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CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (6)"

LE TIERS INSTRUIT

À la fin de mon précédent exposé j’affirmais la nécessité vitale de « faire la paix » entre, d’une part les sciences qui traitent avec pertinence des choses du monde et de leurs relations… et, d’autre part, le jugement qui décide des hommes et de leurs rapports… Il nous faut parvenir à un nouveau contrat…

Contrat entre deux types de raisons aujourd’hui en conflit ; certes parce que leur destin se croise et se mêle, mais surtout parce que notre destin dépend de leur alliance. Par un nouvel appel à la globalité, il nous faut inventer une raison à la fois rationnelle et  pondérée, qui pense vrai… en même temps qu’elle juge prudemment

Il nous faut donc inventer les hommes d’aujourd’hui… et  marqué par mon passé d’enseignant et de « formateur d’enseignants » — passé qui m’a laissé en bouche un goût amer de bonnes intentions, de routine et d’abstractions immobiles — il devient urgent d’inventer les hommes qui autoriseront d’autres hommes à se construire…

Nous lançons un appel au sage d’aujourd’hui…

 

Le Sage d’aujourd’hui

Nous ne saurions mieux définir et présenter ce « sage d’aujourd’hui » que ne l’a fait Michel Serres dans « Le Contrat Naturel », c’est pourquoi nous donnons ici au philosophe gascon une parole textuelle, de plus d’une page de son  livre… Il m’y a gentiment autorisé : «…lorsqu'un auteur publie, tout devient public!! » a-t-il répondu à ma demande… Ce passage gagne à être lu à haute voix avec l’accent du Sud-Ouest :

« Le Sage d’aujourd’hui mêle en lui le Législateur des temps héroïques et le titulaire moderne du savoir rigoureux, sait tisser la vérité des sciences à la paix du jugement, mêle intimement nos héritages égyptiens et romains, à la source de nos lois, et nos legs sémites et grecs, donateurs de connaissance, intègre les sciences efficaces et rapides à nos droits lents et prudents. Jeune et vieux en même temps, le sage accède à l’âge mûr.

« Je l’appelle Tiers-Instruit : expert dans les connaissances, formelles ou expérimentales, versé dans les sciences naturelles, de l’inerte et du vivant, à l’écart des sciences sociales aux vérités plus critiques qu’organiques et de l’information banale et non rare, préférant les actions aux rapports, l’expérience humaine directe aux dossiers, voyageur de nature et de société, amoureux des fleuves, sables, vents, mers et montagnes, marcheur sur la Terre entière, passionné de gestes différents comme de paysages divers, navigateur solitaire au passage du Nord-Ouest, parages où le savoir positif traversé communique de manière délicate et rare, avec les humanités, inversement versé dans les langues anciennes, les traditions mythiques et les religions, Esprit fort et bon Diable, enfonçant ses racines dans le plus profond terreau culturel, jusqu’aux plaques tectoniques les plus enfouies dans la mémoire noire de la chair et du verbe, et donc archaïque et contemporain, traditionnel et futuriste, humaniste et savant, rapide et lent, vert et chevronné, audacieux et prudent, plus éloigné du pouvoir que tout législateur possible et plus proche de l’ignorance partagée par le grand nombre que tout savant imaginable, grand peut-être mais peuple, empirique mais exact, fin comme soie, grossier comme toile résistante, sans cesse en errance sur l’empan qui sépare la faim de la satiété, la misère de la richesse, l’ombre de la lumière, la maîtrise de la servitude, le chez-soi de l’étranger, connaissant et estimant la méconnaissance autant que les sciences, les contes de bonne femme autant que les concepts, les lois aussi bien que le non-droit, moine et voyou, seul et courant les voies, errant mais stable, enfin surtout brûlant d’amour envers la terre et l’humanité.

« Ce mélange demande un enracinement paradoxal dans le global : non dans une terre, mais en Terre, non dans le groupe mais partout ; l’image de la plante n’a plus guère de sens. Depuis que nous avons décollé, en un puissant et lointain appareillage, nous comptons sur les liens immatériels plus que sur des racines. Serait-ce donc la fin des appartenances ? » (pp 147-148)

 

Inventer  le Sage

Le travail d’invention vient de commencer : je viens de  copier, dans sa version intégrale, la définition du « Tiers-Instruit ». Ça n’a pas été facile. Certaines phrases sont longues notamment la troisième qui comporte 273 mots…  le record de la plus longue phrase de Proust — 243 mots — est largement battu… Mais mon vague malaise vient d’ailleurs… je n’aime pas copier : j’ai l’impression de voler les idées, de me parer de la plume d’un autre… et d’annuler mon forfait en l’étalant au grand jour… Mais il y a autre chose, plus banal encore : dans mon passé d’enfant de chœur, j’ai appris que la parole écrite qu’on trouve dans les Grands Livres est sacrée, vraie, intouchable… Car, malgré sa petite taille, Le Contrat Naturel est un Grand Livre…

Ce travail de copiage vient de raviver un très vieux souvenir… qui me permet de conforter ce caractère de toute puissance — parfois dangereuse — de la parole écrite… même si, dans ce qui va suivre, nous sommes très loin du sacré. Un jour froid d’hiver, en cinquième « technique », un prof. de l’atelier de menuiserie m’infligea 200 lignes de copie pour avoir posé ma varlope, la lame contre l’établi, comme chacun le fait — à tort — lorsqu’il utilise une varlope. Au lieu de copier un bouquin technique, comme le prof. l’avait prescrit — déjà ma réticence vis-à-vis du copiage — je passai tout mon dimanche, en étude avec les « collés » de la semaine, à rédiger en 206 lignes les tristes aventures d’un élève, interne dans un sinistre collège, rejeté de tous, malheureux, misérable, mal aimé… en perdition… Moi bien sûr… à ceci près que, mis à part l’internat et la sinistrose du collège, la réalité était tout à fait  l’inverse de ce que j’écrivais…

Le lundi matin, je remis mon pensum. Une heure plus tard le prof. me faisait appeler dans son bureau… il tenait mes pages d’une main qui tremblait, des larmes coulaient sur ses joues… Surprise : derrière cette face de prof. émaciée et revêche… il y avait un être humain que j’avais ému et à qui, certainement, j’avais fait mal… L’écriture authentique libère ou enchaîne, selon les positions des protagonistes et selon les moments : j’étais authentique dans ma rage et ma rancune, le prof. se trouvait emprisonné dans la culpabilité engendrée par ma fiction… Plus de soixante après ans c’est moi que la culpabilité taraude… Quant au prof… il aurait, à ce jour, plus de cent ans.

Que tirer de cette réminiscence ? D’abord que les relations maître - élève sont très complexes… et ceci met en évidence l’hérésie que constitue la suppression d’une formation professionnelle des enseignants ! Ensuite que les pédagogies les plus absurdes fonctionnent parfois : lorsque j’utilise une varlope — ce qui est très rare— je la dépose sur son flan… Même le diagramme de Pert ne saurait rendre compte du chemin critique de cet acte… à moins que… À moins que dans les situations que j’évoque, l’implication des acteurs, la recherche d’un sens plus « vrai » pour leurs actes… donne à la parole écrite une force latente insoupçonnée…

Revenons à la « construction » du Sage d’aujourd’hui… Je me suis donc appliqué à rendre compte de  la définition à la lettre… Les transpositions ou les paraphrases dont je suis coutumier, auraient pu déformer ou contrarier les idées de leur auteur. Car j’ai le sentiment que cette définition du Tiers-Instruit pourrait devenir désormais une référence incontournable :

Comme test d’abord (ou plutôt comme épreuve initiatique) pour ceux qui se proposeraient de faire partie de la confrérie des Tiers-Instruits, À supposer qu’il s’en trouve quelques-uns qui répondent aux critères de la  définition, ou du moins à certains de ces critères, dont la quantité reste à déterminer…

J’ai moi-même fait ce « test » en apposant dans la marge étroite du livre un plus (+) lorsque je me sentais proche du critère et un moins (—) lorsque je ne répondais pas au critère ou que je me sentais loin de lui. Par exemple un (petit) plus pour l’expertise des connaissances ; un (+) franc pour la préférence des actions aux rapports ; un (+) pour mon amour des fleuves, sables, vents, mers et montagnes ; encore un + pour l’enfoncement des racines dans le plus profond terreau culturel, etc. etc.… Et puis des moins, pas mal de (—) : (—) à pour ma tenue à l’écart des sciences sociales… j’y barbotte souvent ; (—) parce que je n’ai jamais été versé dans les langues anciennes, bien qu’ayant pour langue maternelle le gascon antérieur au français ce qui me rend toujours imbattable dans l’accord des participes passés ; (—) parce que j’ai trop peur de naviguer en solitaire dans le passage du Nord-Ouest,, peur d’être bloqué, comme Roald Amundsen, dans les glaces pendant vingt-deux mois, de me casser comme lui un bras, d’avoir le dos lacéré par les griffes d’un ours… trop risqués pour moi, les sentiers héroïques… et puis… enfin d’autres moins pour d’autres critères… Finalement, j’ai fait le compte des plus et des moins…

J’ai fait le compte et, avec une grande satisfaction, j’ai recueilli sensiblement davantage de (+) que de (—) ; presque deux tiers de plus, pour un gros tiers de moins… je serais aux deux tiers Tiers-Instruit… aux deux tiers un Sage d’Aujourd’hui. Aux deux tiers du Mont de la Sagesse dont je devine, au-dessus de moi, le sommet bleu perdu dans les nuages…

Ceci n’était évidemment qu’une fiction, un jeu… mais, comme la plupart des jeux, un jeu sérieux qui, malgré mon passé de psychologue occasionnel et mon âge hélas avancé, m’a appris des choses sur moi… choses que je savais sans doute mais qui maintenant existent… Intéressant… Essayez donc… pour voir !

Comme incitation ensuite à une sorte d’élaboration opérationnelle du Tiers Instruit… Et si, au lieu d’être considéré comme sujet individuel notre Sage d’aujourd’hui  en venait à être engendré comme sujet collectif ? Notre système de pensée nous conditionne  à présenter le sujet humain comme individuel… le « subjectif » appartient à l’individu et ne peut être éprouvé et exprimé que par lui… C’est sans doute en partie vrai… les œuvres d’art en particulier, mais aussi nos manières d’être, de nous comporter, de déposer une varlope sur un établi… témoignent de la singularité, parfois de l’originalité de chacun…

Mais est-ce là l’essentiel ?  « D’où vient cette quête insensée qui nous pousse à regarder vers le ciel, alors que ce que nous sommes se trouve à côté de nous, ignoré ? » s’interrogeait lors d’une conférence, Pascal Picq, le préhistorien… Et si l’essentiel était justement dans cette hyper socialité qui emmaillote l’être humain dès la naissance puis l’enrobe et le conditionne sa vie durant… « Un homme fait de tous les hommes qui les vaut tous et que vaut n’importe qui… » écrivait Sartre. C’est peut-être parce que nous sentons profondément que nous ne nous appartenons pas, que nous sommes tellement attachés au peu que nous possédons réellement…

Voilà que je m’habille en philosophe sentencieux… Pour faire plus simple : du fait que, en tant qu’êtres humains, nous sommes avant tout des émanations  ou des expressions d’interrelations sociales, nous partageons intimement les manières de sentir, de penser, de vivre… d’une communauté humaine plus ou moins élargie… nous sommes cette communauté humaine… Il n’y a donc aucune hérésie épistémologique à parler de sujet collectif…  Des êtres faits d’une essentielle substance commune, avec chacun son grenier de Bibiane qui le distingue des autres, qui le fait unique. Le sujet humain est d’abord cette substance commune essentielle. Le sujet humain est un sujet collectif.

Cela me rassure… Rien d’étonnant alors à ce que moi, sujet individuel, ne parvienne à posséder que deux tiers des critères — et sans doute me suis-je surévalué — sur les trois, qui feraient de moi un Tiers-Instruit achevé… cette complétude serait même inquiétante. C’est donc par un ensemble humain, par un sujet collectif que l’on peut donner corps au Sage d’aujourd’hui… Cela les éducastreurs de tout poil l’ont depuis longtemps auguré qui ont remplacé le précepteur unique, pressenti inachevé, par un ensemble de sujets individuels cloisonnés dans des secteurs partiels, malheureusement découpés selon une logique de contrats rationnels. Ce que ces mentors n’ont pas su — ou pas voulu voir — c’est que les cloisonnements disciplinaires annihilent le sujet collectif, sujet essentiel que nous venons d’évoquer et que sous-entend le Tiers-Instruit de Michel Serres…

Comment alors donner vie à ce sujet collectif dont semble tributaire le Tiers- Instruit ? Je souhaite que des recherches alimentent cette construction du Sage d’Aujourd’hui, apportent des suggestions, voire des éléments de réponse nos interrogations. L’avènement d’un programme de recherches en termes d’allégeance à un « contrat naturel » devrait, dans les Sciences de l’Éducation davantage encore que dans d’autres secteurs de la recherche, modifier nos approches…

Ce « contrat naturel » a pour ambition de faire entrer en résonances les démarches de recherches et les réalités de la vie, y compris bien sûr les réalités de la vie scolaire et plus généralement celles de l’éducation…

J’attends, pour ma part avec impatience, le jour où j’apercevrai enfin, un matin de printemps, la pluralité des silhouettes fantasmatiques du Sage d’Aujourd’hui, agissant de conserve, estompées par les brumes bleues du soleil levant…

 

CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (5)"

LE CONTRAT NATUREL...

Ce dernier dimanche gris de novembre, à mon réveil, j’ai allumé la radio et j’ai eu la surprise agréable d’entendre une voix connue, celle de Michel Serres qui nous faisait part de ses doutes sur les conséquences positives du sommet de Copenhague qui débutera dans quelques jours. Mon prochain exposé à l’attention des BDLB porte justement sur ce thème de la nécessité — vitale pour l’espèce humaine — d’établir un nouveau «contrat » avec la nature. J’essaie de présenter ici les termes de ce contrat que Michel Serres expose de manière beaucoup plus nuancée dans « Le Contrat Naturel ». Je me suis dit que le moment était venu de publier ce « Regard par la fenêtre… » plus que jamais d’actualité.

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4 nov. 2009 - CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (4)"

PEUT-ON SORTIR DU PERFORMATIF ?

Après une longue interruption, je reprends la rubrique "Regards par la fenêtre…" qui semble avoir intéressé un certain nombre de lecteurs… Pas de commentaires mais des critiques verbales de la part de certaines de mes connaissances… "Trop abstrait" me dit-on…  J'y peux pas grand chose… L'épistémologie "légère" est, par nature, abstraite… Enfin ne nous prenons pas trop au sérieux… et… bonne rentrée !!!
Claudio
 
Regards par la fenêtre de ma chambre 


Peut-on sortir du performatif ?

Tant qu’il ne fut question que de géométrie, ou plus largement de mathématiques, le deuxième pacte ressembla beaucoup au premier. Dans les deux cas, un accord ou une décision commune pouvait faire naître « performativement » ce dont il était question. Dès que nous voulons ensemble que quelque chose soit, la parole fait qu’il en est ainsi.
En mathématiques toutefois, le contrat va un peu plus avant. Il faut que nous nous mettions d’accord sur les propriétés d’un énoncé et d’une figure. Si l’énoncé ne dépend que de notre seule décision, la figure se conduit comme un objet indépendant de nous… d’où la demande insistante de Socrate à ses interlocuteurs des rapports de chaque mot et de toute chose qui requiert d’eux la signature indéfinie de ce contrat… demande qui imprègne et soutient, dans les plus fins détails, les dialogues de Platon.
Ainsi naît la société savante, de ces accords sans fin sans lesquels aucun débat ne saurait se poursuivre. Mais d’autre part, elle ne peut naître que par opposition à la société traditionnelle puisque le nouveau contrat n’utilise pas les mêmes termes que l’ancien : la liaison qui nous engage nous dépasse dans la mesure où nous échappe la figure et ses propriétés… Du coup presque tous les signataires du pacte savant vont être amenés à comparaître devant les tribunaux institués sous l’ancien pacte, en soutenant que ces tribunaux n’ont aucune compétence pour ces jugements. Dans le pacte savant, l’instance qui décide nous échappe… le nombre nous impose sa loi. Il existe un autre monde, le monde mathématique, qui échappe au performatif !
Et davantage encore échappent au performatif les phénomènes du monde physique… ce qui explique le « retard » de la physique par rapport aux mathématiques. Il est infiniment plus difficile de se mettre d’accord sur un fait observé que sur un énoncé ou une figure que nous avons plus ou moins construits… Plus difficile encore de se mettre d’accord sur la correspondance d’un fait avec un énoncé. Davantage encore que le monde mathématique, le monde physique échappe au performatif.
Alors le contrat introduira une troisième instance : le monde.
À l’horizon de la physique se profile déjà l’idée du contrat naturel !
 

