés, bref sur un état des choses, sur l’état de la société, sur l’État.
Ou bien - seconde option - on fait basculer le subjectif dans la pensée, et là quelque chose d’assez passionnant apparaît à ceux qui ont bien voulu changer la distance focale de leur regard (un peu comme dans ces images mystérieuses, dont tout le monde raffole, qui prennent du relief lorsqu’on fait flotter le regard). Toute cette multiplicité de gens qui se côtoient dans le même site géographique (le quartier de la Reynerie, au Mirail, à Toulouse, par exemple), au matin du 12 décembre 1998, apparaissent alors comme ayant, en même temps, les mêmes gestes, les mêmes mots, les mêmes comportements... bref la même pensée, sauf qu’ils la produisent en des lieux différents (lieux physiques, mais aussi lieux culturels). Ce que les gens pensent ? Peu importe. Ce qui est important à dire, c’est que ce choix d’observation débouche sur quelque chose qui n’a pas de nom, qui est élastique, qui peut faire tache d’huile sur d’autres quartiers, qui homogénéise temporairement le multiple hétérogène dont je parlais il y a un instant... Et ce quelque chose est générateur de désarroi ...
Mais c’est seulement de lui, par inoculation de sens, que la pensée politique peut se fonder : la pensée politique est une pensée symbolique. Il y faut un certain courage, car il est beaucoup plus facile de rebrousser chemin pour revenir au point de bifurcation où l’on prendra de nouveau le train (le train-train) du sujet psychologique rationnel (« Lui, c’est lui, et Moi, c’est moi ») n’ayant à traiter dialectiquement qu’avec des objets bien durs et bien pleins.
Sortir du désarroi c’est restaurer Autrui-généralisé dans sa fonction d’oxygénation des possibles, c’est-à-dire dans sa fonction prescriptive... Sortir du désarroi éprouvé collectivement consiste à symboliser dans un énoncé commun, ou dans une expression, dans un mot, dans un sigle calembour, dans un logotype, que sais-je, une chanson peut-être, le quelque chose qui dit polysémiquement que demain existe pour moi puisqu’il est déjà virtuellement présent dans la variété des comportements possibles aujourd’hui pour les autres... Je vous le répète : peu importe pour moi le contenu de la prescription. L’essentiel est qu’elle soit.
La subjectivation locale
J’ai déjà donné quelques éléments de la compréhension du sujet local lorsque vous m’avez demandé si la politique était une pensée. Je vous ai répondu que la politique ne consistait pas seulement à organiser la cité, qu’elle était aussi une pensée. Une pensée indistincte, coextensive au faire instituant d’une multiplicité de gens, pensée qu’on ne pouvait saisir qu’à travers la prescription d’un possible à atteindre, à partir d’une situation élargie, vécue comme angoissante par le fait de reconnaissance d’autrui comme sujet et non plus comme objet. J’ai ensuite précisé que cet ensemble - non groupal - contenant une population indéfinie de multiples gens, ne se connaissant pas nécessairement entre eux, soumis à l’épreuve du désarroi, par évanouissement de la dialectique rassurante sujet-objet, ne pouvait être mis en mouvement que par une même pensée du lendemain coextensive à l’énoncé d’une quelconque prescription.
Le sujet local contient donc, en son sein, d’une part, une structure refermée sur elle-même, qui est celle du sujet élargi-multiple-instituant ayant réussi à assumer le désarroi d’une subjectivité privée de la possibilité d’objectiver autrui, et, d’autre part, la structure bien connue qui est celle de la dialectique sujet-objet inhérente, comme je crois vous l’avoir montré, au fonctionnement ordinaire de l’État.