1. Les Sciences soumises à la question

Mais que de souffrances, quel cheminement cahoteux — jusqu’à aujourd’hui inclus — pour en arriver aux représentations actuelles, le plus souvent d’ailleurs en contradiction, ou au moins en porte-à-faux, avec nos visions immédiates et nos pratiques… en particulier si nous avons pour ambition d’enseigner !
L‘histoire pourrait commencer avec Adam qui en bravant l’interdit — exhorté par Ève — de consommation du fruit de l’arbre de la connaissance, risque le paradis contre la science. Adam est expulsé de l’Éden, condamné au travail dans la peine et la sueur, à la douleur dans le travail d’enfantement — ce dernier point pour Ève bien sûr : que ne pouvait-elle rester en dehors de çà… — à une conscience malheureuse de soi, à l’errance, à l’exclusion… à la mort. Et ceci de génération en génération… jusqu’à nous… Avant la faute originelle existaient une loi et un législateur, d’où la sentence sans appel… Notre longue histoire et les larmes qui l’assaisonnent s’expliquent par un procès interminable…
Car le mythe entre de plain-pied dans une histoire qui se répète. Seulement quelques exemples :
En Grèce, Anaxagore de Clazomènes (500-428 av J. C)., après la chute d’une météorite, élabore une théorie de la matérialité du ciel : le soleil est un globe de pierre incandescente, plus grand que le Péloponèse. De plus, pour la première fois, Anaxagore établit une distinction entre la matière et l’esprit et reconnaît un principe « raisonnable » comme cause du mouvement. Accusé d’impiété et mis en prison, conformément à la loi qui devait maintenir intact le culte des dieux, il fut bien mis en jugement et condamné à mort. Sauvé par son ami Périclès qui le fit sortir d’Athènes en 421, Anaxagore se retira à Lampsaque où, raconte-t-on, il se laissa mourir de faim, accablé de ne pas voir ses idées reconnues… Comme dans l’histoire d’Adam, le Droit l’emporte sans discussion sur la Science ; les grecs, pourtant mathématiciens, n’inventeront pas la physique.
Tant pis pour eux…

Plus de 2000 ans plus tard les positions n’ont pas avancé d’un pouce. L’épopée de Galilée est connue, aussi ne l’évoquerons-nous que par la sentence rendue au couvent dominicain de Santa-Maria, le 22 juin 1633 : Galilée condamné à mort — peine immédiatement commuée en prison à vie par le pape Urbain VIII — et son ouvrage interdit. La formule d’abjuration préparée par le Saint-Office et prononcée par le condamné  vaut tous les discours que nous pourrions produire :
 « Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence, âgé de soixante dix ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints Évangiles, jure que j'ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et avec l'aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église Catholique et Apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, alors que j'avais été condamné par injonction du Saint Office d'abandonner complètement la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n'est pas au centre du monde et se déplace, et de ne pas défendre ni enseigner cette doctrine erronée de quelque manière que ce soit, par oral ou par écrit; et après avoir été averti que cette doctrine n'est pas conforme à ce que disent les Saintes Écritures, j'ai écrit et publié un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière; ce pour quoi j'ai été tenu pour hautement suspect d'hérésie, pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la terre n'est pas le centre, et se meut. [...]
Texte diffusé largement : à Rome le 2 juillet, le 12 août à Florence. La nouvelle arrive en Allemagne fin août, en Belgique en septembre. Les décrets du Saint-Office ne seront jamais publiés en France, mais, pour éviter toute controverse, René Descartes renonce à faire paraître son « Traité du monde et de la lumière ». Dans l’ambiance du moment mieux valait la prudence…
Elle est tout de même puissante cette parole performative… nettement supérieure aux talonnettes… en efficacité !

Dernier exemple qui date d’à peine plus de deux siècles, le fondateur de la chimie moderne, Antoine Lavoisier, est stigmatisé comme traître par le tribunal révolutionnaire et guillotiné à Paris le 8 mai 1794, en même temps que l’ensemble de ses collègues fermiers généraux. Sans doute ne s’agit-il pas seulement ici d’une sentence à l’encontre d’une approche scientifique du monde ; c’est en tant que fermier général que Lavoisier comparaît.
Cependant l’attitude des juristes à l’égard du pacte savant est toujours la même. Lavoisier ayant demandé un sursis pour pouvoir achever une expérience, s’entend répondre par Jean-Baptiste Coffinhal, le président du tribunal révolutionnaire : « La République n’a pas besoin de savants ni de chimistes ; le cours de la justice ne peut être suspendu ».
 
 
Le cours de la justice ne peut être suspendu : la parole performative a valeur d’absolu, davantage encore que 2000 ans auparavant, où Périclès empêche la mise à mort d’Anaxagore, ou encore 200 ans en amont où la peine de mort à l’encontre de Galilée est commuée en peine de prison à vie, par le pape…
Mieux vaut donc être prudent vis-à-vis de la parole performative, et d’autant plus qu’elle est instaurée comme mode de régulation sociale, comme Dieu lorsqu’il condamne Adam à une peine perpétuelle pour s’être montré trop curieux… cette peine absolue aura des conséquences gravissimes… Ou ce président du tribunal révolutionnaire qui incarne cette parole performative au moins depuis le début de la Terreur… Sait-il vraiment ce qu’il fait ? À moins que…
À moins que, dans ce dernier exemple, la célérité dont fait preuve le tribunal révolutionnaire ne s’explique par le fait que les biens des condamnés étaient confisqués au profit de l’État… et les fermiers généraux possédaient les plus grosses fortunes de France… La parole performative du tribunal révolutionnaire — ou de toute autre instance tribunitienne — est-elle seulement une parole de droit ? N’est-elle pas, au moins de temps en temps, tributaire d’influences liées au caractère des hommes qui s’accommode mal de l’absolu performatif ?
 Anaxagore, Galilée n’étaient pas riches, en tout cas pas autant que Lavoisier… Serait-ce à cause de cela que les tribunaux, tout en les condamnant à mort, se sont arrangés pour les autoriser à vivre ?
 

2. Le Droit contre la Science

Au commencement donc, la science conteste le droit et entre en conflit avec lui. La connaissance, la science… apparaissent comme l’ensemble des écarts au droit… à son équilibre immuable… je pense, je mesure, je m‘écarte du droit… et je n’en ai pas le droit…
Certes le droit gagne, la connaissance reste fautive ou pécheresse… mais prend le droit de contester le droit. Le droit se prononce sur la science, mais en vertu de quel savoir ? La science conteste le droit mais en vertu de quel droit ?
Ni Anaxagore, ni Galilée, ni Lavoisier ne peuvent ni ne doivent passer pour des exceptions. Dès les débuts de la connaissance scientifique — débuts d’ailleurs difficiles à repérer — l’histoire abonde en arrêts et procès. Les premiers astronomes ou physiciens comparaissent devant les tribunaux des cités grecques, sous des chefs d’inculpation comparables à ceux qui ont accablé les savants modernes qui toujours, ou presque, s’en tirent mal… et parfois ne s’en tirent pas !
Je viens enfin de m’apercevoir qu’un jury de thèse est d’abord une instance de droit performatif, avant d’être une instance d’évaluation critique… Sinon le jury s’appellerait autrement, ce ne sont pas les termes qui manquent. Plus de cent fois dans ma carrière professionnelle j’ai fait partie de tels jurys, parfois même en tant que président… — même en Sorbonne… une fois ! — non sans, à chaque jury, éprouver au creux de l’estomac une boule de culpabilité nébuleuse… je viens enfin de comprendre pourquoi… il était temps !
On peut donc dire que les sciences entrent dans l’histoire par la porte des prétoires. Devant les tribunaux — du Droit et de la Science — s’accomplit une synthèse entre une histoire interne des sciences — celle qui demande le jugement de vérité particulier aux sciences… — et une histoire externe, celle qui les fait entrer ou éclore en « écoles » ou « groupes de pression ». Histoire externe qui exige que leur vérité soit socialement canonisée !  Devant le tribunal comparaissent individus ou associations ; la « vérité » fragile s’y renforce car la décision incruste cette vérité dans le temps officiel. Pas d’histoire des sciences sans enregistrement judiciaire, pas de science sans procès, pas de vérité sans jugement intérieur ou extérieur au savoir. L’histoire des sciences ne peut se passer des tribunaux …
De quel droit, tel citoyen critique-t-il Anaxagore ? De ce droit fondamental qui fonde l’existence de la ville et qu’on nomme « contrat social ». Le contrat social concerne tout le monde, sans exception, il est la volonté de tous… et non de tous moins quelques-uns — par exemple les savants — Si donc, pour observer les planètes, tu ne t’occupes pas des affaires de la ville, tu romps le contrat qui nous unit et donc la société doit t’exclure, te condamner, au moins à l’exil, au plus à la mort : en te soustrayant à la volonté générale, tu prononces ta propre condamnation…
Un procès finit toujours par statuer : les juges appliquent toujours les textes et la jurisprudence — l'ensemble des arrêts et des jugements qu'ont rendu les Cours et les Tribunaux pour la solution d'une situation juridique donnée — de sorte que leur arrêt contribue à l’évolution de la loi.
 

3. La Science contre le Droit

Condamné, Galilée fait opposition ou semble interjeter en appel ; Eppur, si move… « Et pourtant elle tourne ». Mais comme il n’existe pas de juridiction formée pour la nouvelle mécanique astronomique, les cardinaux décident et tranchent au nom du droit canon, du droit romain et d’Aristote le juriste physicien. Pour leur répondre, Galilée tente d’échapper à ces conventions en les plaçant hors de leurs lois :  « le monde n’est pas de ce ressort »… qui renvoie à une autre référence, religieuse celle-là : « mon royaume n’est pas de ce monde ». Galilée, comme le Christ font appel vers une instance inexistante. L’un et l’autre sont condamnés ; mais peu importe pour ce qui concerne l’avènement d’un nouveau contrat…
Galilée évoque le monde des choses elles-mêmes : la terre et sa rotation, paisible, sans cause… Ce qu’il dit se met à exister puisque sa parole fait jurisprudence… mais il faudra du temps… L’astronome face au cardinal a découpé deux espaces, de droit et de non-droit. Le premier est l’espace de contrat d’où l’on fait appel. Le second, « naturel », échappe aux conventions du droit et du non-droit. Cet appel de l’astronome ne trouve devant lui aucun tribunal compétent, au sein de ce qu’on appelle encore le droit. Alors, le droit « naturel » s’identifie aux sciences physiques… Celles-ci prennent la place que laisse le droit traditionnel et nous allons nous référer désormais aux expertises de la connaissance : ainsi nous savons, mais nous ne pouvons rien décider…
S’agissant de la nature, la science récupère tous les droits, seule… Le droit traditionnel n’en veut pas. On peut dire que la science occupe l’espace du « droit naturel ». La terre se meut et ce mouvement ne peut, aux yeux des juristes du temps, assurer de référence fixe à aucun jugement ; la conquête de ce globe par le savoir exact, agit comme un contrat de possession. Galilée, le premier, enclôt le terrain de la nature et s’avise de dire : ceci appartient à la science. Il fonde la société scientifique en lui donnant son droit de propriété. Du coup il fonde en profondeur la société moderne, en ce qu’il crée un nouveau contrat social, propre à toutes les sociétés. La nature devient alors l’espace global vide d’hommes, d’où la société s’absente, où le savant juge et légifère.
La nature gît hors du collectif : l’état de nature reste incompréhensible au langage inventé dans et par la société. La science invente des lois sans sujet dans ce monde sans hommes : les lois de la nature diffèrent des lois du droit. Ainsi, les sciences se rendent propriétaires de l’espace de non-droit ; les sciences fournissent les experts auprès des tribunaux, et donc décident avant eux et pour eux.
La science a donc conquis l’espace du droit matériel ; celui-ci s’éteint, tandis que la science joue le rôle de notre jugement dernier. Désormais le droit et la science s’opposent comme jadis le positif et le naturel… Aboutissement du procès Galilée : la raison sans sujet, la « raison pure », objective, l’emporte sur celle qu’un sujet peut dire… La science décide sans que quiconque — vous ou moi — y ayons à faire ou à dire ! Débat biblique immémorial des prophètes et des rois… Le nouveau venu qui prétend parler d’un autre monde doit apporter un signe miraculeux montrant vraiment qu’il vient d’ailleurs. Alors, le prophète cité en justice lève la main, il cite la Terre, fait appel à elle et la fait mouvoir…
Nous n’en sommes pas encore revenus : le prophète a renversé le roi. La science a pris la place du droit et fondé ses tribunaux dont les arrêts font désormais paraître arbitraires ceux des autres instances… Que faire et comment décider dans un monde qui ne sait que savoir et qui ne fait que ce qui découle du savoir ? Dans un monde où les tribunaux jugent sans appel… Sous une forme autre, ne serions-nous pas revenus à une parole performative  ?
Parole qui tue… sans doute pas des êtres de sang … mais des êtres quand même, des enfants d’une autre espèce à qui un sujet avait donné vie… Je pense à ces huit cent cinquante pages de cette thèse condamnée, il y a trente ans, devant un tribunal on ne peut plus conforme… et exécutée sans appel… Et combien d’autres créations ensevelies, ou pire : mises de côté « en attendant »  qu’on les oublie,  car en porte-à-faux, du moins selon un jury, vis-à-vis du droit « naturel » de la science…
Je l’écrivais plus haut : j’ai beaucoup participé, lors de ma vie professionnelle, souvent comme avocat de la défense, plus rarement comme avocat de l’accusation — encore que…— et parfois même comme président du jury du tribunal de la science… Nos procès concernaient le domaine du symbolique me direz-vous… certes… mais du symbolique au réel il n’y a que l’épaisseur d’un signifiant… Pas de sang versé disais-je… Symboliques les peines infligées à travers les rapports, les mentions trop « légères »… Une sanction sévère équivalait quand même à couper les rémiges primaires d’un jeune oiseau prêt à s’envoler… À l’inverse des rites d’initiation des sociétés traditionnelles — rites auxquels j’ai souvent comparé les examens de notre système scolaire — qui eux (les rites) sont institutionnellement situés et individuellement vécus dans un registre imaginaire - symbolique… On ne meurt que pour renaître… Nos épreuves pseudo - rituelles équivalent, dans certains cas, à « enterrer » sans possibilité de survie…
Et de cela, personne ne souhaite vraiment prendre conscience…


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2 novembre 2009 - CLAUDIO : "Traites et Re Traites"

Ya des jours comme ça...

Il y a une dizaine d'années, un de mes proches endossa la responsabilité de prononcer le discours traditionnel lors du départ à la retraite d'un collègue. Le futur orateur s'adressa alors à moi : -"Toi qui écris facilement, tu ne pourrais pas ?" - "je veux bien essayer". Et j'écrivis un poème que je croyais sublime. Apparemment il ne l'était pas car le jugement du commanditaire fut sans appel : - "Tu ne crois tout de même pas que je vais déclamer en public des conneries pareilles ?  Ya de quoi déprimer..." Ya des jours comme çà...

Traites et Re Traites
"Frères humains qui après nous vivez"
François Villon
Ya des jours comme çà où le soleil se voile,
Où la lune d’automne se cache au ciel de nuit
Quand les embruns glacés effacent les étoiles
Des horizons brumeux… où le bonheur s’enfuit.

Spleen… à soixante ans finit l’adolescence.
Plus d’éminence en haut pour diriger mes pas,
Dans la foule d’en bas personne ne m’encense
Enfin libre libre ! mais libre de faire quoi ?

D’abord m’emmoutonner dans ces fringants périples
Qui en moins de huit jours visitent un continent,
D’où je ramènerai des œuvres authentiques
Inestimables en prix, vieilles de cinq mille ans.

Puis revoir les amis du temps de ma jeunesse,
Et revivre avec eux les espoirs d’autrefois
En me réjouissant que leurs faces s’affaissent,
Quand mes fesses ont encore un air de bon aloi.

Surtout dans le social je suis indispensable :
Restaurants du grand Cœur, chiffonniers d’Emaüs,
Kermesses et loteries et quêtes charitables
Et dons de tous côtés jusqu’à n’en pouvoir plus

Dévorer les revues spéciales aux croulants :
Tous mes maux cancéreux, troubles du myocarde
Et surtout Aloîs, le plus réjouissant,
Empêchant qu’aux malheurs, je ne prenne plus garde

Non !  Je n’en puis plus dans ce foutu système
De n’être plus pour tous qu’un pion sur l’échiquier,
Moi qui croyais bien exister par moi-même,
Je me vis désormais en pantin aliéné !

Aux faux amis fuyants, clairement je dis merde
Vous venez de me rendre enfin la liberté,
La liberté de vivre au risque de me perdre
Fâcheuse position : être un vieux nouveau-né.

Mes chers con-retraités, être âgé n’est un drame
Que si nous-nous parquons dans notre société,
Nos loisirs et faveurs font partie d’un programme
Qui exclut sans appel les vieux de la cité.

Frères humains rassis, faut ici nous reprendre,
Nous avons ce qu’il faut dans nos communautés
Pour qu’enfin tous unis nous puissions nous défendre
Et quitter ce statut d’humain robotisé.

Nous sommes possédés de vécus chaotiques
Qui nous ont modelés tout au long des années
Et qui dorment en nous de façon anarchique
Sans espoir d’être un jour, pour nous tous libérés.

Oui nous sommes animés  d’arcanes et de rêves
Que nous cachons souvent, par peur de n’être aimés,
Et nous nous retrouvons dans le costume d’Ève
Dans des cloîtres sinistres, de tous abandonnés

Halte là !  De nos vies devenons les seuls maîtres
Mieux : travaillons ensemble à les développer,
Gardons tous nos pouvoirs et nous verrons renaître
La considération, dans les yeux des puînés.

Nous prétendrons alors au droit à une parole
D’homme, juste et entière, voix de la dignité,
Avec la conviction que désormais nos rôles
Ne peuvent se borner aux fonctions d’exploités.

Pensons aux lendemains que nous voulions construire :
Donnons nous les pouvoirs d’en tracer les orées ;
Chez tous ces vieux amers renaîtront les sourires
S’ils ébauchent le monde auquel ils ont rêvé

Ya des jours comme çà où nous serons en fête
En retrouvant étoiles et lunes et soleils
Et la chaleur au corps et la joie dans la tête
Pour nous mômes âgés, des jours de grand réveil.

Ya des jours comme çà où la vie recommence
Ou, en réalité, pourrait recommencer
Puisqu’il nous faudrait pour entrer dans la danse
Écraser ces cafards qui nous ont aliénés.

Claudio

14 juil 2009 - CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (3)"

Le règne du performatif : le droit… et la géométrie

Revenons à notre question centrale sur la nature et l’évolution de ces connaissances qui « réfléchissent » notre vision du monde, de nous-mêmes et de nos relations réciproques.
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27 juin 2009 - CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (2)"

Regards sur le monde en passant par l’école

Nous avons conscience d’être vivants… miraculeusement ! Consciemment ou non, les éphémères — du grec éphêmeros (qui ne dure qu’un jour) — nous font peur… C’est en partie pour cela que nous, pauvres humains, sommes en quête de repères qui nous permettent de comprendre le monde, de nous rassurer vis-à-vis des phénomènes naturels, surtout s’ils s’avèrent inquiétants ou menaçants pour nos existences humaines… Donc comprendre, expliquer… pour essayer de nous rassurer, certes… mais aussi tenter d’échapper à notre destin, lutter contre les agressions ou l’inconfort que nous impose la nature, avoir pour projet d’établir ou de rétablir des équilibres qui autorisent la vie à naître et à se développer dans les meilleures conditions possibles.
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16 juin 2009 - CLAUDIO : "Regards par la fenêtre de ma chambre (1)"

AVANT-PROPOS

« Regarder à travers la fenêtre de sa chambre, c'est voir la vie défiler, chaque matin en ouvrant le volet, le monde a changé. » nous dit  un mystérieux fantôme qui se fait appeler Donnie Darko. C’est ce que je me propose de faire ici : ouvrir de temps à autre la fenêtre de ma chambre, fenêtre patinée par le temps, aux encadrements de bois quelque peu vermoulus. J’aime à ouvrir sur le monde cette fenêtre pour voir défiler la vie… Ou plutôt pour essayer de comprendre, à partir de ce que je vois, cette vie qui défile…
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CLAUDIO : 3. L'enfant de la jungle (suite 6)

 3. 6/ L’enfant de la jungle

 

Recuerda a Mary-Helen

Nous avons tenté de montrer, avec l’histoire de Mary-Helen confrontée à «l’épreuve des hommes Blancs » que les rituels en éducation peuvent s’avérer inadaptés, voire dangereux puisque pouvant générer des drames tels celui que nous avons rapporté dans un précédent exposé. Il est vrai que le rituel dans lequel la jeune fille est prise s’avère parfaitement incongru puisque totalement étranger aux valeurs sociales, relationnelles, existentielles… que Mary-Helen a intégrées, lors de son long séjour dans le village de pêcheurs indonésien. Les épreuves auxquelles notre héroïne est confrontée n’ont pour elle — ne peuvent avoir — aucun sens, en résonance avec ce qu’elle a vécu et ce qu’elle est devenue, profondément. Elle a été scolarisée, elle se soumet à l’épreuve parce que son entourage l’y oblige et en fonction d’un projet — retourner à Sinang — complètement étranger aux apprentissages subis et à l’épreuve censée les valider.

Les adultes semblent prendre  conscience de l’incongruité de la situation au moment du drame : « Je n’ai pas voulu cela » s’écrie le Père.… « Moi non plus mais nous aurions dû le prévoir… » répond Moivre culpabilisé car il a toujours douté de la pertinence de l’entreprise. « En France, Père, quel autre but pouvait-elle avoir ? Quel autre idéal ? Sa mère n’a pas hésité ! Oh que nous avons été coupables ! »

        Enfin… pas si coupables que cela… En France, il n’y avait rien d’autre à faire et puis c’est la mère de Mary-Helen qui a tout décidé… Enfin Moivre, en écoutant le délire de Mary-Helen a ressassé des critiques irrévocables vis-à-vis des enseignements, substance même de l’épreuve : « Les coupables étaient, avant tout, les membres de cette légion anonyme, engluée dans la quantité des résultats acquis et abîmée dans une adoration aveugle de la compilation. Légion acharnée à détruire l’esprit des créations (…), enfin à proposer l’apprentissage des formes comme une religion après lui avoir donné le nom absurde d’enseignement. »

Donc le drame qui coûte la vie à Mary-Helen et à Mocktuy est « surdéterminé » comme le disent si savamment les sociologues… La question se posera pour nous, minuscules humains, de savoir à quelles conditions nous  pouvons — partiellement s’entend — contrôler la complexité de ces déterminations multiples ou, faute de mieux, en prendre conscience…

Mais nous étions jusqu’ici dans l’analyse d’un roman et l’auteur a créé une situation inextricable qui aboutit au drame final. Celui-ci se serait-il produit si le docteur Moivre — le seul à vraiment se rendre compte des difficultés de la situation — avait pu accompagner l’intégration en France de Mary-Helen ? Rien n’est moins sûr.

À partir protagonistes réels, nous allons nous rendre compte que, malgré un suivi attentif et des conditions favorables, l’éducation et ses rituels se trouvent souvent en porte-à-faux par rapport au vécu de la personne qui passe parfois bien près du drame…

 

Où la fiction rejoint la réalité :

«L‘enfant de la jungle » est le titre du récit de l’enfance de Sabine, paru en 2006 à « Oh Éditions »  pour la traduction française. Sabine appartient à une famille allemande « normale » de trois enfants — une sœur aînée et un frère plus jeune — à ceci près que cette famille ne vit pas en Allemagne. Les parents de Sabine ont décidé de se consacrer à « l’humanitaire » et ont abandonné leurs métiers d’origine ; la mère avait fait des études d’infirmière et le père était employé à la Lufthansa. Lorsqu’ils se sont rencontrés, cet homme et cette femme se sont unis autour du même objectif : aider les gens du tiers-monde. Ils se sont mariés, ont suivi tous deux une formation linguistique et ont commencé à travailler comme linguistes et missionnaires, un an après la naissance de leur première fille Judith.

 

La petite enfance de Sabine

La première étape des parents de Sabine a été l’étude du langage et des différents dialectes de l’ethnie des Danuwar Raï au Népal. C’est là qu’est née Sabine, en 1972 à Patan dans la banlieue de Katmandou. Les conditions de vie de la famille étaient plutôt sommaires au plan matériel : petite maison sans douche ni meubles, repas pris à terre sur une natte de paille, coucher sur des matelas pneumatiques… Dès qu’elle a pu la suivre, la petite Sabine passait son temps avec sa sœur qui gardait des chèvres comme toutes les filles de son âge. Peu de souvenirs de cette époque, sinon que Sabine regardait entre ses doigts les étoiles qui brillaient d’un éclat indescriptible et qu’un jour, lors d’un splendide coucher de soleil sur la montagne, la petite fille s’est montrée déçue lors de la disparition des derniers rayons en murmurant :  « Et maintenant Dieu et parti. »

Donc de belles années que ces trois premières années d’enfance passées au Népal, jusqu’au jour où, pour des raisons politiques, la famille a été priée de quitter le pays dans les trois mois. Choc pour les parents qui avaient projeté un long séjour et désespoir pour Sandrine qui pendant le voyage voulait retourner dans sa maison de torchis, chez ses amis, auprès des chèvres  et des étoiles. Plus grand désespoir encore à l’aéroport de Francfort où Sabine recherche cette personne nommée « Allemagne » qui lui envoyait des colis avec d’aussi belles choses… Ses parents avaient oublié de lui expliquer ce qu’était, en réalité, l’Allemagne.

 

L’arrivée en en Indonésie

Durant un séjour de deux ans dans un pays, pour Sabine étranger, ses parents préparent une nouvelle mission pour l’Indonésie dans la région marécageuse d’Irian Jaya, en Papouasie occidentale. Après avoir vécu sur le « Toit du Monde », la famille Kuegler s’apprête à découvrir l’endroit le plus encaissé de la terre. Ainsi la famille quitte-t-elle l’Allemagne en Avril 1978 et rejoint-elle Jayapura, la capitale de la Papouasie occidentale puis, après une brève période d’adaptation, la base de Danau Bira, dans la jungle afin de se familiariser avec la future vie dans les tribus indigènes…

Étrange coïncidence : le jour mêle où les Kuegler quittent l’Allemagne, un ingénieur américain fait, au fin fond de la jungle d’Irian Jaya, une singulière découverte. John était chargé de construire une piste d’atterrissage dans la tribu des Dou. Il avait opté pour le village le plus reculé et avait commencé à poser les marquages de la piste. Soudain quatre hommes ont surgi de l’épaisseur de la jungle. Ils étaient nus, portaient des os en travers du nez et sur le front, des plumes noires sur la tête tandis que des crânes d’animaux pendaient autour de la ceinture. Les Dou, effrayés, ont expliqué qu’ils étaient en guerre avec cette tribu depuis des années. Après une longue approche hésitante, les choses se sont finalement calmées. John a réussi à retranscrire en phonétique quelques mots et a, par la suite, transmis ses notes à un linguiste de Jayapura. Il est apparu que l’on venait de découvrir une nouvelle langue, une nouvelle tribu : les Fayou, jusque-là inconnus du monde dit « civilisé ». Sans doute la seule ethnie au monde vivant encore à l’âge de pierre.

Quelques mois plus tard, on a proposé à Klaus-Peter Kuegler de retrouver cette tribu inconnue, avec pour seule indication qu’elle vivait dans la jungle, à « deux ou trois jours de marche à l’ouest de la tribu des Dou ». Après des recherches difficiles et grâce à un jeune Fayou — Nakire — vivant dans une autre tribu et plusieurs autres interprètes, une première expédition est parvenue, en pirogue, à un embarcadère des Fayou. Les premiers contacts ont été extrêmement difficiles, et même dangereux pour les explorateurs confrontés à la méfiance et à l’hostilité des Fayou, d’autant qu’ils apprennent qu’un autre clan existe, non répertorié, les Sefoidi qui, selon Nakire, « non seulement ils tuent tous ceux qui pénètrent sur leur territoire, mais ils mangent leurs morts. »

L’expédition ne parvenant pas à joindre les Fayou, décide d’attendre sur place que les indigènes se manifestent. Au bout de trois jours, dix guerriers, largement décorés et armés, ont entouré les membres de l’expédition, sous les ordres d’un nommé Teau, l’un des chefs les plus dangereux des Iyarike. Pendant trois jours, les guerriers ont fouillé les affaires de l’expédition jusqu’au moindre recoin. Les relations se sont alors détendues. Une discussion a pu s’engager et on a appris alors que, quelques jours avant, deux chasseurs de crocodiles avaient tué trois guerriers Iyarike avec leurs fusils… Heureusement pour les membres de l’expédition, il n’y avait dans les bagages ni fusil, ni peau de crocodile…

À partir de là, Klaus-Peter Kuegler a obtenu du chef l’autorisation de venir s’installer chez les Fayou, dans le clan des Iyarike, avec sa famille ; « Homme blanc, depuis que tu es là mon cœur s’est rempli d’espoir. Je ne veux plus faire la guerre et tuer des hommes. Viens s’il te plaît. »

À la demande de l’ethnologue, Teau a répondu qu’il pouvait revenir dans cette même clairière dans trois lunes. Les guerriers ont disparu dans la jungle tandis que Klaus-Peter Kuegler repartait plein de joie pour Danau-Bira où la famille a vécu trois mois dans la fébrilité de la perspective du départ.

 

L’installation chez les Fayou

Au jour prévu, les Fayou sont venus des différents territoires pour découvrir celui qui était en passe de devenir un personnage de légende. L’homme blanc était au rendez-vous. Nakire a pleuré de joie en le voyant : l’homme blanc avait tenu sa promesse, ce dont doutait une partie de la tribu.

Klaus-Peter Kuegler se doit de préparer l’arrivée de sa famille. Peu après les premiers contacts, il reçoit la visite officielle du chef Baou, le plus âgé du clan des Tigre, connu pour être le plus dangereux et le plus impitoyable des guerriers Fayou . Klaus, très impressionné, a salué respectueusement le chef par le truchement des interprètes et lui a précisé qu’il venait ici comme serviteur. Il voulait vivre chez les Fayou avec sa famille, apprendre leur langue, faire partie de leur tribu, mais seulement si lui, Baou, lui donnait l’autorisation.

-       « Chef Baou, ai-je ton accord pour m’installer ici avec ma famille ? »

Baou a baissé la tête et réfléchi dans un silence pesant. Au bout de quelques instants, il a redressé la tête et répondu :`

-       « Oui, homme blanc, j’accepte. Je veux bien que tu viennes vivre chez nous» 

On a alors littéralement « entendu » un soulagement  général. Klaus a alors demandé où il pourrait construire sa maison. « À cet endroit précis » a répondu le chef Baou en désignant le sol. Klaus ne savait pas encore que la clairière où il se trouvait était une zone neutre entre les différents clans. La décision du chef Baou garantissait la neutralité puisque aucun clan ne pourrait revendiquer la propriété de l’homme blanc ; toute potentialité de conflit à ce sujet se trouvait ainsi écartée.

En janvier 1980, la famille Kuegler s’est installée chez les Fayou.

 

La vie dans la jungle

Ce qui peut sembler surprenant, c’est que la famille dans son ensemble s’est très vite adaptée à la vie dans la jungle. Un rythme de vie s’est très vite instauré tel que nous le rapporte Sabine :

« Quand je me réveillais le matin, il faisait généralement déjà jour. Je choisissais de quoi m’habiller, puis on prenait le petit déjeuner tous ensemble et nous commencions par notre travail scolaire. C’était pour moi un véritable supplice. Je regardais continuellement par la fenêtre, je prêtais l’oreille au parler mélodieux des Fayou et au murmure du fleuve qui coulait devant la maison. Les oiseaux et le soleil m’attiraient, ils semblaient m’appeler à les rejoindre dehors. De temps à autre, mes amis fayou regardaient par la fenêtre et me faisaient des signes de la main pour me signifier qu’ils voulaient jouer avec moi. Mais maman était très stricte sur ce point et j’étais obligée de rester assise jusqu’à ce que mes devoirs soient finis. »

Ainsi Sabine poursuivra-t-elle un programme américain de cours par correspondance, destiné aux enfants occidentaux « vivant hors de la civilisation ». Toutes les semaines, un enseignant de Danau Bira corrige les devoirs écrits, tandis que des rencontres lors de séjours  à la « ville » pour acheter de la nourriture et autres denrées vitales, sont organisées avec ces enseignants pour le suivi du travail scolaire.

Sabine est donc soumise à un programme standard d’apprentissage scolaire qu’elle suivra des années durant. Mais le sens de l’école demeure pour elle un mystère. Elle déteste particulièrement les mathématiques… D’ailleurs ses jeunes amis fayou savent très mal compter : un doigt signifie un, deux doigts deux, et trois doigts trois. Ensuite une main fait cinq, deux mains dix, et si l’on ajoute les deux pieds vingt… A-t-on vraiment besoin d’en savoir plus ? Quant à la rédaction, elle se distrait en inventant des mots qu’elle place à la suite les uns des autres, si bien qu’un certain temps son institutrice américaine croit qu’elle s’exprime en allemand et l’encourage gentiment d’essayer en anglais… Jusqu’au jour où la mère découvre la supercherie ce qui vaut à Sabine de passer un bien mauvais quart d’heure. À partir de là, le travail scolaire sera réalisé sous haute surveillance, seule dans la cuisine, sous le regard de la mère occupée aux tâches ménagères…

Cela d’ailleurs ne sert pas à grand-chose. Pendant qu’elle fait ses devoirs, Sabine s’imagine déjà dehors, en compagnie de ses nouveaux amis fayous, en train d’allumer un feu ou de nager dans les eaux fraîches du fleuve. D’ailleurs, le dernier mot écrit, elle bondit dehors, prend son arc et ses flèches et rejoint ses jeunes amis qui l’ont attendue toute la matinée. Ils partent en courant et passent le reste de la journée à jouer et à explorer la région, oubliant qu’il existe un autre monde en dehors de la jungle . Bien plus tard, dans son livre, Sabine exprimera ce bonheur de vivre avec tendresse et poésie : « La beauté de la jungle, l’harmonie avec la nature qui était pour moi une seconde mère, tout cela me suffisait. Je portais rarement des chaussures, jamais de veste ni d’imperméable, car la pluie était mon alliée, le soleil mon ami, le vent mon camarade de jeux, qui courait après moi et m’attrapait. Et le soir, le coucher du soleil était mon amoureux. Tous les soirs, je regardais le ciel et j’admirais la splendeur des couleurs : rouge, jaune, bleu, violet, vert, blanc, comme un feu d’artifice qui embrasait l’horizon. Le plus beau de tout était le soleil couchant qui se reflétait dans le fleuve comme un tableau. »

Pour quelqu’un qui, dans sa préadolescence, ne parvenait pas à aligner deux phrases… c’est quand même bien écrit… Mais, nous l’avons souligné, pendant son enfance et son adolescence les implications de Sabine sont autres. Elle a appris à grimper aux arbres et à tirer à l’arc mieux que la plupart des enfants. Elle maîtrise l’art de survivre dans la jungle ; elle sait quels animaux et plantes elle peut manger et lesquels sont toxiques… En bref, Sabine est devenue une « enfant de la jungle » ; tel est le titre de son livre.