Tous les opérateurs du groupe algébrique de Klein sont là : l’identité des protagonistes (lui, c’est lui; moi, c’est moi), la réciprocité des accusations (le méchant en bande, c’est lui), l’inversion des attitudes (lui : méchant en nombre, gentil quand il est seul). Tous les opérateurs du circuit logique sont là, sauf un, celui de la corrélation qui fermerait la boucle: « Ce qui manque, c’est du dialogue », dialogue qui installerait, par l’inversion de la réciproque (le méchant en groupe, c’est moi), l’épreuve du désarroi, laquelle écraserait le mouvement de la violence, puisqu’il est exclu que, dans une bataille de rue, l’on se frappe soi-même.
Je ne sais pas si vous me suivez bien : la structure de la violence généralisée, quand elle affecte une multiplicité de gens, a nécessairement un trou, un vide en son milieu, un espace de jeu, un manque, une béance, une fenêtre, qui permet sa mobilité. Sinon elle se bloque et s’écrase. Ce principe de mobilité est si important qu’il est tabou, il est interdit d’y toucher : on ne se frappe pas soi-même, à travers l’alter ego qui aurait « tombé sa chemise » (j’y arrive!) pour se mettre à nu dans le dialogue. Moyennant quoi le mouvement de la structure - la bagarre rangée en tant que métonymie des rapports d’objectivation de l’Autre- reste possible. La philosophie structuraliste - fidèle reflet de ce fonctionnement de l’État - nous a séduit, dans les années 60, avec cette belle hypothèse de la causalité de l’absent : place du mort, place du roi, tache aveugle, signifiant flottant, valeur zéro, non-sens et ainsi de suite... expliquant la dynamique des éléments discrets placés autour. Présence faite d’absence, zéro actif, signifiant pur, ptyx, non-sens producteur de sens, cette entité paradoxale fuit comme dans le jeu du furet dont je parlais il y a un instant. Le dialogue flic-sauvageon (métonymie de la structure d’autrui) s’évanouit dès qu’on tente de le saisir comme réalité possible. Et c’est tant mieux pour les pouvoirs de toutes sortes qui ne se nourrissent que des distinctions de rôles, de statuts, de fonctions, d’origines ethniques... Regardez ce qui s’est passé lorsque les soldats du 17ème, en 1907, ont dialogué avec les vignerons du Midi... Relisez donc Rémy Pech...
Ce point aveugle - l’absence d’autrui - est une nécessité incontournable du fonctionnement de l’État, parce qu’il dérive logiquement - mécaniquement - de l’hétérogénéité des classes sociales absolument indispensable à l’activité économique d’un pays comme la France. On va donc le retrouver très vite ici, là, partout, en perpétuel déplacement, dans toutes les machines structurées-structurantes qui forment le corps institutionnel de ce pays : entreprises privées, établissements publics, grandes associations (partis politiques, syndicats)... où l’on va pouvoir déceler, logiquement, la perte d’autrui comme condition essentielle de la combinaison des moyens et des mouvements productifs du système. Ne croyez surtout pas que ce phénomène d’objectivation d’autrui - qui n’a d’autre issue que l’instrumentalisation de l’autre ou son exclusion - est un phénomène exceptionnel : regardez bien comment j’utilise la relation à l’autre dans le système questions-réponses que j’ai choisi d’adopter ici pour donner plus de mou à ma production écrite. Où est le dialogue dans cet entretien ? Nulle part. Qui se trouve en face de moi ? Personne. Pourquoi ? Parce que je veux produire un texte sur mes idées, pas sur les vôtres. Et vous acceptez très bien cela, car si vous vouliez vous faire « reconnaître » par moi - et par les lecteurs éventuels - comme « sujets », en discutant pied à pied tout ce que je raconte, vous savez que ce texte retranscrit serait un véritable foutoir...