Devenir « enfant de la jungle » nécessite une intégration complète à un contexte culturel radicalement différent des modes de vie et des valeurs auxquels renvoie l’enseignement scolaire. C’est ainsi que Sabine assiste à une guerre entre deux clans : échange très bref de volées de flèches précédé de plusieurs heures de rituels chants et de danses : « Tout est allé très vite (…) Au bout d’un moment le silence est revenu. Les Fayou étrangers ont mis leurs blessés à l’abri, ils sont montés dans leurs pirogues puis sont repartis. Nous sommes tous sortis sauf Judith qui était terrorisée. Le spectacle qui nous attendait était horrible. Le village était en état de choc et personne ne disait un mot. Certains avaient des blessures qui saignaient. Au moins il n’y avait pas de morts, à notre grand soulagement. Maman s’est empressée de panser les blessés, avec papa et moi comme assistants. » (p. 101) Cette « participation » contribuera à l’intégration de la famille dans le clan car, à cause du climat tropical, les plaies s’infectaient en quelques heures entraînant souvent la mort… la famille qui dispose de produits antiseptiques,  assurera désormais le service de santé en cas de conflit…

Si nous rapportons cet épisode c’est pour souligner, à propos des valeurs et des modalités de régulation sociale qui leur correspondent, l’écart entre un univers « occidental » en cette occurrence trop « rudimentaire », et un univers « papou » régulé de manière différenciée par des rituels… Sabine s’étonne encore de son vécu dans ces conflits ; « En y repensant aujourd’hui, je ne me souviens pas, curieusement, d’avoir jamais eu peur pendant ces guerres… » (p. 102). Comment parvenir à vivre au contact de deux univers de valeurs contradictoires dans lesquelles on est directement impliqué ?

Au contact de la jungle, Sabine acquiert une véritable passion pour les animaux. Elle élève des araignées sur lesquelles sa mère pulvérise parfois de l’insecticide, une souris, un perroquet, deux casoars, un kangourou arboricole, un chat, seul spécimen de la tribu et comme tel prodigieux. Elle est très intriguée par les dingos de chasse que les Fayou traitent comme leurs enfants jusqu’à aller, pour les femmes qui allaitent, à leur donner le sein… ce que Sabine projette de faire plus tard…

La vie dans la jungle est rythmée par les saisons : la période des pluies et la période sèche. À la saison sèche, une chaleur torride écrase hommes et bêtes, le niveau du fleuve baisse et Sabine passe la plupart de ses journées dans le petit couloir d’eau profonde du milieu du fleuve. Le banc de sable est tellement chaud qu’il est impossible de le traverser pieds nus sans se brûler. La chaleur des nuits est insupportable et empêche de trouver le sommeil… Puis un beau jour, la saison des pluies revient, annoncée par un violent orage. « Les éclairs, l’orage, le vent et ces gouttes de pluie grosses comme des bulles de savon, qui nous faisaient presque mal en s’abattant sur nous ! Dans ces moments- là, j’avais l’impression de ne plus faire qu’une avec la nature. Une tempête mugissait autour de moi, la chaleur avait disparu, remplacée par une fraîcheur bienfaisante qui se répandait sur le pays et sur ma peau. »

Sabine — contrairement à sa sœur — se « modèle » sur le contexte  — naturel et relationnel — qu’elle appréhende de manière positive et dynamique ; tout est source d’intérêt, sauf l’inaction entraînée par la pluie. « Quand les pluies se prolongeaient, ce qui pouvait arriver, nous devenions tous un peu maussades. La seule à s’en réjouir était Judith. Au début de notre vie parmi les Fayou, elle avait découvert par hasard que l’on pouvait dessiner avec du charbon brûlé (…) Elle dessinait d’abord des portraits de famille, et quand maman n’avait plus de papier à lui donner, elle s’attaquait aux murs. De vastes paysages avec des silhouettes de Fayou tapissaient notre chambre. Judith passait des heures à dessiner, sans se soucier du reste. »

Une remarque importante : dans un même contexte familial et socio-culturel, deux sœurs très proches, peuvent construire et entretenir des relations fort différentes à ce contexte. Sabine très active vit dans l’action, dans des relations dynamique immédiates ; Judith, plus réservée, s’approprie le contexte de manière plus « distanciée » notamment à travers le dessin qui la passionne… Bien entendu ce ne sont là que des «tendances » personnelles dominantes, mais qui, dans des processus d’acculturation, peuvent orienter le destin des individus. C’est ainsi que Judith — qui a longtemps cru avoir inventé le « fusain » — mène actuellement une carrière d’artiste aux Etats-Unis… Rien de tel pour Sabine ; nous le verrons, elle continue à vivre dans l’action… avec tous les aléas qu’entraîne la transposition d’une implication directe  d’un contexte culturel à un autre… Ceci pour souligner que la sociologie, si elle peut être utile pour repérer des tendances au niveau ensembles — groupes, populations… — n’apporte pas grand-chose à la connaissance des destins individuels… Chaque cheminement est unique et, dans une certaine mesure, chacun peut — ou devrait pouvoir —  à certains moments, infléchir sa destinée.

 

L’amorce d’un changement culturel

Mais revenons aux relations de la famille Kuegler avec la société fayou. Les différents clans s’identifient et s’organisent autour d’une « vendetta » permanente. Si quelqu’un est tué par une flèche, il est généralement victime d’une vengeance. Si je fais partie des Iyarike et que mon frère soit tué par un Tigre, moi, ma famille et les membres de mon clan, avons le devoir de venger sa mort et ce châtiment n’est pas limité au meurtrier et à sa famille mais peut s’étendre à tout le clan. De même si après une dispute avec un Tigre un Iyarike meurt de mort naturelle, la mort sera attribuée à une malédiction prononcée contre lui par les Tigre et entraînera la vengeance. À cela s’ajoute le fait, qu’en raison de la polygamie et d’une mortalité infantile élevée, chaque clan manque constamment de femmes. Le chef chargé de pourvoir les hommes de sa tribu en femmes va donc voler une femme — et éventuellement ses enfants en bas âge — en exécutant le mari, dans un autre clan ou une autre tribu. Ce qui, bien sûr, mettra en jeu le mouvement perpétuel de la riposte…

Les Fayou sont donc pris dans un engrenage, dans un cercle vicieux qui les mène toujours plus loin dans la violence. À partir d’un certain stade, chacun d’entre eux ne peut échapper à la vendetta et vit dans une crainte perpétuelle. La population a sombré jusqu’à se limiter à quelques centaines d’individus qui ont développé une culture consistant exclusivement à survivre. Selon les anthropologues, ne société qui ne retient qu’un mode de régulation unique, stéréotypé, est une société en voie d’extinction…

Lors de l’arrivée des Kuegler, les enfants fayou avaient pris l’habitude de rester près de leurs parents ou tapis adossés contre un arbre pour se protéger des flèches qui pouvaient surgir de la jungle n’importe quand. Ce qui étonne Sabine et  la famille Kuegler, c’est que ces enfants ne savent ni jouer, ni rire, ni chahuter… Le taux de mortalité des nouveaux nés était de sept sur dix et l’espérance de vie des adultes oscillait entre trente et trente cinq ans, c’est-à- dire analogue — selon les préhistoriens — à l’espérance de vie qui existait à l’âge de pierre…

Les Fayou avaient dit à Klaus Kuegler, lors de sa première visite, qu’ils ne voulaient plus ni tuer, ni faire la guerre, mais soumis à la loi de la vendetta ils ne savaient pas comment interrompre le cercle de la violence. L’arrivée de gens d’une autre tribu, d’une autre couleur de peau, et surtout non impliqués dans une vendetta a fait naître l’espoir d’un changement… Et cet espoir n’a pas été vain. La présence d’étrangers et la conscience plus ou moins claire de la possible extinction de la tribu, ont amené les fayou à se rencontrer sans se faire automatiquement la guerre, à se parler, à partager leurs repas, à se raconter des histoires de chasse…

Donc une rupture entre des comportements sociaux et des valeurs traditionnelles a été initiée par les comportements même des Kuegler à l’égard des Fayou. À titre d’illustration nous présenterons deux exemples de ces comportements ayant permis cette rupture, notamment à propos de la loi sacrée de la vendetta, extrêmement néfaste pour la survie de la tribu. Le premier de ces exemples concerne les relations interindividuelles, le second touche aux relations sociales et institutionnelles

Klaus revenait en bateau du village de Kordesi  où un avion avait déposé d’importantes marchandises en provenance de la capitale. Parmi ces marchandises un seau en plastique bleu, très attendu car très utile dans la jungle pour transporter de l’eau, faire la lessive… Un jeune fayou s’est approché du bateau pour demander un couteau. Klaus n’en avait pas et lui a demandé d’attendre qu’il  en reçoive de nouveaux. Le jeune homme s’est éloigné en colère. Il s’est brusquement arrêté, a pris une pierre et l’a jetée en direction de Klaus. La pierre l’a raté mais elle a cassé le seau tout neuf. C’en était trop pour Klaus qui, furieux, a couru après le jeune homme pour lui demander des comptes. Alors qu’il le poursuivait, il s’est aperçu que tous les Fayou avaient cessé leurs activités et l’observaient ; ils ne l’avaient jamais vu dans cet état. Au moment où il rattrapait le jeune homme, les sentiments de Klaus ont brusquement changé ; sa colère s’est évanouie, cédant la place à une espèce de sérénité. Ayant rejoint le garçon, il l’a pris amicalement par le bras et, signe d’amitié chez les Fayou, il a frotté son front contre le sien. Les spectateurs l’ont regardé avec surprise. Ils venaient de vivre, pour la première fois, une scène de « pardon », jusque là inadmissible pour eux, et dont on a longtemps parlé… Il y avait donc d’autres comportements que la vengeance et le meurtre pour régler les conflits…

Cette amorce de changement a été largement étayée par les enfants Kuegler qui ont souvent servi d’intermédiaires entre les parents fayou et les parents étrangers. Mais surtout, il semble que, grâce aux enfants Kuegler et en particulier à Sabine, les enfants fayou aient appris — ou réappris ? — à jouer.

Certes il a fallu des années pour que l’engrenage de la violence soit définitivement rompu et que règne une paix persistante. Il n’empêche… sans la présence des « étrangers » on se demande  si ce changement aurait été amorcé et si la tribu des Fayou existerait encore. Car il a fallu, qu’à un moment donné Klaus Kuegler réalise un exploit, en s’interposant entre deux clans qui se défiaient, les arcs bandés, prêts à s’entretuer, les corps trempés de sueur, les yeux fixes comme s’ils ne pouvaient rien  percevoir… Devant cette situation, Judith, la sœur de Sabine, prise de panique s’est mise à hurler. Klaus a vu rouge ; il a saisi sa machette, a couru jusqu’au centre du champ de  bataille et s’est mis à briser les cordes tendues des arcs… au risque de sa vie…  Le calme s’est soudain installé… Un rituel immuable venait d’être interrompu… Situation incongrue : tout le monde regardait Klaus, plus personne ne bougeait… Klaus est allé chercher les deux chefs, les a amenés devant sa maison en hurlant ;  « Vous entendez ma fille ! Voyez ce que vous faites à ma famille ! Je ne peux plus imposer cela à ma famille… Je vous donne deux possibilités ; soit vous arrêtez de faire la guerre autour de la maison… soit je vous quitte avec ma famille. Décidez-vous ! »

En rentrant dans la maison, Klaus tremblait de tous ses membres… Il avait conscience qu’il venait de frôler la mort. Judith gémissait et voulait partir… Klaus a commencé à organiser le départ pour le lendemain. Peu après, le chef Baou est revenu et a demandé à Klaus de venir devant l’assemblée des guerriers… Klaus leur avait donné l’espoir ; ils l’aimaient lui et sa famille : « S’il te plaît Klausu, reste avec nous, nous ne ferons plus la guerre devant ta maison. Nous voulons que nos cœurs deviennent bons. Restez, toi et ta famille. Nous la protégerons avec notre vie. Rien ne vous arrivera jamais. Nous te le promettons. S’il te plaît, Klausu ! »

Klaus ne trouvait pas les mots tellement il était ému. Ses yeux brillaient et regardaient ces guerriers qui quelques instants plus tôt étaient prêts à s’entretuer. Le soir a eu lieu la cérémonie de l’arc tendu et de la remise de viande au clan offensé pour sceller la réconciliation. Un rituel ancien venait de resurgir d’un « inconscient » culturel. Ce jour-là les Iyarike et les Tigre ont été les premiers des quatre clans Fayou à conclure une paix durable. Le territoire où se trouvait la maison des Kuegler est devenu un lieu de paix, un endroit où les membres de chaque clan pouvaient se rassembler sans crainte de se faire tuer…

Une nouvelle ère a commencé pour cette petite peuplade coupée du reste du monde pendant des siècles et qui, en voie de disparition, n’avait conservé comme mode de régulation social et institutionnel que la violence. Les Fayou ont enfin commencé — ou recommencé ? — à vivre sans peur. De nouvelles relations se sont établies entre différents clans, les enfants ont appris à rire, les pères à discuter paisiblement, tandis que les mères ont pu désormais récolter le sagou ensemble…

 

L’horloge de la jungle

Les années passent… Sabine atteint sa onzième année et reçoit, comme cadeau d’anniversaire… une montre. Et quelle montre ! Avec un bracelet noir, des aiguilles qui brillent dans l’obscurité… et en plus étanche. Formidable cadeau. Désormais elle se sent moderne et adulte : elle va pouvoir dire l’heure à tout le monde ! Le malheur pour elle, c’est que dans la jungle, personne ne demande l’heure car personne n’a besoin de savoir l’heure… même pas Sabine elle-même.

Plus tard, se rappelant ce cadeau, Sabine s’apercevra que la vie de la jungle a ancré profondément en elle, un autre vécu du temps : temps plus ralenti que partout ailleurs, qui se traîne du lever au coucher du soleil… toujours fidèle à lui-même, chaque jour, chaque semaine, chaque année… Personne n’est pressé si bien que les habitants de la jungle sont aussi lents que le temps : quand on a un rendez-vous, on attend patiemment que l’autre soit là… et s’il ne vient pas aujourd’hui, il viendra demain… ou plus tard… et s’il ne vient pas c’est qu’il n’en a pas envie… ou qu’il est mort…

Aucune raison de se presser… À cela s’ajoute l’extrême chaleur qui épuise et ralentit les mouvements et le fait qu’il n’y ait que deux saisons, la saison sèche et la saison des pluies. Les jours, les semaines, les mois… forment une longue ligne droite… si bien que Sabine ne sait jamais, à plusieurs mois près, à quelle date on se trouve ; le seul repère qui l’intéresse est décembre, le mois de son anniversaire…

Pourtant, Sabine et tous les êtres de la jungle ont une connaissance très précise du temps. Tous se règlent sur « l’horloge de la jungle ». Sous les tropiques, le soleil se lève tout au long de l’année — à quelques variations près — à six heures, réveillant Sabine et l’appelant dehors… Quand le soleil se trouve à la verticale, il est midi ; on doit alors chercher une ombre et manger quelque chose. À six heures du soir, le soleil se couche, il fait plus frais et des nuées de moustiques en profitent pour se nourrir… Il existe même une plante qui ferme ses feuilles aux alentours de midi pour se protéger du soleil et qui les rouvre à cinq heures précises… Dès que la nuit est totale, il est temps d’aller se coucher… et tout recommence le lendemain.

Lorsqu’elle est arrivée en Europe Sabine a eu beaucoup de difficultés à s’adapter à des rythmes temporels très différents. Tout s’est accéléré : une journée en Europe était vécue comme une semaine dans la jungle ; une semaine comme un mois.… Dans la jungle, on ne pouvait rien planifier au-delà d’une semaine à l’avance… L’habitude des occidentaux de planifier leur vie dix ans à l’avance, voire davantage, a paru à Sabine totalement incongrue. Il lui a fallu beaucoup de temps — plus de dix ans — pour concevoir et intégrer ce temps « européen » et parvenir à planifier sa vie à long terme. Ni les livres qu’elle a lus sur le temps, ni les cours qu’elle a suivis, ne lui ont permis de s’adapter aux rythmes européens.

 

Et pourtant, Sabine a suivi assidûment et avec succès — au moins dans le domaine cognitif — un enseignement par correspondance équivalent — à certaines adaptations près — aux programmes scolaires allemands. Elle a même suivi une partie de l’enseignement secondaire dans une highscool à Jayapura, passant, ces années-là, davantage de temps en ville qu’en vacances chez ses parents et ses amis Fayou. « Jayapura est devenue pour moi une sorte de monde intermédiaire entre l’univers préhistorique de la jungle et un début de civilisation » écrit Sabine dans son livre (p. 255).

Malgré une scolarisation réussie, l’intégration à des rythmes temporels très différents n’a été possible qu’après une longue, très longue, transformation — une dizaine d’années — de la personnalité de l’intéressée. Alors que sa scolarisation avance, Sabine prend  conscience du conflit qui la tiraille entre deux modes d’existence, des rapports différents aux êtres et aux choses, selon le contexte où elle évolue : « Un jour, peu avant la fin des vacances, j’ai pris conscience du fait que ce sentiment d’être ”entre deux” m’habitait constamment et était devenu mon problème ». Sabine reste très attachée à sa vie dans la jungle : « La jungle restait pour moi un lieu magique, ma toute première patrie… je voulais la retenir de toutes mes forces… » et cependant elle sent que cette vie lui échappe : «… j’avais le sentiment de la perdre peu à peu. …le temps passant, elle m’échappait de plus en plus. »  Sabine ne sait plus très bien qui elle est et quelle est sa place. Un séjour qu’elle a fait en Occident l’a influencée beaucoup plus qu’elle ne le croyait : « Je me sentais déchirée entre le désir de rester une enfant de la jungle et la possibilité de plus en plus tangible de devenir une jeune femme moderne. »

 

Le retour en Europe

Sabine a grandi. A la suite du décès de son grand ami Ohri, avec qui elle entretenait des relations de tendresse et de confiance, Sabine sujette à des cauchemars incessants demande à ses parents de l’envoyer en Europe terminer ses études. Elle quitte en larmes la jungle d’Irian Jaya à la fin de l’année 1989, à l’âge de 17 ans, après avoir, pendant neuf années, vécu dans la jungle, au sein d’une ethnie jusque-là isolée du monde : les Fayou.

Destination , le Château Beau Cèdre, pensionnat pour jeunes filles, à Montreux en Suisse, pensionnat qui est aussi une finishing school, où elle doit passer son bac et aussi apprendre les usages du monde.

 L’adaptation à la nouvelle vie est riche en incidents : elle doit couper ses longs cheveux pour être à la mode ; elle salue toutes les personnes rencontrées au supermarché où elle marchande ses achats ; elle secoue ses bottes chaque matin pour en chasser les insectes ; elle a la phobie des voitures et ne parvient pas à traverser la rue ; ses camarades manquent de vomir à table quand elle leur raconte les repas de la jungle etc. L’emploi du temps qui comporte de nombreuses matières dont la combinaison change tous les jours, la met dans un état de panique… si bien qu’il lui arrive de courir désespérément d’une salle à l’autre et même de manquer des cours…

Heureusement Sabine a de bonnes relations avec des compagnes de pension dont certaines deviennent des amies qui s’emploient assidûment à la « civiliser », lui faisant découvrir le billard, les vedettes de la chanson , et un domaine dont elle ignorait jusqu’à l’existence : le cinéma… Sabine se sent perdue, submergée… elle tente de combler ses lacunes en achetant des piles de journaux, y compris des journaux de sport. Elle est sidérée et intimidée par des moyens de communication tels le fax ou le téléphone portable ; heureusement elle retrouve un peu de normalité en recevant les lettres de sa mère et de son père qui la font parfois pleurer en réactivant son attachement à sa vie passée, qu’elle tente vainement d’oublier pour devenir comme toutes les autres : une Européenne, une Blanche.

Autre découverte pour Sabine au contact de ses amies, celui des relations sexuelles. Curieusement Sabine est particulièrement ignorante dans ce domaine. Ses parents n’ont jamais abordé ce sujet, même si sa mère lui a expliqué comment naissent les enfants. Dans la jungle, elle a vu chaque jour des hommes nus, elle sait que les enfants naissent parce que le père et la mère « couchent » ensemble… que l’adultère chez les Fayou est puni de mort… mais elle ne connaît pas la réalité des relations sexuelles, les « Kuegler » et ses amis Fayou s’étant toujours montrés particulièrement discrets sur ces questions. Leslie, amie de Sabine, lui explique un soir l’usage du préservatif ainsi que « d’autres choses concernant les hommes et le sexe ».

Dès lors Sabine veut améliorer sa confiance en elle. Quelques semaines plus tard elle drague un petit ami, mannequin, bel homme qui veut devenir acteur… Elle s’attache à lui, téléphone à sa grand-mère qu’elle va se marier et… perd sa virginité dès la deuxième rencontre. Colère de Leslie qui lui dit qu’elle s’est fait avoir… Sabine refuse de la croire jusqu’au jour ou… une camarade de classe lui apprend que son petit ami est marié… « impossible (répond Sabine) s’il avait commis un adultère il risquerait la peine de mort ! »

Devant l’évidence Sabine s’effondre. Assise dans sa douche sous un jet d’eau chaude, elle mord un gant de toilette pour étouffer ses cris, se demandant si elle était, elle aussi, condamnée à mort. Le monde « parfait » dont elle rêvait dans la jungle s’effondre… elle se sent brusquement étrangère… étrangère pour toujours et… prisonnière. Prisonnière entre deux mondes, deux cultures… prisonnière des griffes d’un imaginaire qui la déborde…

Avec le temps, Sabine surmontera la crise. Rencontrant celui qu’elle avait pris pour « mari » quelques années plus tard, tandis que celui-ci s’excusait de lui avoir menti, Sabine le remercie : « Il y a longtemps que je t ‘ai pardonné… Tu m ‘as permis de comprendre pas mal de choses… » En d’autres termes, tu m’as « initiée » aux relations de couple dans la culture occidentale. Mais initiée pourrions-nous dire dans la réalité douloureuse de la vraie vie, en « vraie grandeur ». Sabine, par la véracité de son récit, nous permet de percevoir la fonction de ce que nous appelons « les rituels de passage en éducation ». Ces rituels préparent aux passages d’un statut social ou existentiel à un autre en nous permettant de vivre un passage et les bouleversements qui l’accompagnent, mais sur un registre symbolique-imaginaire « contrôlé », sensé être moins éprouvant, ou en tout cas moins aléatoire, qu’une confrontation directe aux changements imposés par les réalités de l’existence tels que Sabine les a vécus et qu’elle n’a pu surmonter qu’avec le soutien chaleureux de son entourage.

À la suite de cette crise, le temps a passé très vite. La deuxième année en internat s’est déroulée tranquillement, « dans une espèce d’état de transe » dans lequel Sabine refoule de plus en plus le souvenir de la maison. Les lettres de sa mère la plongent dans une profonde douleur, lettres auxquelles elle ne peut répondre tant elle est occupée…

« Je dois rentrer bientôt, très bientôt » pense-t-elle juste avant la fin de sa scolarité.

 

Perdue dans le monde réel :

Sabine n’est pas rentrée. La période qui a suivi la fin de sa scolarité est « le plus sombre chapitre de son existence ». Depuis son arrivée en Europe elle a vécu protégée par l’internat et la vie en communauté. Elle se trouve brusquement seule face au monde réel, sans une expérience suffisante de ce monde et ne pouvant compter que sur elle-même… seule, désemparée.

Peu après avoir quitté l’internat, Sabine rencontre un jeune homme et… tombe enceinte. Son amie Leslie avait oublié de la prévenir qu’un préservatif pouvait se déchirer… Sabine va en Allemagne pour accoucher de la petite Sophia. Ne sachant que faire, elle retourne en Suisse pour épouser le père de l’enfant. Elle retombe enceinte et accouche d’un garçon. Sabine divorce et se retrouve seule avec ses deux enfants. Elle sombre alors dans l’angoisse, le désespoir ; elle a le sentiment de ne pas bien faire, de n’être pas à la hauteur, tout en essayant de donner à l’entourage une image parfaite. La seule raison de vivre de Sabine sont ses enfants qu’elle aime plus que tout…  C’est pourtant à cause d’eux qu’elle ne peut retourner dans la jungle : elle ne peut ni les laisser en Suisse, ni les emmener. Elle reste donc… Elle commence à travailler tout en continuant des  études…

À partir de là elle vit comme dans un rêve, ou plutôt un cauchemar. Elle essaie de s’adapter, mais tout semble aller de travers et elle a l’impression de tomber de plus en plus bas. « …j’avais de plus en plus l’impression de naviguer toute seule, en pleine mer, sans voiles ni rames. Puis une violente tempête se déclenchait. Une obscurité malfaisante s’abattait sur moi, la foudre, les éclairs et les vagues monumentales déferlaient sur moi, sans cesse. j’avais perdu le contrôle, je m’agrippais au bord du bateau, certaine que c’était la fin. J’appelais à l’aide, mais personne ne m’entendait. Car la peur m’avait rendue muette. Et à chaque fois que j’émergeais, j’étais submergée par une nouvelle vague. » Sabine a le sentiment d’avoir tout perdu : son foyer, sa famille, ses rêves, sa joie de vivre et de lutter dans un monde hostile, loin de ses parents toujours dans la jungle et de ses frère et sœur exilés aux Etats-Unis. Et cependant, les années passent… jusqu’au jour où…

Jusqu’au jour où Sabine perd son travail. Il ne lui reste vraiment plus rien. pas même de quoi manger. En rentrant chez elle dans un appartement sombre et froid, elle tombe à terre et se met à pleurer. En proie à une douleur insupportable elle se traîne vers la salle de bains, prend un rasoir, enlève son pull et appuie la lame sur la peau de son poignet… Elle ressent une brève piqûre tandis que le sang se met à couler. Elle éprouve alors comme un soulagement ; la douleur physique la détourne de sa déchéance morale ; elle entaille plus profondément son poignet, puis l’autre, en ayant le sentiment de tout sauver : ses enfants, sa famille, sa vie …

En se voyant dans la glace Sabine prend peur et se met à hurler… tout est couvert de sang… ses cris se transforment en gémissements… une étrange fatigue l’envahit… elle n’a plus qu’un envie, se coucher et  fermer les yeux… la douleur s’envole…, la vie s’écoule… Comme pour prendre congé du monde, Sabine dit une prière, pour la première fois depuis sa petite enfance… Elle sombre dans une léthargie…

« Mon Dieu qu’ai-je fait » implore une voix dans sa tête. Ça cogne encore et ça continue de saigner. Comme si elle se réveillait, Sabine se saisit de deux serviettes et les enroule autour de ses poignets. Elle appuie très fort jusqu’à ce que le saignement, diminue. Elle parvient à s’asseoir contre le mur, les serviettes ensanglantées autour des poignets… le film de sa vie défile dans sa tête ; le Népal, les montagnes, la jungle, les Fayou, les guerres , la haine, l’amour, la mort d’Ohri, ses parents, ses enfants enfin… surtout l’amour qu’elle porte à ses parents et à ses enfants qu’elle aime par-dessus tout…

Soudain elle se trouve face à elle-même, surprise : elle a appris à survivre dans la jungle… en quelques années elle est passée de l’âge de pierre à l’époque moderne… Que sont devenues sa force, sa joie de vivre, sa volonté ? Où se trouve son véritable moi ? « Dieu, je t’en prie, aide-moi… » murmure-t-elle. Elle renverse sa tête en arrière et s’endort…

Elle rêve d’Ohri… elle est dans la jungle assise devant sa maison… soudain Ohri surgit, grand, fort avec un sourire chaleureux… il prend sa main et dit juste cette phrase : « Je ne t’ai jamais abandonnée… ». Il est là son véritable moi… dans la jungle… auprès d’Ohri… Ohri disparu… si loin dans le temps et dans l’espace mais qui désormais fait partie de sa vie, ici en Europe…

En se réveillant le lendemain matin, elle éprouve une paix intérieure comme elle  n’en a pas connue depuis longtemps. Elle enlève le sang séché, tente de se nettoyer et met un pansement sur ses deux poignets… Elle se couche et pleure. Mais ce ne sont plus des larmes de désespoir, mais des larmes de soulagement : elle a pris  sa décision : elle va se battre… elle va apprendre à survivre ici comme dans la jungle… elle va être de nouveau heureuse… se lever le matin en se réjouissant de vivre

 

Un rite d’initiation… presque…

Comme lors de sa première expérience sexuelle, Sabine nous rapporte ici ce que nous avons appelé « un rite d’initiation en vraie grandeur »… À tort d’ailleurs car lorsque les choses se passent en vraie grandeur, il ne s’agit pas à proprement parler d’un rite, mais de la mise en scène dans la réalité des comportements et événements que le rite nous permet de vivre et de dépasser « à moindres frais ».

Sabine a vécu son enfance et son adolescence dans la jungle, où elle a appris à survivre, à faire face à des situations dangereuses… mais dans le contexte d’une vie tribale, aux interdits stricts et où l’affectivité prend une place prépondérante dans les relations interhumaines.  On peut dire que le clan se caractérise par l’existence d’une pensée collective et même d’un « moi collectif » entraînant, au niveau social, une certaine « fusion » de l’individu dans le groupe. À l’inverse la culture dite « occidentale » valorise l’autonomie de l’être individuel ; on est un être particulier avant de tenter — éventuellement — d’appartenir à un groupe… (sauf exceptions toujours possibles). C’est une « initiation » au particularisme individuel qui a fait défaut à Sabine dans son développement au sein de la tribu des Fayou.

Bien sûr elle  a été confrontée aux apprentissages scolaires qui tendaient à faire d’elle quelqu’un de différent de ses amis Fayou, donc à la particulariser, à la renvoyer à un autre mode de développement personnel… Sauf que ces apprentissages scolaires — dans lesquels Sabine réussissait malgré tout — étaient complètement « coupés » de la vie quotidienne dans la jungle au sein de la tribu. Insistons là-dessus : il n’est pas possible de mettre en œuvre un enseignement coupé de l’éducation, c’est-à-dire un enseignement qui serait indépendant du sens que prend la vie, pour un sujet, dans un contexte donné… Quoi que certains en disent, l’être humain ne fonctionnera jamais comme un ordinateur… il est infiniment plus complexe car en interaction constante avec le contexte social et culturel dans lequel il vit et par lequel il se construit… et qui de plus crée ou recrée pour lui les événements, là où l’ordinateur se contente le les enregistrer… Banalité certes mais dont je me suis aperçu, lorsque j’étais en activité, que beaucoup d’enseignants, pourtant en cours de formation, ne tenaient pas compte, polarisés qu ils étaient sur les apprentissages formels et les engrangements de savoirs souvent sans rapport évident avec la réalité…

Revenons à Sabine. Lors de sa venue en Europe, elle s’est relativement bien adaptée à la vie de l’internat, vie protégée, où elle a pu retrouver certaines des caractéristiques de la vie tribale de la jungle : règles strictes, relations affectives riches, solidarité dans le groupe d’amies… Livrée à elle-même dans la société, tout change… Certes, vue de l’extérieur, Sabine paraît s’être « adaptée »: elle travaille, poursuit des études, fait un enfant, se marie, fait un autre enfant, divorce… Bref mène une vie « normale »…

Sauf que, mis à part l’amour qu’elle porte à ses enfants, un clivage s’est établi, entre la personnalité authentique de Sabine et la vie qu’elle mène… Elle « joue », si l’on peut dire, son adaptation à la vie occidentale… mais son vécu profond est, pour ainsi dire « refoulé », coupé de la vie quotidienne. On peut déceler cela dans son récit : elle poursuit ses études sans nous dire en quoi elles consistent, elle trouve un travail dont nous ne savons rien, elle se marie sans qu’elle ne nous livre rien de son mari, même pas son prénom… alors que le moindre événement, la moindre rencontre dans la jungle nous étaient décrits dans tous leurs détails…

Il est évident que ce « faire semblant » de vivre ne peut être assumé indéfiniment. À ceci Mocktuy, le héros du roman de Pierre Boule, était « culturellement » conditionné, lorsqu’il tue sa compagne et se donne la mort, parce que Mary-Hélen a échoué à « l’épreuve des hommes blancs », épreuve qui  devait la reconnaître apte à vivre dans la nouvelle société… À mettre en vis-à-vis de ceci, le fait que Sabine « prend sur elle » pour mettre en scène une adaptation apparente, en porte à faux par rapport à son véritable je, le « vrai self » de Winnicott, le self qui s’est constitué lors des premières relations à la réalité avec la médiation de la mère. Le vrai self autorisé par l’environnement, c’est,  au stade le plus primitif, le geste spontané, l’idée personnelle ; c’est lui qui crée « l’espace potentiel », « l’objet transitionnel » et devient une réalité vivante par la réussite répétée du geste spontané, de la pensée du nourrisson, ainsi que par l’adaptation de sa mère. Le vrai self devient le « noyau » de ce que l’enfant est vraiment… ces éléments personnels et spontanés en phase avec les éléments extérieurs, en phase parce que résultant d’une construction dynamique avec ces éléments mêmes…

Lorsque  l’environnement ne s’adapte pas au self ou lorsque l’enfant ne rencontre pas un environnement suffisamment bon, il doit se soumettre aux exigences de cet environnement par peur de sa désintégration… Il développe alors un faux self, une personnalité d’emprunt qui pourra paraître très bien adaptée à la société, très performante, mais qui laissera toujours au sujet un sentiment de vide, de néant, d’inutilité de l’existence… Le monde devient alors trompeur, falsifié comme s’il n’existait pas vraiment. Le faux self donne l’impression à la personne de jouer un rôle, de dissimuler, de faire « comme si » on se forgeait un masque pour se protéger. Le sujet apprend les choses mais ne les habite pas. La tentative de transformer son self en fonction de l’environnement peut aller jusqu’au repli autistique… et même jusqu’au suicide.