Car le point aveugle est un tel concentré de désarroi (le dialogue écarté est plein d’écarts potentiels : il n’y a vraiment rien à attendre d’un dialogue puisqu’il n’y a rien d’autre à échanger que du manque d’autrui) que la seule façon de s’en sortir, quand il y a excès du désir de l’autre, lorsqu’on a été poussé de force dedans, ou plutôt quand on a été roulé par les vagues de sa soudaine propagation, est de profiter de la multiplicité inattendue de gens que l’on rencontre, au hasard des ressacs, pour inventer une solidarité nouvelle à partir des possibles de chacun. Une solidarité fondée, non sur les instances du discours, mais sur ses circonstances... Ce que j’ai nommé le « sujet élargi-multiple-instituant » est un penseur "circonstanciel" des circonstances, qui utilise l’élargissement du champ du désarroi et la multiplicité des gens qui le ressentent, pour flécher - prescrire - des possibles collectifs pour demain. Et comme ces possibles sont nécessairement opérationnalisés dans le champ politique existant - dans le « lieu » où l’on se trouve - ce qui s’amorce ainsi est un rapport contradictoire continu, continué, entre le dialogue (source d’énergie libre) et l’interdit du dialogue (liaison objectale de l’énergie). C’est cela, le sujet local, une vibration locale de la structure d’autrui (présente, absente, présente, absente..) soutenue - ou surplombée - par une flèche temporelle indécise mais bien empennée. Peut-être sans trop savoir, au départ, où l’on va... mais sachant ce que l’on fuit...
Q- Le sujet local n’est-il donc pas un terme que vous réservez seulement à certains modes politiques extrêmement rares condamnés à plus ou moins long terme à réintégrer le mode politique permanent qui est celui de l’État - ou bien à rester socialement stérile ?
Q- Où cela ?
R- Dans le groupe Zebda. On leur disait que ça n’allait pas être possible , et maintenant, ils tchourent l’oxygène de ce possible. Le héros de Kierkegard demandait qu’on veuille bien - s’il vous plaît-merci -, le lui donner, cet oxygène... Eux, ils le tchourent... et ils le lancent dans les airs : ma nièce, ma fille et ses copains-copines le respirent de loin, en levant le nez, mais ils le respirent... Ils se sentent chez soi chez eux ...
Q- Restons, s’il vous plaît, dans le concept... Pourquoi « sujet » et pourquoi « local » ?
R- Le sujet local est le concept qui rend compte du face-à-face direct de l’instituant - concret réel - avec l’institué - abstrait formel - et qui réalise ainsi les conditions d’un antagonisme producteur d’une énergie permanente. Antagonisme qui peut être décliné, chez les savants, en termes temporels (présence/représentation), en termes sémiologiques (praxis/logos) ou même, comme je l’ai fait quelque temps pour des raisons pédagogiques, en termes spatiaux (proximal/global)... Ou, comme ils le font, chez Zebda, en termes poétiques (mouettes/pigeons) ...
Il peut vous apparaître ainsi que le sujet local est le concept qui comprend une intériorité dynamique d’éléments disjoints mais en mobilité dans le même champ d’action polarisé : c’est en ce sens que le sujet local est « sujet ». Pourquoi « local » ? Parce qu’on ne peut saisir la prescription singulière qui homogénéise la pensée instituante que dans des « lieux » qui matérialisent cette prescription. A titre d’exemple, demandez-vous où sont attestés, sous forme de situations portant un possible prescrit, les énoncés ironiques de l’inconceptualisable expression « essence ordinaire », qui est le titre de l’album de Zebda. La réponse est manifeste : dans le groupe Zebda lui-même; dans le Tactikollectif; chez les jeunes du quartier des Izards; dans les multiples têtes qui s’agitent dans les concerts et qui font ensemble le petit « Oh! » sur « D’Ève à Lise » ; mais aussi dans les collèges et les lycées; et dans ma maison, à La Bourdette, bien sûr, certains samedis de rêve... Vous voyez que ces lieux nommés sont indéfinis et élastiques, mais rigoureusement coextensifs à la singularité de la prescription politique qui n’est plus le « Retroussons nos manches » pour travailler mieux, du PCF à la Libération, mais le « Tomber la chemise » , pour mieux sentir - symboliquement - la présence, la chaleur et l’essence humaine extraordinaire de ce que j’appelle aujourd'hui le « sujet local egregorien (*) »...
Par Clément
| Clément - "GALETS & TESSELLES"
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