C’est, en fin de compte, les modes de défense — ou d’adaptation — auxquels Sabine a recours dans sa tentative volontariste de s'acclimater à la société occidentale. La plupart des choses qu’elle vit ne l’intéressent pas… elle ne prend même pas la peine de nous les faire partager… elle n’habite pas sa vie… elle se détache donc du monde qu’elle veut quitter… elle se « suicide »… Pas tout à fait quand même, les entailles des poignets n’étaient pas suffisamment profondes… On peut dire que, seule, elle met en scène — certes de manière non consciente — un rituel de passage où elle risque la mort… Les rituels ordinaires sont beaucoup moins dangereux et traumatisants… D’abord ils ont lieu, en général, dans l’ambiance chaleureuse et protectrice d’un groupe, ensuite les adultes, gourous ou éducateurs de tout poil qui conduisent les rites, sont attentifs à distinguer le réel, le symbolique l’imaginaire… donc un acte et son simulacre… que Sabine a, en partie, confondus…

En partie seulement, car au fond d’elle-même, il est clair qu’elle ne désire pas nous quitter de manière définitive. D’abord il y a ses enfants auxquels elle est très attachée. Nous ne savons pas d’ailleurs où ils se trouvent lorsque Sabine met en scène son mal être… s’ils avaient été là, ne fut-ce qu’en pensée, le pseudo rituel devenait impossible… Il y a aussi ses parents qu’elle aime… mais eux sont au bout du monde… le rite va les contraindre à revenir… Sabine veut se voir confirmer qu’ils lui sont indéfectiblement attachés… si elle part vraiment elle ne saura pas… Enfin — et surtout — le vrai self de Sabine est fort… Tellement plus fort que le faux self… N’oublions pas… Sabine est née dans une société « tribale » en Inde… de plus, qu’elle a vécu dix années — entre sept et dix-sept ans — dans la tribu des Fayou, dans la jungle, à l’autre bout du monde… Le vrai self ne peut — sauf accident — qu’arraisonner ce faux self avec qui elle compose depuis plus de dix ans dans sa société d’emprunt…

En résumé, par son acte, — même si c’est peu conscient chez elle — Sabine désirait renouer avec son passé, avec son enfance, créer un lien, mieux une « circulation » entre son moi ancien et son moi actuel, entre son vrai self et son faux self — aurait dit Winnicott… — Elle y est parvenue … Relisons plus haut :« …soudain Ohri surgit, grand, fort avec un sourire chaleureux… : ”Je ne t’ai jamais abandonnée…”. Il est là mon véritable moi… dans la jungle… auprès d’Ohri… Ohri disparu… si loin dans le temps et dans l’espace mais qui désormais fait partie de sa vie, ici en Europe… 

…elle éprouve une paix intérieure comme elle  n’en a pas connue depuis longtemps. Elle enlève le sang séché, tente de se nettoyer et met un pansement sur ses deux poignets… Elle se couche et pleure. Mais ce ne sont plus des larmes de désespoir, mais des larmes de soulagement : elle va se battre… elle va apprendre à survivre ici comme dans la jungle… elle va être de nouveau heureuse… se lever le matin en se réjouissant de vivre… »

 

Épilogue

Selon le dictionnaire, l’épilogue serait « un ultime chapitre où l’on apprend généralement des informations sans rapport direct avec l’intrigue» Sans doute… mais notre épilogue à nous présentera aussi des informations ayant avec la vie de Sabine un rapport direct. À commencer par une « philosophie de la vie » que lui a léguée la société fayou :

« Aujourd’hui, je considère comme un cadeau d’avoir grandi dans la culture des Fayou. Les Fayou demandent à mon père : ”Comment va Sabine ? Est-ce que son cœur est heureux ?”  Ils ne demandent pas comment est ma maison ou combien je possède de sangliers. Ce dont ils se soucient n’a rien à voir avec mon statut social. (…) Tant que j’arrive à entendre ce que la jungle a à me dire, je vais bien. (…) Elle me dit que le bonheur ne réside pas  dans ce que je  possède, mais dans la capacité à me satisfaire de ce que j’ai… Je dois tous les jours m’efforcer de vivre cette vérité, mais la jungle m’a donné un sixième sens pour cela et je lui en suis très reconnaissante. » 

Autrement dit, notre héroïne est parvenue à dépasser les incompatibilités culturelles qui séparent les comportements et les valeurs de la société fayou — où elle a façonné les fondements de sa personnalité  — et les comportements et valeurs de la société occidentale — à travers lesquels Sabine est obligée de se construire un moi social coupé de son moi authentique —. Le pseudo rituel initiatique tente, à partir d’un faux suicide, une synthèse, ou du moins à établir des liens entre le moi authentique (vrai self) et le pseudo moi social (faux self). Il est évident qu’un vrai suicide réaliserait une synthèse absolue des deux moi. Dans le roman de Pierre Boule le dépassement du  conflit passe par la mort des deux protagonistes… ce qui met fin à l’histoire. Tandis qu’un suicide « comme si », un faux suicide, conduit à la « révélation » — au sens photographique du terme — du conflit dans lequel Sabine se débat… le faux suicide introduit à l’initiation en lieu et place du rite initiatique.

Car cette prise de conscience n’est pas suffisante, en elle-même, pour surmonter le « mal vivre » et les difficultés existentielles de notre héroïne. Cette prise de conscience est seulement le point de départ d’un travail de reconstruction, un travail de mise en relation du passé et du présent, d’un moi ancien et du moi actuel… Et c’est par l’écriture de son histoire — dont j’ai essayé ici de rendre compte — que Sabine paraît avoir réussi ce travail de reconstruction. Laissons lui la parole :

« Cependant, je n’ai retrouvé une certaine joie de vivre que depuis que j’ai commencé à raconter mon histoire et à faire remonter tous ces souvenirs. Au cours de ces derniers mois, j’ai revécu mon enfance. j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai vu le soleil se lever sous mes yeux, j’ai traversé le fleuve en pirogue et admiré la beauté de la nature. J’ai regardé toutes les vieilles photos et les films, lu mes journaux intimes et parlé du passé de ma famille.

Et maintenant que je suis arrivée à la fin de ce livre, j’ai réalisé une chose : je ferai toujours partie de la jungle, et la jungle fera toujours partie de moi. J’appartiens à deux mondes et  à deux cultures. Je suis une citoyenne allemande et néanmoins une enfant de la jungle. »

Nous pourrions en rester là : Sabine est vivante, vraisemblablement heureuse… Son histoire et les difficultés qu’elle a rencontrées peuvent toutefois stimuler la réflexion des adultes — enseignants, éducateurs de tout poil, parents bien sûr… — qui tentent de « conduire » ou plutôt d’accompagner l’enfant dans cet interminable passage de l’état d’enfant à l’état d’adulte. Quelques idées me viennent qui devraient être explorées et consolidées.

 La démarche de Sabine peut faire penser à un « procès » de psychothérapie où un sujet, en difficulté ou même en souffrance par rapport à lui-même et à son entourage, tente de se reconstruire en relation avec un « référent » sensé l’aider dans la découverte des causes de son mal-être et des moyens pour le dépasser. À ceci près que Sabine n’a pas de référent avéré. Elle se prend en charge elle-même, de manière permanente, contrainte par les difficultés de l’existence et animée, malgré tout, par un désir de vivre profondément ancré en elle. Tout comme pour son « rite d’initiation » sexuelle, cette prise en charge, s’effectue en « vraie grandeur » et dans la durée réelle du déroulement de la vie. En somme, par la prise de conscience des difficultés qui la paralysent, par la réalisation de l’ouvrage qu’elle est parvenue à mener à bien, Sabine parvient à « se dépasser » pourrions-nous dire. Se dépasser par l’adhésion à un projet que nous pourrions appeler « d’éducation active » peut-être même « d’auto - éducation active ». Je dis ici « peut-être » car l’autre, les autres… ne peuvent être complètement étrangers à ce projet… à commencer par moi-même qui cherche à comprendre les  cheminements et processus de ce que j’ai appelé une reconstruction… Il reste que Sabine, non sans difficultés certes, est celle qui a conçu et lancé le projet… qui lui a donné son « élan vital »…

Je me suis demandé ce qui me fascinait  autant dans cette histoire. Il y a bien sûr l’histoire d’une petite fille attachante, puis d’une adolescente… élevée de manière fort peu conformiste. Les parents de Sabine ont voué leur vie à « l’humanitaire » en abandonnant des métiers conventionnels — pilote, infirmière — ce qui implique une sensibilité particulière aux problèmes humains dans le monde actuel et probablement une lassitude par rapport aux modes de vie de la société occidentale actuelle. Dans la vie familiale ils font montre d’attitudes éducatives ouvertes qui laissent aux enfants des initiatives et une indépendance personnelle importante malgré les dangers que ces enfants peuvent courir dans ce contexte insolite. Ceci peut rendre compte, au moins partiellement, de l’indépendance de Sabine et de son caractère  bien « trempé ». Ainsi, au-delà d’une histoire singulière se dessine, une fois encore, la conception humaniste d’une éducation active. Une éducation créative, en interdépendance avec les réalités de la vie, une éducation qui nous conduit à affronter les épreuves de l’existence, à les dépasser, et pour cela nous amène à nous reconstruire… certes dans des proportions le plus souvent moins marquées que celles dont Sabine nous rend compte…

Après tout, nous sommes tous des « enfants de la jungle »… de notre enfance… Ma jungle à moi était celle d’un petit village isolé… mais nous parlerons de cela plus tard, si l’occasion se présente… En bref, la jungle de notre enfance est le contexte où nous avons, au début de notre vie, affronté le monde, où nous avons tenté de le conquérir, où nous avons éprouvé notre toute puissance mais en même temps nos limites… C’est dans notre jungle que nous avons construit notre moi profond, notre « vrai self », souvent merveilleux dans nos souvenirs à tel point que quelqu’un a pu parler des « paradis perdus de l’enfance »… Pourquoi perdus au fait… ? Simplement parce que après avoir vécu selon un « principe de plaisir » dominant, l’être psychique est confronté à un « principe de réalité » de plus en plus prégnant au fur et à mesure que nous avançons en âge… Si bien que, souvent, nous en sommes venus à fonctionner selon les structures que la réalité impose, en refoulant nos sentiments, notre vécu, nos propres structures psychiques… jusqu’à les nier…

C’est ce qui est arrivé à Sabine lors de sa venue en Europe. C’est ce qu’une forme d’enseignement, traditionnellement formel, revenu au goût de jour à l’heure actuelle, tend à accentuer, en France notamment… Les emplois du temps scolaires à venir, recasés dans des « horaires allégés », donnent froid dans le dos… En fin de compte, l’hétérogénéité des contextes culturels dans lesquels Sabine a grandi a été, pour elle, une chance. Cette hétérogénéité a créé des conflits, des dysfonctionnements psychologiques, relationnels… qui l’ont amenée à une prise de conscience à partir de laquelle elle a pu réagir, se reconstruire… Elle aurait tout aussi bien pu être détruite…

Et nous, dans l’homogénéité ambiante de la technologie et des profits marchands de notre culture occidentale, sommes-nous suffisamment aux prises de conflits culturels susceptibles de nous amener à des doutes, à des prises de conscience à partir desquelles nous pourrons tenter de nous reconstruire… au moins dans certains secteurs de notre existence ? Nous pouvons le croire parfois…

Encore que… Un matin prenant exceptionnellement le métro de bonne heure, j’ai vu la rame envahie par une nuée de « jeunes cadres dynamiques », en souliers vernis, imbus de leur importance, dans l’uniforme noir,  gris et blanc, de  la mode du printemps 2008…

 Depuis, je doute…

Sous nos climats les « faux self » sont en deuil… Ne me dites pas qu’ils portent le deuil des « vrai self »…

 

Et les Fayou dans tout ça ?

Ils vont bien… en tout cas beaucoup mieux…

Ils sont devenus une peuplade pacifique… la population croît… la mortalité infantile a considérablement diminué et l’espérance de vie est remontée à cinquante ans… pas mal en moins de trois decennies…

La maman de Sabine a créé une école où les enfants apprennent à lire et à écrire… Ils apprennent aussi que leur pays a une grande valeur, qu’ils ont des droits comme tous les humains et qu’ils ne doivent pas croire tous ceux qui leur promettent quelque chose…

Le gouvernement de Papouasie soutient désormais l’action des Kuegler… une délégation a même rendu visite aux Fayou sur leur territoire…

La préoccupation principale des Kuegler, à l’heure actuelle, est la conservation de la culture originelle et singulière des Fayou : qu’ils puissent continuer à fabriquer eux-mêmes leurs arcs, leurs flèches, leurs haches, leurs filets leurs huttes… qu’ils transmettent à leurs enfants l’art de survivre dans la  jungle… Sinon ces savoirs et ces comportements humains disparaîtront à jamais…

Chapeau donc aux Kuegler qui consacrent une partie importante de leur vie à sauvegarder certaines composantes originales de notre humanité qui peuvent nous en apprendre beaucoup sur nos cultures et sur nous-mêmes…

Très sincèrement Merci !

 


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CLAUDIO : 4. Jo Dalton et la Vestale

Une très belle interprétation de notre psy BLB

Notre ersatz de président n’est pas dans la réalité ; il campe dans ses fantasmes, satellisés autour d’un fantasme central de toute puissance narcissique… Au risque de m'enliser dans un magma visqueux politico-psychologique, je vais tenter d’éclairer un peu ceci. Le besoin s’en fait sans doute sentir puisqu’une commission de très sérieux « psychos-machins-choses », a été mise en place et tente d’apporter un éclairage « psychologique » sur les comportements du président… Je gage d’ailleurs que les conclusions de la dite commission seront on ne peut plus positives… D’ailleurs on s’en fout…

Je reviens à mon interprétation que d’aucuns qualifieront de banale voire de simpliste. Les origines de ce fantasme de toute puissance narcissique, nous devons les rechercher au tout début de la vie de chaque être humain. Pendant ses premiers mois d’existence, le bébé, à peine sorti d’une fusion corporelle, vit en pleine fusion psychique, le plus souvent avec sa mère. Ses demandes étant « comblées », le petit humain éprouve l’illusion qu’il satisfait seul ses désirs et se trouve, par conséquent, dans un leurre de toute-puissance. On parle de « narcissisme primaire » à propos de cette période qui représente, au niveau individuel, l'âge d'or, souvent relaté dans les mythes. Le sujet ne se vit pas soumis aux exigences de la réalité mais seulement au "principe de plaisir".

Une question se pose : comment le bébé humain peut-il sortir de cette « bulle » affective de satisfaction immédiate ?  Très simplement par le fait que l’enfant se trouve soumis aux exigences de la réalité dans laquelle il se trouve — sa mère n’est pas toujours présente, d’autres personnes s’interposent entre lui et sa mère, son développement physique lui donne prise sur l’environnement et engendre des frustrations…— en bref le « principe de réalité » contraint l’enfant à « sortir » de son narcissisme primaire et d’investir des « objets » extérieurs à sa propre subjectivité.

Selon Freud donc, le développement du moi se réalise par une mise à distance du narcissisme primaire, que le moi aspire inexorablement retrouver — que j’en sois conscient ou non, c’est moi que j’aime le plus ! … (enfin presque toujours) — mais la réalité conduit désormais ce moi à passer par des « objets » extérieurs qui sont le fait d’un « narcissisme secondaire ». Ce qui est perdu entre les deux stades du narcissisme, c’est l’immédiateté de la satisfaction : dans le narcissisme secondaire, l’enfant — mais aussi l’adulte — ne s’éprouve plus, de manière dominante, qu’à travers l’autre…

Cette évocation — oh combien schématique — de l’émergence de l’humanité en chacun de nous, devrait attirer notre attention sur deux idées générales :
-    les fondements de l’être humain — faut-il, une fois encore, le rappeler — ne procèdent pas seulement d’un héritage génétique… cet héritage relativement indéterminé doit être « révélé » et mis en forme par les relations interhumaines dans les premiers mois de la vie et d’ailleurs bien au-delà…
-    le dépassement des premières expériences de frustration qui mettent en jeu le narcissisme secondaire, vont s’avérer déterminantes sur la mise en place d’attitudes existentielles fondamentales dans nos relations aux autres et plus généralement aux aléas de la vie.

Ainsi, lorsque surviennent des chocs émotionnels violents, des  traumatismes majeurs, le sujet peut retirer tout investissement affectif — toute « libido » disent les psy — du monde extérieur ; on se trouve alors en présence d’une forme de schizophrénie. Le névrosé perd aussi un rapport « normal » à la réalité, en ceci qu’il maintient une relation érotique avec les objets par l’intermédiaire des fantasmes. On peut dire que le névrosé remplace les objets réels par des objets imaginaires qui, comme tels, sont entièrement en son pouvoir…

Certes nous sommes tous, peu ou prou, névrosés. Toutefois la différence entre le névrosé — au sens clinique — et l’individu considéré comme « normal », Jean de La Fontaine l’illustre clairement dans la fable « La laitière et le pot au lait » dont voici les derniers vers :
 «Chacun songe en veillant ;/ il n’est rien de plus doux:/
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;/
Tout le bien du monde est à nous,/
Tous les honneurs, toutes les femmes./
Quand je suis seul, je fais aux plus braves un défi ;/
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;/On m’élit roi, mon peuple m’aime ;/
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant:/
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,/
Je suis Gros-Jean comme devant ».
La différence donc, c’est que vous, moi… considérons le fantasme comme une production de notre imaginaire… production certes influencée par les événements réels… mais nous n’assimilons pas — ou en tout cas fort rarement et parfois délibérément comme dans l’art… — les productions de notre imaginaire à la réalité. Certaines personnes si.

Ainsi une femme — appelons-la Cécilia — quitte son mari — appelons-le Nicolas — occupant de hautes fonctions. Il est « contre nature » que  Nicolas soit ainsi abandonné… Très vite une autre femme, Carla, plus jeune, plus riche, plus belle… remplace Cécilia… Elle chante comme une Sirène et elle va épouser Nicolas… La veille du mariage, quelque chose manque à Nicolas ; Cécilia n’est plus à ses côtés. SMS à Cécilia « Si tu reviens, j’annule tout… » Cécilia ne revient pas… La libido de Nicolas continuera quand même à  circuler en boucle : Carla qu’on se préparait à larguer fera l’affaire… Et, le plus étonnant, c’est que Carla acquiesce… elle entre dans la « peau » d’un objet fantasmatique qui transférera à Nicolas la libido de Nicolas, la seule qu’il reconnaisse…

Prodigieux semi-conducteur Carla : jamais Nicolas ne sera « Gros-Jean comme devant » ; il ne peut pas l’être. Impossibilité de rupture dans cette auto-libidinisation de Nicolas. Combien  dans les millions de citoyens qui badent et bavent encore à la vue de Nicolas sont-ils « comblés » par cette fonction de semi-conducteur d’une libido qui laisse, en efficacité moutonnière suiveuse, loin derrière, les Saintes-Huiles… Bêtes… ? Pas plus que d’autres… Ils sont pris dans le circuit d’une auto-libidinisation nicolasienne… qui vaut bien celle de Johnny Hallyday ou de Tokio Hotel…
D’ailleurs, lorsqu’un tiers résiste à jouer ce rôle de fantasme conducteur, « Touche-moi pas… tu me salis » il est aussitôt détruit, anéanti : « Casse-toi, pauvre con… ». C’est ici que la réalité aurait dû survenir.  Réalité — je l’ai d’emblée halluciné — sous forme d’un gros coup de poing, écrasant le gros tarin de Nicolas, avec du sang qui gicle et qui pisse. Seule réalité digestible par Nicolas comme réalité. Réalité qui, au bout du compte, passe par le corps lorsque toute autre réalité persiste à se travestir en leurres. Et nos indignations, nos critiques sur les écrans et dans les journaux ne sont-elles pas la réalité ? Pas pour Nicolas… introjecté tout cela et travesti en fantasmes qui n’ont fait que conforter Nicolas dans sa toute puissance narcissique… Et à le conduire à rejouer la scène du « casse-toi… » mais cette fois en abandonnant le beau rôle.

Remake de la scène, vu au zapping de Canal Plus. Au début l’épisode gagne en abjection par rapport à la scène du Salon de l’Agriculture. Cette fois Nicolas visite des groupes de jeunes adultes en cours de formation et notamment un groupe d’esthéticiennes en blouse blanche, en peine activité. Comme d’habitude Nicolas serre les mains des stagiaires le sourire crispé jusqu’aux oreilles… distribuant des propos d’une originalité étourdissante : « Félicitations… » « Comment çà va ?… » « Vous travaillez bien… » et, tous les deux pas, Nicolas serre la louche de chaque stagiaire qui s’efforce de se montrer à son avantage… Tout baigne… Jusqu’au moment où…
"- Regardez ! et revenez "

Jusqu’au moment où une stagiaire continue son travail, sans un regard pour la main tendue de Nicolas qui s’avance sourire de plus en plus crispé et s’apprête à prendre la main de la jeune fille. Celle-ci lève les yeux, sans rien dire, et, le visage tendu, recule vivement de trois ou quatre mètres… elle regarde devant elle, dans le vide… Nicolas murmure quelque chose… continue de sourire en esquissant un salut… La stagiaire demeure figée… le commentateur dit qu’elle esquisse un salut… pour ma part je n’ai rien vu de tel… Nicolas toujours contorsionné dans ses sourires finit par s’intéresser à la stagiaire suivante,
Elle en a eu du courage la jeune stagiaire… elle a refusé — rayonnante de vérité — de relayer la boucle libidinale du narcissisme primaire de Saint-Nicolas…  Nicolas qui continue son festival de simagrées… avec des regards en coin vers la jeune fille immobile… Si j’avais été là, je l’aurais embrassée ! Je sais il ne fallait pas, sous peine de renouer la boucle… et puis elle n’aurait pas apprécié… C’est dans un inconscient de silence et d’immobilité que la jeune femme a précisément renouvelé le précédent scénario avorté de Nicolas du « Casse-toi pauvre con… », mais cette fois, nous n’étions plus dans le fantasme…

Claudio délire, a déjà jugé mon entourage proche… il s’implique alors que l’analyse de la situation demanderait un certain recul…  Certes… Mais peut-on disséquer de l’extérieur un événement dans lequel, je dois le dire, j’ai été « pris » ?… Alors, autant être sincère et… faire avec…
Et la distance ? J’ai fait ce que j’ai pu. Involontairement d’abord, en « perdant » un premier texte. Ensuite j ‘ai passé quarante-huit heures à rechercher cette séquence, dans les zappings télévisuels, Il fallait que je revoie ce face à face du « casse-toi », digne de Marcel Marceau… J’ai plusieurs fois retrouvé l’avant et l’après de la scène, mais disparue la séquence qui m’intéressait… Censurée ! Ils l’ont tout de même repassée après le premier tour des municipales… Tiens on protège un peu moins le petit homme aux talonnettes ?

S’agissant d’une interprétation on dispose rarement, en sciences humaines, d’aussi bons critères de validation… Je rappelle à mon entourage qu’il s’en est fallu de peu que je ne devienne psychologue…
Mais, en supposant que tu aies raison, qu’est-ce qui serait à l’origine des comportements que tu suggères « névrotiques » de Nicolas ? me demande-t-on encore… On ne le saura sans doute jamais… Si nous voulons nous marrer attendons les comptes-rendus de la commission officielle des psycho-machin-chose qui pressurent la quintessence des faits et des dits de Nicolas… Tous les assaisonnements qui nous seront servis, nous les connaissons déjà… inutile de les évoquer… et d’ailleurs ces analyses, si elles sont connues un jour, ne changeront rien à rien.

Ce qui nous importe c’est que se soit manifestée la gardienne d’un feu sacré, — dignité… indépendance… liberté…— une vestale, qui, dans sa situation précaire, sans une parole et par sa seule attitude, a (presque) mis en déroute un personnage prétentieux, grimaçant, avide de pouvoir… Elle a de la classe notre vestale… elle est à cent coudées  au dessus de son interlocuteur imposé… Point besoin de gesticulations spectaculaires, point de recours à un langage vulgaire… pour signifier « Casse-toi … pauvre con ! » 

Par souci de symétrie, j’ai tenté d’assimiler Nicolas à un personnage légendaire, fût-t-il redouté… Hélas ne m’est venue à l’esprit que la figure de  Jo Dalton… le plus petit et le plus agité des frères Dalton dans les albums Lucky-Luke… En fin de compte c’est très ressemblant… sauf que Nicolas existe… vraiment !
Ce qui, en fin de compte donne un titre qui ne s’invente pas ; il coule de source : « Jo Dalton et la Vestale »…

CLAUDIO : 3. Rituels de passage et éducation (suite 5)

3/5 L'épreuve des hommes Blancs

3/5 L'épreuve des hommes Blancs  
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CLAUDIO : 3. Rituels de passage et Education (suite4)

 
3.4 / Le retour des hommes blancs
Peu de temps après le mariage de Marie-Helen, un bateau venant de Sumatra accoste à Sinang. À son bord deux silhouettes étrangères au monde des îles. Hassan, rejeté par les nationalistes et par les habitants du kampong, observe chaque jour la mer. Lorsque le bateau approche de l’île, l’ancien boy laisse éclater sa joie en se roulant sur le sol et en hurlant comme un insensé:
-« Les  hommes blancs ! »
En effet deux hommes blancs, français d’âge mûr, débarquent à Sinang : le docteur Moivre et le Père Durelle. Nous apprendrons plus tard qu’ils ne sont pas dans les îles à titre professionnel, mais en raison de leur goût pour l’anthropologie et de leurs compétences d’amateurs en ce domaine : ils ont été engagés par une mission scientifique hollandaise qui mène des recherches à Sumatra.
Leur venue à Sinang a une raison officielle — la visite de sépultures dans une grotte — et une officieuse : la mère de Marie-Helen a demandé au Père Durelle d'accomplir un pèlerinage sur l’île pour tenter de savoir comment ont « disparu », son mari et sa fille, dont elle est, depuis plus de cinq ans, sans nouvelles.
Les deux voyageurs s’adressent aux pêcheurs du kampong pour demander ce que sont devenus Marie-Helen et son père… Au village personne ne répond à leurs questions ; tous affirment ne les avoir jamais connus…
Moivre et le Père Durelle vont alors visiter les vestiges de la plantation. Hassan qui observe leur arrivée a revêtu sa tenue de boy et, reconnaissant à son habit un ministre du culte, remis sa croix chrétienne. Il accueille les visiteurs par un discours volubile où se mêlent de véhémentes protestations de fidélité à ses anciens maîtres et à la religion des blancs, et l’exaltation de ses mérites pour avoir résisté, malgré les mauvais traitements et les tortures, aux nationalistes malais…
Au moment de l’arrivée des japonais, les coolies avaient déserté, Hassan n’était pas là, il était à Sumatra cherchant un bateau pour sauver ses maîtres… Si Hassan avait été là, il se serait fait tuer avec eux.
-« Déserté avec les coolies, ou avant eux, maugréa Moivre. Et la petite fille ? »
-« C’est d’elle que je voulais te parler, Tuan. La petite fille a échappé au massacre. Elle a pu fuir […] C’est pour elle que je suis resté ici pendant des années. »
-« C’est pour elle que tu es resté ? »
-« Elle est dans l’île de Sinang. Hassan veille sur elle en cachette. je te la montrerai. Je te mènerai vers elle. Je la rendrai aux hommes blancs et, alors ma tache sera achevée… »
-« Les Blancs te protégeront et te récompenseront si tu dis vrai. Où est-elle ? »
-« Depuis plus de cinq ans, elle est prisonnière des Malais du kampong, là-bas, sur l’autre côte. Mais il ne faut pas te montrer aujourd’hui, Père. Les Malais ne la livreront pas. Il faut venir avec des soldats. »
-« Qui nous dit que tu ne mens pas ? »
-« Reste jusqu’à ce soir, Tuan. Hassan prouvera qu’il a dit vrai en te montrant la fille blanche. (…) Elle est là. Hassan a veillé sur elle de loin. Hélas ! Hassan n’a pas pu empêcher son mariage. Les hommes du kampong l’ont forcée à épouser un misérable pêcheur. »
 
Effectivement les choses se passent comme Hassan l’avait suggéré. Le soir, les deux Blancs, sous la conduite de Hassan, assistent depuis une cachette à la danse collective, puis à la danse d’une jeune femme plus grande et plus élancée que ses compagnes, dont le rire n’est pas celui d’une indigène. Car elle rit beaucoup, et ce qui frappe Moivre, c’est la joie qu’exprime son visage et chacun de ses mouvements. Le spectacle donné par la jeune femme a tout de la cérémonie religieuse, d’une féerie qui provoque l’extase chez les assistants. Quand la danseuse s’arrête à bout de souffle, au milieu des acclamations, Moivre doit se retenir pour ne pas applaudir lui-même…
-« Ce ne peut être qu’elle » murmure son compagnon.
-« Je te l’ai dit Père c’est elle exulte Hassan. Tu l’enlèveras à ces maudits pêcheurs et tu la rendras aux Blancs. Mais ne te montre pas ce soir. Tout serait perdu. Son mari est capable de tout pour la garder. »
Après cet intermède, les deux blancs quittent la plantation avec leur équipage qui les a attendus sans impatience. Ils voguent au clair de lune vers Sumatra sur une mer calme.
-« À quoi pensez-vous Père ? » demande Moivre
-« À cette enfant comme vous, j’en suis sûr ; Au moyen le plus rapide de lui venir en aide et de la tirer de là. (…) ; J’espère que le commandement hollandais ne fera pas de difficulté pour intervenir.(…) Il y a une solidarité entre les Blancs en Extrême-Orient… »
Moivre réfléchit longuement avant de répondre
-« Il y a certes une solidarité entre les Blancs… Avez-vous remarqué l’éclat de ses yeux ? »
-« Oui, les rares humains avec lesquels je suis encore en contact n’ont pas ce regard-là. »
-« Hassan a menti au moins sur un point. Elle n’est pas prisonnière. Elle n’a subi aucune contrainte. C’est un cas d’adaptation parfaite. »
-« Un accord temporaire » dit le Père en se forçant à réagir contre un point de vue qu’il se serait reproché  d’admettre. « C’est encore une enfant, et son esprit s’est trouvé à l’aise dans une ambiance primitive ; mais la répugnance viendrait vite. (…) Mowgli a fini par abandonner le clan des loups. Il est revenu chez les siens. »
-« Il lui fallait une compagne. Elle a choisi un compagnon dans le clan. »
-« Choisi ! Moivre, elle a à peine quatorze ans. Pensez au moins à sa mère qui la croit morte, s’il vous est impossible de songer à son âme. »
Le Père parlait avec violence comme s’il essayait de se convaincre lui-même.
-« Oui dit Moivre » après un moment de réflexion. « C’est une enfant et il faut penser à sa mère. »
Moivre qui n’aimait guère discuter de ces questions avait répondu avant d’avoir pesé toutes les implications de ce point de vue… D’ailleurs le Père développait d’autres arguments :
-« Elle est née parmi nous. Je sais bien que le fait de vivre parmi les païens ne vous choque pas, mais reconnaissez au moins qu’elle a droit à sa part de civilisation, de culture. Nous commettrions un crime envers elle en nous taisant. »
-«Je le reconnais Père ». « Elle a droit à sa part d’héritage… »
continua Moivre sur un ton désabusé… Il était troublé à la fois par l’image rayonnante de la fille blanche et par le visage passionné du Père entrevu à son côté. Il resta absorbé jusqu’à l’arrivé du bateau à Sumatra. Il conclut alors que la Père avait probablement raison. Il y avait, il devait y avoir, dissimulés sous le clinquant, difficiles à découvrir, il devait y avoir quelques éléments dignes d’intérêt dans la civilisation occidentale… Il exposa sa fragile opinion au Père afin de justifier son assentiment. Le Père haussa les épaules et se contenta d’une approbation hésitante de Moivre.
 
Ainsi « les hommes blancs » incarnent-ils « la figure du destin » pour Marie Helen. Ce sont eux qui viennent de décider qu’elle doit quitter Sinang où elle s’est épanouie, pour aller vivre au bout du monde dans un contexte qui lui est devenu étranger. Si nous rapportons de manière détaillée, la prise de décision qui va bouleverser la vie de Marie-Helen, c’est pour tenter de prendre conscience des déterminations culturelles contradictoires auxquelles est liée la destinée de la jeune femme et, de manière plus générale, le destin  de chacun de nous.
Pour le Père, la décision d’enlever la jeune femme va de soi : Marie-Helen est « blanche », et la solidarité entre les Blancs doit « la tirer de là ». Devant les doutes de Moivre, il ajoute que c’est encore une enfant et puis il y a sa mère qui la croit morte… enfin elle est chez les « païens » et  elle a droit à « sa part de civilisation, de culture ». Donc pour le Père, Marie-Helen ne « s‘appartient » pas : elle appartient aux Blancs, à sa mère, à l’enfance, aux chrétiens, à « la » civilisation… Non seulement on peut… mais on doit décider pour elle. La conception de l’identité pour le Père Durelle est donc celle d’une identité d’appartenance(s) dans laquelle l’individu n’existe pas en tant que « sujet » — comme disent les psychologues — c’est-à-dire en tant que source de décision et de création…
L’attitude du Docteur Moivre témoigne d’une autre conception de l’identité. Il est sidéré par « l’éclat des yeux » de la jeune femme, et par la joie de vivre qui émane d’elle lors de la danse qu’ils ont contemplée. Marie-Helen est parfaitement adaptée et probablement heureuse dans le contexte social qui est (était ?) désormais le sien. Au nom de quelles valeurs transcendantes peut-il porter atteinte à une personne humaine en brisant un tel équilibre ? Pour Moivre, Marie-Helen existe en tant que sujet et, comme telle, devrait avoir une part prépondérante dans la décision à prendre… Il est vrai que les circonstances ne s’y prêtent guère… ce qui amène le docteur à se ranger, sans conviction, aux arguments du Père… et en se disant que tout n’est peut-être pas mauvais dans la civilisation occidentale.
Chacun de nous, à ce moment du récit, peut s’interroger sur la décision qu’il aurait prise en pareille circonstance : décider — comme le père Durelle —  au nom des normes culturelles occidentales, l’enlèvement de Marie-Helen ; hésiter — comme le docteur Moivre — avant de se rendre, à contre cœur, à la décision d’un enlèvement forcé ; refuser l’enlèvement, remettre à plus tard une solution négociée, probablement très longue, avec le risque plausible que Marie-Helen ne réintègre jamais son pays d’origine… Pour ma part… non, je ne donnerai pas mon point de vue, afin de ne pas influencer la position de chacun… et puis, connaissant la fin de l’histoire, ma décision serait trop facile à prendre…
Ainsi les deux « hommes blancs » ayant décidé du destin de Marie-Helen, organisent-ils son enlèvement avec l’aide des autorités hollandaises et de l’armée britannique. Une nuit, un commando guidé par Hassan entoure le kampong, et Marie-Helen est entraînée avant de comprendre ce qui lui arrive. Elle a une première velléité de rébellion en mettant le pied sur le sous-marin émergé près du quai des « hommes blancs » : elle vient de comprendre qu’on l’emmène de l’île…
En se rappelant cet instant elle se reprochera de n’avoir pas suivi son impulsion de sauter par dessus bord et de gagner la rive à la nage. Ce n’est pas la peur qui l’avait retenue, mais davantage les manières étranges de ses ravisseurs : elle avait été paralysée par les égards et la sollicitude que lui témoignaient les officiers hollandais et les marins anglais. Son mouvement de révolte avait fait place à une impression d’étouffement et de paralysie… Quelques heures après, transférée du sous-marin sur un cuirassé, elle avait subi les mêmes prévenances : on la conduisit à une cabine somptueuse réservée aux amiraux en visite, les membres de l’équipage s’étaient même cotisés pour lui offrir des présents… La compassion qu’elle éprouvait dans ces manifestations de sympathie lui faisait peur, tant elle amollissait son sentiment de révolte. Elle se jeta sur le lit, la tête enfouie dans ses bras, refusant de répondre aux questions…
Le Père Durelle essaya de lui parler sans succès. Dès qu’elle aperçut son habit noir et sa grande barbe, le visage de Marie-Helen trahit une telle répugnance qu’il n’insista pas et se retira plein de trouble ; il était trop différent des  êtres avec lesquels elle avait vécu.
Moivre s’approcha d’elle doucement en parlant malais. Il lui parla de sa mère, de sa famille. Elle répondit que sa famille était la famille Saat qui habite le kampong de Sinang et que seul son désir était de les rejoindre. Comme Moivre insistait, elle lui dit qu’elle était liée à son époux pour le meilleur et pour le pire et que ceux qui cherchaient à trancher ces liens allaient à l’encontre des lois divines… Ce à quoi le Docteur ne trouva rien à répondre. « Que faites-vous donc, vous — demanda-t-il au Père — lorsque les païens se mettent à parler le langage de la bible ? »
Toutefois le contact entre Marie-Helen et le Docteur Moivre était désormais établi. Moivre, en évitant d’évoquer sa famille malaise, revint parler avec elle en lui représentant son avenir dans le monde « civilisé » comme un long voyage au cours duquel l’attendaient de nombreuses satisfactions et de merveilleuses découvertes… Le Docteur se prit au jeu et dépensa une énergie considérable à passer en revue les plus belles acquisitions des Blancs, en les présentant sous leur éclat le plus flatteur. Il eut soudainement conscience de ses exagérations ; il se tut, angoissé, en attendant le résultat de sa plaidoirie.
Marie-Helen avait écouté avec attention. Après un moment de silence elle demanda si, après ce long voyage, elle pourrait, un jour, revenir à Sinang. Moivre réfléchit ; un commencement d’acceptation par l’intéressée d’un projet élaboré par d’autres, était subordonné à cet espoir de retour. Le Docteur répondit par l’affirmative ; dans le pays où elle allait vivre, les êtres étaient libres d’agir à leur guise à partir d’un certain âge. Lorsqu’elle aurait atteint sa majorité, elle déciderait elle-même de son avenir. Elle parut alors se détendre un peu et accepta de sortir sur le pont du bateau qui entrait dans le port. Elle resta en contemplation devant les grands buildings blancs de Singapour.
L’angoisse la reprit dans le couvent des sœurs où les autorités l’avaient logée en attendant l’arrivée de sa mère. Moivre, absorbé par les formalités de son propre retour — il devait immédiatement regagner la France — l’avait abandonnée dès la descente du bateau. Troublé par un mauvais  pressentiment, il se dirigea vers le couvent et obtint l’autorisation de voir Marie-Helen. Il la trouva dans un profond désespoir et fut bouleversé dans la mesure où elle l’accueillit comme un allié. Elle le supplia en pleurant, de la tirer de cette prison. Il promit et agit rapidement.
Il alla trouver le Père en lui demandant de manière ferme d’offrir à Marie-Helen les privilèges les plus évidents de notre civilisation et de ne pas la noyer dans la brume des valeurs les plus fragiles, les plus contestables…
-« Vous voulez dire ? »
-« Je veux dire les valeurs spirituelles. Un lit moelleux, un tapis épais, des fauteuils confortables, une salle de bains, ce sont les seuls biens que notre soi-disant évolution puisse apporter pour l’instant (…) Si vous la mettez dans un couvent, nous serons perdus pour toujours dans son esprit. »
Le Père, d’abord révolté par ces propos, finit par convenir que l’atmosphère du couvent formait un contraste trop brutal avec celle du kampong.
-« En attendant la venue de sa mère,  conclut Moivre, laissez moi lui retenir une chambre au ”Raffles”. Je paierai les frais. »
C’est ainsi que Marie-Helen fut placée dans une des plus belles chambres d’un palace. Une jeune femme, relation du Docteur Moivre, entreprit, à la demande de celui-ci, de la distraire en lui montrant les divers aspects et activités de la ville, le port, l’aérodrome, les restaurants, les magasins modernes. Pendant trois jours elle fut étourdie ;  sa curiosité éveillée l’avait momentanément détournée de ses chagrins et de ses regrets.
Lorsque son enlèvement fut connu, il y eut autour de l’hôtel une manifestation de musulmans qui réclamaient sa libération. Elle n’arrivait pas à décider si les émeutiers étaient des amis ou des ennemis. Elle fut donc obligée de rester dans sa chambre prenant peu à peu, au fil des jours, possession des objets, des meubles, et aussi des habits de blancs, achetés par l’amie de Moivre qui lui apprit même à répondre au téléphone.
Un jour, alors que, médusée, elle contemplait dans la glace son image, après avoir revêtu un chemise de nuit en soie, la sonnerie du téléphone retentit. Son sourire s’éteignit d’un coup. La sonnerie du téléphone persistait, elle se décida à répondre. Elle reconnut la voix de Moivre qui, suivant une habitude qu’il avait prise, lui parlait d’abord en français puis traduisait en malais lorsqu’elle comprenait mal. Moivre de retour à Singapour avec sa mère, lui expliquant qu’ils ne pouvaient aller à l’hôtel pour l’instant : il fallait attendre que la police dégage la rue et lui annonçant qu’elle partait pour la France dans deux jours. Marie-Helen  oppressée, demeurait muette. Moivre lui passa sa mère. Elle entendit une voix qui ne lui rappelait aucun souvenir et elle ne comprit rien de ce que lui disait cette voix. Elle balbutia quelques mots polis ; Moivre reprit l’appareil ; il lui parla en malais et elle put lui répondre qu’elle allait bien, qu ‘elle les attendait. Elle raccrocha l’appareil ; elle était à bout de forces.
Une clameur plus forte monta de la rue. Elle risqua un coup d’œil par la fenêtre. Des flammes et de la fumée s’échappaient d’un véhicule incendié… deux automitrailleuses débouchaient au coin de la rue. Elle se recula et ferma la fenêtre. Le ventilateur, la baignoire, la chemise de nuit étaient devenus des jouets dérisoires… des jouets qui n’étaient plus de son âge. Elle se sentit écrasée par une maturité soudaine…
Elle murmura plusieurs fois à mi voix : « Le monde des hommes blancs ». Son angoisse s’accrut…
 

CLAUDIO : 3. Rituels de passage et Education (suite3)

3.3 / Une quête d'identité
Revenons à  l’histoire de Marie-Helen. Les mois passent sans que des relations sociales se créent entre les indigènes et l’occupant. Le monde malais est sans attrait pour les japonais comme il l’était autrefois pour les blancs ; le kampong continue à mener la même existence, insolite et monotone. Le nouvel ordre japonais est aussi étranger aux malais que l’organisation européenne.
 
Moktuy est le seul lien entre les deux populations ; deux fois par semaine il porte le poisson et le gibier, promis comme rançon de Marie-Helen, à Kiro, le chef japonais qui, plusieurs fois, a essayé en vain de gagner son amitié. Une fois, Kiro a fourni à Moktuy une moustiquaire et un paquet de quinine qui ont permis de guérir et de sauvegarder Marie-Helen de la malaria. C’est la seule fois où le nom de Marie-Helen sera évoqué dans ces relations.

Mois après mois, trois années s’écoulent dans une quiétude qui peut faire penser sinon au bonheur, du moins à une sérénité tranquille. Et puis, un soir Mockuy est étonné par le silence dans le cantonnement japonais. Les baraques et le bungalow du directeur paraissent inhabités. Enfin Kiro, d’ordinaire en Kimono, sort du bungalow en uniforme, tandis que Moktuy aperçoit deux cantines dans le living-room.
- « C’est ainsi dit Kiro d’un air sombre. Je quitte ce soir l’île de Sinang. Moktuy pourra garder tous ses poissons. Je pars avec les derniers soldats. » 
Le Malais se tourna vers la plantation silencieuse. Kiro eut un haussement d’épaules rageur :
-« Tous les coolies ont déserté. Hassan (l’ancien boy de Marie-Helen) est parti avec eux. » 
Il ajouta d’une voix sourde :
-«  Les hommes japonais ont perdu la guerre. »
[…]
- « Alors les hommes blancs vont revenir à Sinang ? » demanda Moktuy anxieux…
-« Ce n’est pas certain, ils ne reviendront probablement pas tout de suite ; peut-être jamais. Il y a la révolution dans les grandes îles. On dit que les Malais de Java s’opposent au retour des Blancs. Si les nationalistes sont assez forts, ils resteront maîtres chez eux. De toute façon, les vainqueurs d’aujourd’hui vont avoir une tâche trop difficile pour s’occuper tout de suite de Sinang… La fille blanche pourra rester longtemps cachée dans le kampong. »
Après le départ de Kiro et des derniers soldats, « Mockuy les regarda disparaître dans l’ombre. La plantation abandonnée avait pris un air sinistre. Il ne s’en aperçut même pas, tant il était troublé, et redescendit vers le Kampong. »
Mis au courant du départ des japonais le père de Mocktuy ne se montre guère optimiste :
-« Si les hommes blancs viennent la chercher, nous serons obligés de la leur rendre. (…) Elle appartient à leur clan et ils sont les plus forts. »
 
Lorsque Marie-Helen apprend la nouvelle du possible retour des blancs, son visage s’assombrit :
-« Je ne veux pas qu’ils m’emmènent. Je veux rester dans le kampong avec ma famille Saat. »
-« Tu es une fille blanche. »
-« Ce n’est pas vrai ! protesta Marie-Helen en tapant du pied. J’étais blanche autrefois quand j’étais une anak kichi, mais j’ai changé de peau comme les pythons. Les filles blanches ne sortent pas en sarong et ne vont pas au soleil sans chapeau. Les filles blanches ne vont pas dans les ruisseaux. (…) Est-ce que les filles blanches sauraient, comme moi, débrouiller tes lignes ? »

Ainsi, après trois années de vie dans le kampong, Marie-Helen est devenue Malaise : elle fait partie de la famille Saar, elle parle malais, elle mène les activités des filles de son âge, elle  redoute les êtres humains étrangers au kampong… Le sentiment de sa vie antérieure s’est assoupi, ou plutôt le temps et les événements paraissent avoir jeté un voile sur ses souvenirs.

« Chaque fois qu’un de ses souvenirs de petite fille blanche cherchait à germer en son esprit, il était obscurci par la vision des soldats japonais. Elle l’étouffait avec un frisson, heureuse de trouver facilement l’oubli dans la réalité apaisante du présent et dans la tendresse teintée de vénération dont l’entouraient ses amis malais. »

La vie reprend son cours. Les mois succèdent aux mois… Des escadrilles d’avions survolent l’île. La guerre, la paix puis la révolution qui agitent le monde indonésien n’ont pratiquement aucun effet sur l’île de Sinang ni sur la famille Saat. Kio avait vu juste : les hommes blancs ne reviendraient pas de sitôt dans leurs anciens domaines. Ce fut plus d’un an après le départ des japonais que le « monde extérieur » fit irruption au Kampong de manière inattendue.

Épreuves et preuves identitaires

Un matin, une troupe bizarre se présente devant le bungalow des Saat : une douzaine d’hommes habillés de pantalons kaki, de blouses sombres et portant des armes hétéroclites. Le visage de Moktuy se crispe quand il reconnaît parmi ces hommes le boy Hassan.

Le chef, « officier de l’armée populaire » chargée de s’opposer au retour de la dictature des blancs, demande aux pêcheurs de jurer fidélité au parti national. Saat s’exécute de bonne grâce, de même que Moktuy et tous les autres pêcheurs. Le chef se déclare satisfait, puis, après avoir conversé avec Hassan :

-    « Et cependant, si cet homme dit vrai, tu caches chez toi une femme blanche ».
-   « Une femme ! proteste ma Saat. Quand elle est venue se réfugier chez nous poursuivie par les japonais, elle n’était pas plus haute que le fusil de tes soldats ».
-    « Elle a poussé depuis quatre ans, interrompit Hassan… »
-    […]
-    « C’est une fille blanche, tu le reconnais…  elle appartient au clan de nos ennemis… […] Tu as juré fidélité à notre cause. Ton devoir est de nous la livrer. Où est-elle ? Où la caches-tu ? »

L’attitude des soldats devenait menaçante, mais leur attention fut détournée par une voix claire venant du bungalow. Marie-Helen était sortie de sa chambre et répondait elle-même à la question avec une nuance de défi :

-    « Je suis ici Tuan ; ici dans ma maison, dans la maison des Saar qui est la mienne. Je ne me cache pas des Malais et personne ne me cache. »

Elle s’était plantée devant l’officier qui la contemplait avec surprise. Un observateur peu attentif aurait pu la confondre avec une Malaise, dont la peau aurait eu un éclat inaccoutumé …

-    « Regarde moi… regarde moi et dis moi si je ne suis pas une fille du kampong… »
-    « C’est une Blanche chef, murmura Hassan. Regarde ses yeux… »
-    « Laisse-moi parler !… l’interrompit Marie-Helen. Écoute moi, toi, Tuan. Je vis dans le kampong depuis des années. Je n’ai pas de souvenirs étrangers. J’ai oublié le langage des Blancs. Je parle malais aussi bien que toi. Je suis remontée une fois dans les collines. Je n’ai rien reconnu. Je n’ai rien regretté. Je n’ai d’autre famille que les Saar.  Regarde-moi ! Regarde-moi mieux encore. Écoute moi parler et tu comprendras que je ne suis pas une petite fille blanche… »

Marie-Helen est alors soumise à un long interrogatoire sur les coutumes et traditions culturelles malaises.
À l’issue d’un long plaidoyer et malgré les interventions sournoises de Hassan, Marie-Helen parvient à subjuguer son auditoire, si bien que les partisans, conquis par la fille blanche, explosent en applaudissements. Le chef, embarrassé et hésitant, ne voulant pas céder sous la pression, s’apprête à donner un ordre brutal. Marie-Helen le devance et parle encore :

-     « Veux-tu que je te donne la preuve définitive que je ne suis pas une Blanche ? que je suis une fille malaise et attachée pour toujours au kampong ? J’ai quatorze ans. Je suis une femme. J’épouserai Moktuy le fils aîné des Saat. »
Un silence accueille cette déclaration. Personne n’avait envisagé cette éventualité. Moktuy est devenu blême. Il répond en balbutiant aux questions de l’officier :
-    « Elle dit la vérité, Tuan. Elle sera ma femme. Cela a été convenu entre nous. »
-    « S’il en est ainsi, Saat, cela change la question. La femme d’un Malais est une Malaise et elle doit rester avec son mari. »
Des acclamations retentissent… Saat verse à boire et tous boivent à la santé des fiancés. Puis le chef nationaliste se lève :
-    À cette condition, Marie-Helen, tu resteras à Sinang ; mais à cette condition seulement . Tu n’as pas parlé pour gagner du temps ? Il faut fixer la date du mariage.
-    J’ai dit la vérité. Dans deux mois, si Moktuy le veut. Le temps de préparer mes habits de noce et de rassembler le riz nécessaire au repas. Tu seras invité Tuan, puisque tu te méfies de moi. Tu verras de tes yeux que je ne t’ai pas trompé et que je suis une vraie Malaise. Dans deux lunes, envoie un de tes hommes et on fixera le jour.

C’est ainsi que Marie-Hélen devient Malaise, selon les normes et les valeurs d’une société traditionnelle, société dans laquelle, comme nous l’avons mentionné dans les « rudiments d’ethnologie » un « nous d’appartenance » en vient à s’ériger en « principe d’identité ». Répétons le, ce nous  d’appartenance  — à une famille, à une religion, à une profession… — dans l’Antiquité réalisait, à lui seul, le principe d’identité. Identité réduite, dans ses fondements, à une « libido d’appartenance » pouvant accomplir une unité nationale, tribale, familiale, sectaire, corporative, religieuse, mafieuse…

Cette « unité » résulte d’une superposition étroite entre identité socio-culturelle et identité individuelle, superposition pouvant aller jusqu’à la confusion des différents « niveaux » d’identité. Nous pouvons illustrer ceci par des exemples pris dans nos sociétés : par exemple les corporations des militaires, des ecclésiastiques… tentent d’effacer les particularités identitaires des individus par le port d’uniformes, et l’adoption de rituels pérennes…

Toutefois si une identité fondée sur un « nous d’appartenance » peut être viable, probablement même nécessaire, pour la cohésion et l’équilibre sociétal d’une tribu d’un clan, d’une corporation, d’une secte… vivant plus ou moins isolés du reste du monde, des contradictions et difficultés surgissent lorsque les interactions deviennent inévitables avec un « extérieur »  de la communauté…

Ce dont nous rendrons compte prochainement à partir des péripéties consécutives au retour à Sinang des « hommes blancs »…


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